Précis d'épistémologie/Les émotions, la volonté et l'attention

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Les modules du cerveau et les comportements routiniers[modifier | modifier le wikicode]

Un module cérébral est un réseau de neurones spécialisé dans certaines tâches de traitement de l'information. Il a des voies d'entrée, où il reçoit des informations et des ordres, et des voies de sortie, où il émet lui-même des informations et des ordres. Il peut être très localisé (un petit noyau de neurones, une micro-colonne corticale...) ou assez étendu (un vaste réseau réparti sur plusieurs régions cérébrales). Il a des compétences qui lui sont propres et un mode de fonctionnement partiellement autonome.

L'activité cérébrale dans son ensemble résulte de l'activité coordonnée de tous les modules. Ils échangent des informations et des ordres et produisent ainsi toutes les représentations internes qui préparent l'action et tous les signaux qui la déclenchent et la contrôlent.

Un module cérébral peut être conçu comme un pilote automatique. Les pilotes les plus subordonnés sont les plus périphériques, les réseaux de neurones qui commandent les muscles et le reste du corps. Ces modules subordonnés sont commandés par d'autres modules, et ainsi de suite. Un module cérébral a toujours une compétence assez limitée. Il n'a accès qu'à une petite partie des informations disponibles dans le cerveau, et le répertoire des tâches qu'il peut accomplir est également limité. Mais les modules de niveau supérieur, c'est à dire ceux qui commandent au plus haut niveau les autres modules, sont capables en principe de mobiliser toutes les ressources du corps et de son cerveau. Un tel module est une sorte de chef dans le cerveau, un pilote automatique qui pilote les autres pilotes automatiques.

Un module peut représenter ses propres fins, donner des informations et des ordres aux autres modules, ou en recevoir, et participer ainsi au bon fonctionnement de l'organisme. L'activité spontanée des modules suffit pour expliquer les comportements routiniers qui résultent des instincts ou de l'apprentissage. Les ressources nécessaires sont recrutées automatiquement et accomplissent leurs tâches comme elles en ont l'habitude. Il peut y avoir un chef qui dirige provisoirement la marche de l'ensemble, ou plusieurs, ou aucun, parce que les modules peuvent travailler séparément et coordonner spontanément leurs activités.

Les émotions[modifier | modifier le wikicode]

Le concept d'émotion est difficile à définir et son usage est souvent très imprécis. Faut-il distinguer les humeurs et les émotions, les humeurs parce qu'elles sont durables, les émotions parce qu'elles sont brèves ? La tranquillité est-elle une émotion ou une indépendance vis à vis des émotions ? La jalousie est-elle une émotion ou un état plus complexe qui mêle émotions et volonté ?

On peut définir les émotions à partir de quelques émotions de base (la tristesse, la peur, la colère, le dégoût, la honte, la joie, l'apaisement, la fierté, la surprise...) et inclure toutes les variations et les combinaisons, ou à partir de quelques caractères généraux :

  • Une émotion est déclenchée par la détection de conditions spécifiques, la peur par la détection du danger, la tristesse par la détection du malheur, la colère par la détection de l'inacceptable...
  • Cette détection est suivie très rapidement de réactions réflexes et de modifications physiologiques qui permettent à l'organisme de s'adapter à la nouveauté de sa situation.
  • Les émotions déterminent des motivations, c'est à dire des désirs ou des aversions. Elles nous indiquent les buts qui méritent d'être poursuivis, et ce que nous devons fuir ou éviter (Damasio 1994). Elles sont donc très importantes pour la volonté, parce qu'elles nous servent à évaluer nos projets, et pour l'apprentissage, parce qu'elles signalent ce qui mérite d'être mémorisé.

Parce qu'elle est déclenchée par des conditions spécifiques et parce qu'elle provoque des réactions spécifiques, une émotion particulière, telle que la peur, peut être caractérisée par l'activité d'un module cérébral, ou d'un système de modules qui coordonnent leurs activités. Les voies d'entrée portent les signaux qui éveillent, modifient ou suppriment l'émotion. Les voies de sortie portent les signaux qui provoquent les réactions émotionnelles typiques (LeDoux 1996). Comme une émotion peut mobiliser une grande partie des ressources de l'organisme, un tel système émotionnel peut être considéré comme une sorte de chef dans le cerveau. Une émotion, surtout si elle est forte, peut exercer une sorte d'empire sur toute l'activité corporelle, intérieure et extérieure.

