Aller au contenu

Philosophie/Philosophie de l'esprit/Dualisme

Un livre de Wikilivres.

En philosophie de l’esprit, on appelle dualisme toute position qui affirme que l’esprit et la matière (ou le corps) ne relèvent pas d’une seule et même réalité décrite sous deux aspects, mais constituent, à un titre ou à un autre, deux ordres distincts. Dire que l’esprit n’est pas matériel peut signifier plusieurs choses : qu’il n’est pas une chose physique, qu’il ne se réduit pas à des propriétés physiques, ou encore qu’il ne peut pas être intégralement décrit dans le langage des sciences de la nature sans perdre ce qui fait sa spécificité. C’est pourquoi il existe une pluralité de dualismes, parfois très éloignés les uns des autres.

Pour rendre compte de cette diversité, on peut organiser le débat autour de deux questions directrices. La première demande en quoi consiste exactement la différence entre esprit et corps : s’agit-il d’une différence de substances, de propriétés, ou seulement de modes de description ? La seconde demande quelle relation unit ces deux réalités : interaction causale, dépendance à sens unique, simple correspondance sans causalité, ou autre type de lien. À partir de ces deux axes, on peut présenter les principales familles de théories dualistes, puis exposer quelques arguments en leur faveur, ainsi que les objections classiques.

Les différentes théories dualistes

[modifier | modifier le wikicode]

En quoi consiste cette différence de réalité ?

[modifier | modifier le wikicode]

Une manière commode de cartographier les positions consiste à reprendre, à grands traits, un vocabulaire hérité de la métaphysique aristotélicienne. On peut distinguer ce qui existe en soi (une substance, comme un organisme, une personne, un corps) et ce qui existe dans autre chose (une propriété, comme une couleur, une masse, une croyance). On peut aussi distinguer, sur le plan du discours, le sujet auquel on attribue quelque chose (le substrat) et l’attribut que l’on lui attribue (ce qui est dit de lui). Ces repères, sans trancher la question, permettent de comprendre comment l’opposition esprit/corps peut être pensée à plusieurs niveaux.

Dans sa version la plus forte, le dualisme des substances affirme que l’esprit et la matière sont deux types de substances irréductiblement différents. L’esprit est alors une réalité qui existe en elle-même, distincte du corps, et possédant des propriétés d’un autre ordre que celles de l’étendue, du mouvement ou des interactions physiques. Dans une version moins forte, le dualisme des propriétés soutient qu’il n’existe qu’une seule substance au sens strict, la substance physique, mais que cette substance porte, en plus de ses propriétés physiques, des propriétés mentales (par exemple la conscience) qui ne se laissent pas réduire à des propriétés physiques, ni déduire entièrement des lois de la physique. Enfin, une version plus faible encore, qu’on peut appeler dualisme des attributs, maintient qu’un état mental est bien, dans les faits, un état du cerveau, mais que les concepts et le vocabulaire par lesquels nous décrivons le mental (croyance, désir, douleur, intention, signification) ne se laissent pas traduire, à sens constant, dans le vocabulaire des sciences physiques : l’écart ne porte plus d’abord sur l’être, mais sur la description, l’explication et l’intelligibilité.

On voit ainsi ce que ces positions cherchent à éviter. Si l’on affirme que l’esprit et la matière ne font qu’un au niveau de la substance, des propriétés et des modes de description, on ne distingue plus rien : on quitte le dualisme. À l’inverse, si l’on multiplie les réalités tout en prétendant qu’elles sont entièrement décrites dans les mêmes termes, on rend la distinction obscure : soit elle devient superflue, soit elle se contredit, car on annonce une différence réelle sans pouvoir indiquer ce qui la fonde.

Quelles sont les relations de causalité entre les réalités distinguées ?

[modifier | modifier le wikicode]

Admettre une différence entre esprit et corps ne suffit pas : il faut encore expliquer leur articulation. Or l’expérience ordinaire suggère fortement une double dépendance. Une douleur paraît déclencher une réaction corporelle ; une décision paraît produire un geste ; inversement, une lésion cérébrale semble altérer la pensée, et une stimulation sensorielle semble provoquer une perception. Cette impression d’« influence réciproque » conduit spontanément à interpréter le lien comme un lien causal, tout en reconnaissant que la causalité mentale elle-même est difficile à saisir : nous observons des régularités et des corrélations, mais le « passage » de l’un à l’autre demeure philosophquement problématique.

La première grande option est l’interactionnisme, selon lequel l’esprit et le corps s’affectent causalement l’un l’autre : des événements mentaux peuvent produire des effets physiques et des événements physiques peuvent produire des effets mentaux. La seconde est l’épiphénoménalisme, qui conserve l’idée que le mental dépend du physique, mais refuse au mental tout rôle causal propre : les états conscients seraient des effets, sans efficacité. Une troisième famille refuse de faire intervenir une causalité directe entre esprit et corps. L’occasionalisme explique alors l’accord entre les deux séries par l’intervention d’un médiateur (classiquement Dieu), tandis que le parallélisme soutient une correspondance systématique entre le cours du mental et celui du physique, sans interaction causale. À côté de ces modèles, on rencontre plus rarement une conception « descendante » d’inspiration néoplatonicienne, où le corporel dérive du spirituel : le monde physique est alors pensé comme un effet ou une manifestation d’un principe psychique ou intellectuel. Cette idée, présente chez Plotin sous la forme d’une doctrine de l’émanation, connaîtra des reprises, parfois transformées, dans certains courants de l’idéalisme moderne, notamment dans l’idéalisme allemand.

Exposés détaillés

[modifier | modifier le wikicode]

Le dualisme des substances

[modifier | modifier le wikicode]

Dans le dualisme des substances, dont Descartes est la figure la plus connue, l’esprit et la matière sont deux substances distinctes. Par « substance », on entend ici ce qui existe en soi et sert de support aux changements : ce qui demeure identique à travers la variation de ses états. Si l’esprit est une substance, il n’est donc pas seulement un ensemble de phénomènes passagers ; il possède une forme d’existence autonome, au moins en droit, par rapport au corps.

Chez Descartes, cette thèse se double d’une caractérisation de la nature propre de chaque substance. L’esprit est une chose qui pense (une réalité dont l’essence est la pensée), tandis que le corps est une chose étendue (une réalité dont l’essence est l’étendue). De là découle une opposition de propriétés. Le corps est soumis aux déterminations spatiales et mécaniques : grandeur, figure, position, mouvement. L’esprit, en tant que pensée, n’est pas étendu ; il n’est pas localisable dans l’espace comme un objet, et il ne relève pas, en tant que tel, des catégories de la physique. Réciproquement, la matière, considérée en elle-même, n’a pas de pensée : elle ne croit pas, ne désire pas, ne doute pas, ne comprend pas.

Le point le plus délicat est alors d’expliquer comment deux substances ainsi conçues peuvent former l’unité d’un être humain et rendre compte de l’action volontaire, de la perception ou de la douleur. C’est ici que surgissent les difficultés classiques du dualisme cartésien : comment une réalité non étendue peut-elle agir sur une réalité étendue ? comment articuler les lois de la nature avec l’efficacité supposée de l’esprit ? Ces difficultés ne réfutent pas immédiatement la thèse, mais elles imposent au dualisme des substances une charge explicative lourde.

Le dualisme des propriétés

[modifier | modifier le wikicode]

Le dualisme des propriétés accepte volontiers l’idée que la réalité fondamentale est physique : il n’y aurait pas deux substances, mais une seule, dont font partie les organismes et les cerveaux. Toutefois, il soutient que certains traits du mental, au premier rang desquels l’expérience consciente, constituent des propriétés irréductibles, qui ne se laissent pas identifier à des propriétés physiques, ni éliminer au profit d’un langage purement neurobiologique. La conscience serait donc « dans » le monde naturel sans être pour autant intégralement explicable par la physique.