Émotion et cognition sont parfois pensées en opposition, mais c'est une erreur. Les émotions produisent et utilisent des représentations internes qui préparent à l'action, elles font donc partie de la cognition. Elles sont de précieuses informatrices sur les réalités extérieure et intérieure.

Toutes les émotions de base sont originellement bonnes, parce qu'elles nous aident à vivre. Les circuits cérébraux à l'origine des émotions sont comme tous les organes. S'ils ne nous aidaient pas à survivre et à nous reproduire, ils n'auraient pas été retenus par la sélection naturelle.

La prise de décision et l'autonomie de la volonté[modifier | modifier le wikicode]

Lorsque nous voulons, nous nous représentons consciemment des buts et des façons de les atteindre avant d'avoir agi. Nos comportements et nos actions volontaires sont connus, au moins dans leurs intentions initiales, avant d'être exécutés. C'est pourquoi nous les reconnaissons plus volontiers comme les nôtres que des réactions réflexes ou d'autres comportements involontaires.

La volonté requiert la capacité de se décider sur les buts que l'on poursuit et les règles auxquelles on obéit. Un comportement est volontaire lorsqu'il poursuit des buts que nous avons décidés. Une règle à laquelle on obéit peut être considérée comme une sorte particulière de but. Le but est d'obéir à la règle. Il est atteint tant qu'on obéit.

Pour qu'il y ait véritablement une volonté, la capacité à se représenter les buts que l'on poursuit ne suffit pas, il faut surtout avoir la capacité de se représenter des buts que l'on ne poursuivra pas. Si la décision consiste simplement à suivre toutes les envies qui se présentent, il ne s'agit pas d'une véritable volonté, parce qu'il manque le moment d'indécision où les diverses options sont représentées et évaluées avant d'être choisies ou rejetées. Et la volonté se manifeste souvent davantage par la capacité à renoncer à des buts que par la capacité à les atteindre.

Comme les systèmes émotionnels évaluent les buts sur lesquels nous nous décidons, on peut songer à un modèle de la volonté qui la réduit à un rôle de servante des émotions. La prise de décision volontaire pourrait consister simplement à soumettre un projet aux systèmes émotionnels puis à compter leurs évaluations. Si les avis favorables l'emportent nettement sur les autres alors la décision est prise. La volonté ainsi conçue serait hétéronome, elle ne ferait qu'obéir à une loi extérieure, celle des émotions.

La volonté est autonome lorsqu'elle se donne sa propre loi. Elle est autonome dans ses évaluations lorsqu'elle prend ses décisions à partir de règles ou de critères d'évaluation qu'elle a elle-même décidés.

Les buts sur lesquels nous nous décidons peuvent être suggérés par les systèmes de la perception et de l'émotion indépendamment de tout contrôle volontaire. Dans de tels cas la volonté a seulement à donner son accord pour des projets qu'elle n'a pas élaborés. Tout ce qu'on lui demande est de donner sa signature. Mais nous pouvons aussi décider d'élaborer des projets sur lesquels nous nous déciderons ultérieurement. La volonté est autonome dans son exécution lorsqu'elle décide d'élaborer les projets qu'elle soumettra à ses évaluations.

Un système autonome dans ses évaluations et son exécution est capable de poser et résoudre des problèmes.

La résolution de problèmes[modifier | modifier le wikicode]

Poser un problème consiste à se donner une fin, un but, un objectif. On a résolu le problème quand on a atteint la fin qu'on s'est fixée ou quand on sait comment l'atteindre. La fin recherchée et éventuellement la situation initiale sont les conditions du problème.

Une fin est déterminée avec un système de détection qui permet de reconnaître si la fin est atteinte ou non. Une fin est donc toujours un concept.

Une décision à prendre est un problème. Le but est intérieur. Il s'agit simplement de prendre la décision, adoption ou rejet du projet. Un tel problème de décision est déterminé par le projet examiné et par des critères d'évaluation. La fin recherchée est que ces critères soient satisfaits. Dès que les critères d'évaluation sont bien déterminés, un problème de décision est en principe facile à résoudre. Il suffit de détecter si les critères sont satisfaits. Dans ce cas particulier, il n'y a que deux possibilités à examiner, adoption ou rejet, mais si le nombre de possibilités à examiner est très grand, ou infini, savoir détecter si la fin recherchée est atteinte ou non ne suffit pas pour résoudre le problème, parce qu'on ne peut pas examiner toutes les possibilités.

La solution d'un problème consiste en général à réunir des moyens pour atteindre la fin recherchée. Les possibilités de composer les moyens les uns avec les autres font que l'espace des possibilités de solution est en général a priori illimité. On peut toujours inventer de nouvelles compositions.

Les moyens sont des fins intermédiaires, puisque pour atteindre une fin, il faut d'abord se donner pour but de réunir les moyens.

Un problème est pratique lorsque l'objectif est de transformer la réalité observable. Un problème est cognitif lorsque l'objectif est de produire des représentations. La solution d'un problème pratique est obtenue quand on agit, tandis que la solution d'un problème cognitif est obtenue quand on imagine. Le savoir-résoudre des problèmes cognitifs est une compétence fondamentale, tout simplement parce qu'il faut souvent imaginer ce qu'on va faire avant de le faire.

Poser et résoudre des problèmes cognitifs est une façon d'agir sur soi-même. On ne se donne pas pour but de transformer la réalité extérieure mais seulement de trouver des représentations intérieures.

Quand on doit imaginer ou dire ce qu'on va faire avant d'agir, on remplace un problème pratique par un problème cognitif : trouver une représentation de l'action ou du programme d'actions qui résout le problème pratique initial. Au lieu d'agir on cherche seulement à imaginer l'action. On remplace l'objectif pratique par un objectif cognitif. On peut alors explorer par l'imagination l'espace des possibilités de solution. On peut ainsi résoudre de nombreux problèmes sans quitter son fauteuil. Bien sûr, on a besoin de savoir anticiper afin de déterminer par l'imagination si une séquence d'actions est faisable et si elle permet d'atteindre le but. Lorsque le savoir acquis au préalable est suffisant, l'imagination seule, sans l'action, permet de trouver des solutions. Grâce à l'imagination le savoir déjà acquis est un tremplin pour acquérir davantage de savoir.

L'innovation[modifier | modifier le wikicode]

Les modules cérébraux sont en général spécialisés dans la résolution de problèmes particuliers. Ils peuvent résoudre les problèmes auxquels ils sont naturellement consacrés, des problèmes qu'ils se posent ou qui leur sont posés.

Lorsque leurs comportements sont routiniers, les agents n'ont pas besoin de chercher longtemps des solutions. Ils les trouvent spontanément parce que leurs modules cérébraux savent comment les produire, par instinct ou par habitude. Les agents se contentent de résoudre les problèmes qu'ils savent déjà résoudre. Mais face à une situation nouvelle, les réactions habituelles ne sont pas toujours adaptées. Il se peut que l'agent dispose des ressources intérieures nécessaires pour réagir comme il convient, mais qu'il ne sache pas les mobiliser, parce qu'il lui faudrait pour cela inventer un nouveau mode de coordination entre ses modules cérébraux. Aucun d'entre eux n'a les moyens de recruter les autres, alors qu'il suffirait qu'ils travaillent ensemble pour atteindre les fins recherchées. L'agent aurait besoin d'un compositeur-chef d'orchestre intérieur, capable de trouver des solutions vraiment nouvelles. Le pouvoir de composer est créateur de valeur parce que la valeur de ressources coordonnées peut être supérieure à la somme des valeurs des ressources séparées.

Le hasard suffit pour innover. Un programme d'actions choisies au hasard est en général très innovateur, très différent de ce qui est prescrit par l'instinct ou l'habitude. Mais évidemment le hasard seul est rarement suffisant pour trouver de véritables solutions. Il faut en général du savoir, des compétences, pour concevoir des possibilités prometteuses, et trouver parmi elles celles qui méritent d'être retenues. La connaissance est très généralement un préalable nécessaire à l'innovation.

Pour expliquer nos facultés d'innovation, on est tenté de postuler l'existence de modules innovateurs. Mais cela ressemble à une croyance aux prodiges surnaturels. Comment des réseaux de neurones, même très sophistiqués, pourrait-il inventer tout ce que nous inventons ? Où donc pourrait-il trouver leurs idées ? Il n'y a que des neurones qui s'excitent ou s'inhibent les uns les autres. Il semble qu'il n'y ait rien qui puisse jouer le rôle d'une source pour des idées nouvelles. Comment un réseau de neurones pourrait-il acquérir des connaissances, les conserver, et s'en servir pour trouver des solutions nouvelles à des problèmes nouveaux ?