Cette position cherche souvent un équilibre : elle évite l’obscurité d’une interaction entre deux substances hétérogènes, mais elle maintient qu’une description complète de l’univers en termes physiques laisserait de côté quelque chose d’essentiel. D’où une tension permanente : il faut à la fois préserver la fermeture explicative des sciences physiques et rendre justice à la réalité des propriétés mentales. Le dualisme des propriétés se distingue ainsi du matérialisme strict, qui identifie le mental à du physique, et de l’éliminativisme, qui tend à traiter le vocabulaire mental comme une fiction vouée à disparaître.

Le dualisme des attributs

[modifier | modifier le wikicode]

Le dualisme des attributs, tel qu’il est formulé ici, n’affirme pas que l’esprit « flotte » au-dessus du corps comme une entité séparée. Il admet qu’un événement mental correspond à un événement cérébral et qu’il n’y a pas, au niveau des faits, deux séries d’événements indépendantes. La thèse porte plutôt sur la manière dont on comprend et décrit ces événements. Les prédicats mentaux renvoient à des notions comme la signification, la rationalité, l’intention, la perspective à la première personne ; ces notions ne se laissent pas remplacer, sans perte, par des prédicats physiques portant sur des masses, des charges, des fréquences ou des activations neuronales. Autrement dit, même si l’état mental est un état du cerveau, le vocabulaire mental exprime une dimension explicative qui ne se laisse pas simplement dissoudre dans la description physique.

Cette forme de dualisme est proche de certaines thèses contemporaines sur l’autonomie du « niveau personnel » (celui des raisons, des croyances et des décisions) par rapport au « niveau sous-personnel » (celui des mécanismes neurocognitifs). Elle ne nie pas la science du cerveau ; elle soutient plutôt que l’explication mentale obéit à des normes propres, notamment celles de la compréhension des actions et des raisons, qui ne coïncident pas avec les normes de l’explication physico-chimique.

Défense du dualisme

[modifier | modifier le wikicode]

Le dualisme est souvent accueilli avec scepticisme, notamment parce qu’il semble menacer l’unité du monde naturel ou rendre mystérieuse l’action de l’esprit. Pourtant, il répond aussi à une intuition puissante : certaines caractéristiques de notre vie mentale paraissent résister à une réduction purement physique. La discussion philosophique consiste alors moins à brandir une intuition contre une autre qu’à examiner, d’un côté, les raisons de prendre au sérieux cette résistance, et, de l’autre, la solidité des réponses matérialistes.

Arguments subjectifs en faveur du dualisme

[modifier | modifier le wikicode]
Voir : Ce que Marie ne savait pas

Un premier ensemble d’arguments part de la structure même de l’expérience vécue. Les événements mentaux semblent posséder une dimension qualitative et subjective que les événements physiques, décrits objectivement, ne possèdent pas. Lorsque je me brûle le doigt, il n’y a pas seulement une chaîne de processus neurophysiologiques ; il y a aussi ce que cela fait d’avoir mal. De même, voir un ciel bleu ou écouter une musique agréable ne se résume pas, du point de vue du sujet, à des variations de longueurs d’onde ou à des fréquences sonores : il y a une manière dont ces expériences se donnent. On appelle souvent qualités phénoménales (ou qualia) ces aspects vécus de la conscience.

L’argument, sous des formes variées, consiste à soutenir qu’une description complète des faits physiques pourrait laisser intacte la question : « à quoi cela ressemble-t-il pour un sujet ? ». C’est ce que cherchent à mettre en évidence des expériences de pensée comme celle de Marie : on peut imaginer quelqu’un qui connaît toutes les vérités physiques sur la vision des couleurs, mais qui, n’ayant jamais fait l’expérience du rouge, apprendrait quelque chose en voyant du rouge pour la première fois. Si cette intuition est correcte, alors il existe au moins un écart entre le savoir physique et l’accès à la dimension phénoménale, ce qui nourrit l’idée que le mental ne se laisse pas réduire sans reste au physique.