Des réseaux de neurones assez simples peuvent être dotés de telles facultés. Ils mémorisent des connaissances en modifiant les connexions entre neurones. On peut leur soumettre des problèmes en activant leurs voies d'entrée. Ils produisent des solutions sur leurs voies de sortie. Et ils sont très capables d'innover (David E. Rumelhart, James L. McClelland & PDP Research Group 1986). La conception de réseaux de neurones est une méthode très puissante pour résoudre de très nombreux problèmes.

Une administration centralisée sans administrateur central[modifier | modifier le wikicode]

Pour que les buts et les règles que nous avons décidés volontairement puissent mobiliser nos ressources intérieures, il faut qu'ils soient conservés en mémoire de travail. Certains modules doivent être être spécialisés dans l'enregistrement de nos décisions et la distribution des ordres qui en résultent. La décision mémorisée est utilisée pour envoyer des ordres à tous les modules concernés par l'exécution de cette décision, tant que le but n'est pas atteint, ou qu'on n'a pas renoncé. Les modules qui mémorisent nos décisions volontaires sont des donneurs d'ordres. On peut donc les appeler des modules exécutifs. Les autres modules cérébraux sont subordonnés à ces modules exécutifs.

Les modules exécutifs ne sont pas des innovateurs. Ils se contentent d'enregistrer des décisions prises ailleurs et de distribuer automatiquement les ordres qui les appliquent. Ce ne sont pas des homoncules, ou des petits génies dans la tête, mais seulement des circuits neuronaux capables d'enregistrer les décisions reçues sur leur voies d'entrée, et de donner ensuite les ordres qui les appliquent sur leurs voies de sortie. Il s'agit seulement de traitement de l'information, pas de mettre des esprits dans la machine.

Les décisions volontaires sont prises à partir de l'activité des ressources de la perception et de l'imagination, de l'émotion et de l'action. Certains modules font des propositions, d'autres donnent des évaluations, et finalement ces évaluations sont synthétisées afin qu'une décision soit prise. Tous ces modules obéissent à un ordre intérieur commun, qu'ils contribuent tous à définir. Nos projets volontaires sont proposés, élaborés et évalués par l'ensemble de nos ressources intérieures, et une fois adoptés, ils s'imposent à ces mêmes ressources intérieures, qui doivent obéir aux ordres qui leur sont donnés. Mais il n'y a pas de chef. Les modules exécutifs ne font qu'enregistrer des décisions prises par la collectivité. Eux aussi ne font donc qu'obéir à l'ordre commun. C'est une administration centralisée sans administrateur central.

Les dispositifs d'évaluation à l'origine des décisions obéissent aux modules exécutifs et donc aux décisions prises antérieurement, ce qui rend la volonté autonome dans ses évaluations. Les ressources de la perception et de l'imagination à l'origine des propositions évaluées obéissent elles aussi aux modules exécutifs, ce qui rend la volonté autonome dans son exécution. Ce modèle du fonctionnement cérébral, une administration centralisée sans administrateur central, permet donc d'expliquer l'autonomie de la volonté.

Ce modèle invite à rechercher des analogies entre le fonctionnement du cerveau et les sociétés humaines. Tout ce que nous apprenons sur une société humaine, comment elle s'organise, comment elle est unie et aussi parfois désunie, peut nous apprendre beaucoup sur les cerveaux, comment ils marchent et comment aussi parfois ils ne marchent pas, ou pas très bien. Inversement tout ce que nous comprenons sur notre fonctionnement intérieur, ou sur nos dysfonctionnements, peut nous aider à comprendre les sociétés dans lesquelles nous vivons.

En expliquant l'autonomie de la volonté, le modèle d'administration centralisée sans administrateur central explique pourquoi le moi est comme une boucle étrange (Hofstadter 2007). Je peux décider des critères d'évaluation de mes décisions, parce que la volonté est autonome dans ses évaluations. Je peux aussi décider des objets sur lesquels porteront mes prochaines décisions, parce que la volonté est autonome dans son exécution.

L'attention et la conscience[modifier | modifier le wikicode]

Nos modules exécutifs, responsables de l'application de nos décisions volontaires, sont nécessairement en nombre limité. Leurs ressources en mémoire sont également limitées. C'est pourquoi l'ordre intérieur de buts et de règles qui dirigent notre comportement est d'une complexité limitée. Nous ne pouvons pas faire volontairement trop de choses à la fois.

Les modules exécutifs sont précédés de dispositifs d'évaluation qui modifient et renouvellent en permanence les buts que nous nous fixons. Ces capacités d'évaluation sont également limitées. Nous ne pouvons pas prendre une multitude de décisions en même temps. Chaque proposition doit être examinée à son tour.

L'attention est la sélection des représentations utilisées lors de l'évaluation en vue d'une décision volontaire.

Nous prenons des décisions volontaires plusieurs fois par seconde, à chaque fois que nous réagissons à ce qui attire notre attention. Même ne pas réagir parce qu'une nouvelle information est sans intérêt est une sorte de décision volontaire. Nous approuvons volontairement que l'information est sans intérêt, ce qui est déjà une décision, et en outre nous décidons de ne pas réagir. Toutes les informations dont nous prenons conscience sont toujours utilisées pour prendre des décisions, ne serait-ce que la décision de les ignorer. C'est pourquoi une théorie de l'attention est en même temps une théorie de la conscience.

On fait attention à ce qu'on perçoit, à ce qu'on imagine, à ce qu'on ressent et à ce qu'on fait de très nombreuses façons, parce que les informations sélectionnées peuvent être utilisées de très nombreuses façons. Une information prioritaire dans le processus d'évaluation qui conduit à la décision fait l'objet d'un degré d'attention plus élevé que si elle joue un rôle secondaire. Pour développer la théorie de l'attention et de la conscience, il faut étudier comment les dispositifs d'évaluation qui précèdent la décision volontaire sélectionnent et utilisent leurs sources d'informations.

L'imagination et le contrôle volontaire de l'attention permettent à la volonté de fonctionner en circuit fermé, parce qu'elle peut décider elle-même des informations à partir desquelles elle prend de nouvelles décisions. On peut ainsi être concentré sur ce qu'on imagine et se sentir comme coupé du monde. Mais un tel isolement n'est jamais complet. Un événement inattendu suffit pour nous sortir de notre méditation et capturer notre attention. Les informations sur l'événement inattendu, évaluées en vue d'une décision volontaire, ont été sélectionnées par un processus involontaire (Lachaux 2011). La volonté est autonome et peut décider elle-même de ce qui retient son attention, mais pas au point de se soustraire complètement aux influences extérieures.

Les croyances[modifier | modifier le wikicode]

Nos décisions ne portent pas seulement sur des projets mais aussi sur des croyances. Lorsque les perceptions laissent une place pour le doute, nous pouvons décider de croire ou non ce que nous percevons. Nous pouvons aussi douter de ce que nous imaginons et choisir de ne pas le croire.

Une croyance est une représentation que l'on tient pour vraie après en avoir pris conscience.

Pour devenir une croyance, une représentation doit retenir l'attention. Après avoir été évaluée et approuvée, elle est prise en charge par le système exécutif qui la conserve en mémoire de travail, informe les subordonnés concernés et l'utilise ainsi pour contrôler la perception, l'imagination et leur évaluation.

Tant qu'elle est conservée en mémoire de travail, une croyance est active et peut faire de l'effet, par l'intermédiaire du système exécutif, sur l'ensemble du fonctionnement cérébral. On retrouve ainsi un élément de la théorie cognitive de la conscience de Baars (1988). Tant qu'une représentation ne retient pas l'attention consciente, elle reste attachée à son lieu de production et ne peut pas faire d'effet sur l'ensemble du système. Son effet est nécessairement limité. Mais si on en prend conscience, elle peut être utilisée pour influencer toutes les parties du cerveau contrôlées par le système exécutif. Quand elle est en mémoire de travail elle est comme écrite sur un tableau noir qui peut être lu par les modules cérébraux, elle devient une connaissance utilisable par tous les agents intérieurs subordonnés au système exécutif.

Après être restées actives un moment en mémoire de travail, les croyances sont en général enregistrées et consolidées en mémoire à long terme, où elles demeurent comme des croyances dormantes, ou latentes. Elles sont réveillées si nous nous les remémorons.

Même dormantes les croyances peuvent avoir beaucoup d'effet sur notre activité intérieure, parce que nos remémorations dépendent de toutes nos croyances dormantes. Même si elle n'est pas réactivée, une croyance dormante peut contribuer à l'activation d'une autre croyance, ou au contraire, empêcher cette remémoration.

Une croyance dormante peut être réactivée à notre insu si elle ne retient pas notre attention ou si une autre croyance nous empêche de la lui accorder.

Les associations et les inférences muettes suffisent pour qu'une croyance réactivée nous fasse de l'effet, même si nous lui refusons notre attention. Elle peut activer d'autres croyances et éveiller des émotions sans être prise en charge par le système exécutif, simplement par associations, mais alors elle n'a pas accès aux ressources de la volonté et son effet reste subreptice.

Lorsque nous faisons attention à une croyance, nous pouvons mobiliser toutes les ressources de la volonté pour la modifier, la compléter ou la critiquer, et l'intégrer au système de toutes nos autres croyances. En particulier nous pouvons nous en servir pour former et retenir des inférences, où elle apparaît comme condition, ou comme conséquence. Nous pouvons ainsi nous servir de la conscience pour développer nos facultés d'interprétation, donc pour apprendre à percevoir.

Le simulateur universel[modifier | modifier le wikicode]

Un esprit est capable d'imaginer les autres esprits, c'est à dire qu'il se met à leur place, qu'il simule par l'imagination ce qu'ils perçoivent, ce qu'ils ressentent, ce qu'ils croient et ce qu'ils veulent. Un esprit est un simulateur universel parce qu'il peut simuler tous les autres esprits, au moins s'ils sont dotés des mêmes facultés - pour un être humain il est plus facile de se mettre à la place d'un être humain que d'une chauve-souris.

L'universalité de l'imagination est rendue possible par l'autonomie de la volonté. Pour se mettre à la place d'autrui il suffit d'imaginer qu'on veut ce qu'il veut. On se donne volontairement sa volonté comme si elle était la nôtre.

Le savoir éthique muet[modifier | modifier le wikicode]

Le savoir éthique consiste à évaluer les actions, les comportements et leurs fins.

Pour être intelligent, il ne suffit pas de savoir atteindre des buts, il faut surtout savoir qu'ils méritent d'être poursuivis, ou au moins qu'ils ne sont pas à craindre. L'éthique est donc le savoir le plus important.

Comme les émotions servent à évaluer les actions, elles produisent un savoir éthique. Comme la volonté est autonome dans ses évaluations, elle peut dépasser le savoir éthique purement émotionnel. Le savoir éthique muet est le savoir-évaluer qui résulte des émotions et de la volonté.

Un savoir éthique peut être défini comme le savoir d'un idéal, parce qu'un système d'évaluation détermine un idéal. Est idéal, ou proche de l'idéal, ce qui est évalué positivement. Est contraire à l'idéal ce qui est évalué négativement.

Pour qu'un idéal existe et soit connu, il suffit de le penser comme un idéal, comme un critère d'évaluation de nos actions. Il existe en tant qu'idéal, tout simplement parce qu'il est vrai que nous l'avons adopté.

Pour qu'un savoir éthique soit vrai il suffit que ce qu'il évalue positivement nous satisfasse vraiment et que ce qu'il évalue négativement nous déplaise vraiment. Ainsi conçue la vérité éthique est relative, parce que ce qui satisfait les uns ne satisfait pas forcément les autres. Mais la suite de ce livre montrera que la raison permet de développer un savoir éthique universel.

Le ça, le moi et le surmoi[modifier | modifier le wikicode]

On est un moi quand on est conscient et volontaire, quand on a conscience de ce qu'on perçoit, de ce qu'on imagine, de ce qu'on ressent et de ce qu'on veut. Le modèle d'administration centralisée sans administrateur central explique comment le cerveau fait exister le moi, parce qu'il explique la volonté et l'attention.

Le surmoi est l'idéal du moi, ce qu'il croit devoir être ou ce qu'il voudrait être. Il est construit par le moi qui se donne des critères d'évaluation de lui-même. Il résulte donc de l'autonomie de la volonté. Comme nous devons nous adapter à la société dans laquelle nous vivons, nous construisons notre surmoi en intériorisant les valeurs que la société nous invite à adopter.

La volonté se donne des critères d'évaluation d'elle-même, en décidant des critères d'évaluation de ses décisions. Une telle boucle fait qu'on peut dire à la fois que le moi fait le surmoi et que le surmoi fait le moi.

Le ça est la machine intérieure, tout ce qui en nous est mécanique, ou automatique, et involontaire. L'activité du ça inclut toute l'agitation intérieure, sauf l'activité volontaire. Le ça est pour sa plus grande part inconscient, parce que nous ne pouvons pas avoir conscience de tout ce qui se passe dans le cerveau. Mais il n'est pas complètement inconscient. On peut le comparer à un océan dont on peut observer les vagues mais pas les profondeurs. Si nous portons notre attention sur notre intérieur, sur ce que nous ressentons, percevons, imaginons et désirons, nous pouvons parfois prendre conscience des automatismes qui nous agitent intérieurement (Freud 1923).

Tout ce qui est vivant manifeste toujours le désir de vivre, même lorsqu'il est mécanique, ou automatique. C'est pourquoi on peut aussi comparer le ça à une sorte d'animal intérieur, plutôt qu'à une machine. Mais il ne faut pas le doter d'une volonté unifiée. Seul le moi a les moyens de se donner une telle volonté, en construisant son surmoi.

Si on compare l'organisation psychique à une société humaine, le moi est l'État, l'idéal du moi est l'idéal de l'État tel qu'il est affirmé dans la Constitution et dans toutes les déclarations officielles, le ça est la société civile. Les modules exécutifs sont tous les agents de l'État qui lui permettent d'imposer ses décisions. Les modules concepteurs et évaluateurs sont tous les citoyens, fonctionnaires ou non, qui participent à la conception et à l'évaluation des décisions prises au nom de l'État. Une information dont nous prenons conscience parce qu'elle retient notre attention est une information prise en compte lors de l'évaluation qui conduit aux décisions étatiques. Les informations inconscientes sont celles qui restent ignorées par l'État lors de ses évaluations. Les croyances sont ce que l'État déclare officiellement être vrai.

Comme toute analogie, celle-ci a ses limites. En particulier elle n'est pas très flatteuse pour la société civile, parce que le ça n'est pas toujours très honorable, et qu'on peut espérer que le moi le soit davantage. Mais si on se sert de cette analogie pour dévaloriser la société civile et promouvoir l'État, on n'en fait évidemment pas un bon usage. Pour expliquer les bases cérébrales de l'organisation psychique, elle est une excellente analogie, parce qu'elle nous aide à comprendre l'organisation d'un système très complexe. Mais comme toute théorie, elle peut être interprétée et à tort et à travers.

Avons-nous toujours conscience de ce que nous voulons ?[modifier | modifier le wikicode]

Nous prenons continuellement et rapidement des décisions, plusieurs fois par seconde, à chaque fois que nous réagissons à ce dont nous prenons conscience ou que nous choisissons de ne pas réagir. La plupart de ces décisions sont prises trop rapidement pour qu'on ait le temps d'y penser et de les anticiper. Nous découvrons en vivant ce que nous décidons. En général nous ne le savons pas d'avance. Nous sommes en même temps acteurs et spectateurs de nous-mêmes. Et nous ne sommes pas forcément mieux placés que les autres pour comprendre ce que nous faisons et ce que nous voulons. Nous avons conscience de ce que nous avons décidé, mais nous n'avons pas forcément conscience des motivations qui sont à l'origine de nos décisions.

Les décisions les plus importantes, celles qui nous engagent le plus, ne sont normalement pas prises à la légère. On prend le temps de se décider. On décide de ne pas décider avant d'avoir pris le temps d'y réfléchir. Nous pouvons donc avoir davantage conscience de ce que nous décidons et nous sentir actifs plus que réactifs. Mais même lorsque nos décisions ont été longuement méditées, nous ne connaissons pas toujours leurs motivations profondes.

Les désirs inconscients[modifier | modifier le wikicode]

Nos émotions déterminent nos désirs. Est désirable tout ce que nos émotions nous poussent à désirer. Ainsi défini le désir n'est pas nécessairement conscient. Pour qu'un désir devienne conscient, nous devons faire attention à nos émotions et prendre conscience de ce qui les anime.

Nos décisions déterminent notre volonté. On veut quand on a pris une décision qu'on n'a pas oubliée. Ainsi définie la volonté commence toujours par être consciente. Nous avons conscience de ce que nous voulons au moment où nous le décidons et quand nous nous souvenons de nos décisions. Mais une volonté qui a d'abord été consciente peut devenir inconsciente, lorsque nous oublions ce que nous avons voulu.

Le système exécutif fait la volonté. Le système émotionnel fait les désirs. Les désirs deviennent conscients seulement si nous faisons attention à nos émotions. Ils deviennent volontaires seulement si nous décidons de les approuver. Mais on peut vouloir ce qu'on ne désire pas, si on l'a décidé, et ne pas vouloir ce qu'on désire, en le sachant ou sans le savoir.

Les désirs restent inconscients si nous les refoulons (Freud 1915), c'est à dire que nous refusons d'en prendre conscience et donc de les satisfaire volontairement. Le refoulement des désirs est une conséquence de l'autonomie de la volonté. Nous pouvons contrôler notre attention et refuser d'écouter nos émotions lorsqu'elles éveillent des désirs qui nous dérangeraient si nous en prenions conscience. Ce refoulement révèle un conflit entre le désir et la volonté, entre le ça et le surmoi. Le surmoi se comporte comme un censeur qui rejette dans l'inconscient les propositions du ça qui le dérangent. On peut nier qu'on désire ce qu'on désire afin de croire être ce qu'on croit devoir être.

Désir et volonté sont étroitement reliés, à la fois parce que les désirs forment la volonté et parce que la volonté forme les désirs. Nous sommes poussés à vouloir ce que nous désirons mais nous sommes aussi poussés à désirer ce que nous voulons. Nos croyances et nos buts volontaires font partie des causes de nos émotions. Il y a du plaisir à atteindre un but, quel qu'il soit, dès qu'on se l'est fixé, et parfois un très fort déplaisir à ne pas l'atteindre. Les relations entre les émotions, les désirs et la volonté peuvent être très complexes, tantôt harmonieuses et tantôt conflictuelles. Il peut y avoir des conflits entre des émotions, entre une émotion et un but volontaire, et entre des buts volontaires.

Le surmoi est en général conscient, parce que nous savons ce que nous voulons, mais il peut devenir en partie inconscient (Freud 1923), parce qu'il peut être en contradiction avec lui-même, parce que nous pouvons nous donner des valeurs incompatibles. Une partie du surmoi peut être évincée et niée par une autre partie. Même ainsi refoulée, elle peut continuer à agir en coulisses, mais elle n'a plus accès aux ressources de la conscience et de la volonté.

Une version un peu fausse de la psychologie des profondeurs enseigne que le moi est pris dans un conflit entre le ça et le surmoi qui oppose les désirs charnels aux nobles aspirations spirituelles. C'est un peu faux parce que le ça ne se réduit pas aux désirs charnels, parce que le surmoi n'est pas toujours très noble, et surtout parce que les conflits internes peuvent être beaucoup plus complexes que cette simple opposition, qui n'est pas nécessairement conflictuelle.

Le ça inclut tout ce qui est automatique et involontaire, pas seulement les désirs charnels. Comme nos croyances font de l'effet même lorsqu'elles restent dormantes, elles font partie du ça, même les croyances sur nos plus nobles aspirations. Nous sommes mus par les idées d'une façon qui n'est pas toujours volontaire. Le surmoi et le moi sont enracinés dans le ça. Ils ne pourraient pas exister sans lui.

Fausse conscience et savoir inconscient[modifier | modifier le wikicode]

Même quand nos observations nous montrent clairement la vérité, nous pouvons souvent en douter, parce que nous pouvons croire que les faits ont été mal perçus ou mal interprétés, ou qu'une erreur s'est glissée quelque part, on ne sait où. Quand nous voulons ne pas croire des vérités pourtant assez clairement observées, il est donc en général facile de le faire. Il faudrait vraiment que des preuves flagrantes et irréfutables nous soient mises sous le nez pour nous obliger à y croire. Mais souvent on n'a pas de telles preuves, on ne les cherche pas, et celles que nous avons laissent une place pour le doute, même si elles sont très bonnes. L'autonomie de la volonté nous permet donc de nier des vérités que pourtant nous connaissons (Freud 1915). Le déni nous permet en particulier de refouler nos désirs, parce que pouvons nier ce que nous ressentons en refusant de l'écouter.

L'affirmation et la négation ne portent pas seulement sur des croyances verbales, formulées avec des mots. Nous pouvons percevoir qu'un être a ou n'a pas une qualité même si nous n'avons pas de mot pour la dire. Le déni prend beaucoup d'importance quand nous développons un savoir parlant, mais il peut exister même en l'absence de pensée formulée avec des mots.

Lorsqu'un savoir est acquis par nos systèmes de perception, il vient avec une force intrinsèque, qui dépend de son mode d'acquisition et qui nous permet de l'évaluer. Est-ce une bonne observation, parce que nous étions bien placés pour observer, ou seulement une interprétation douteuse d'événements mal compris ? Lorsque nous décidons de croire ou de ne pas croire, nous tenons compte de cette force intrinsèque de la perception, mais aussi de ce que nous voulons croire. Lorsque nous nions la vérité, nous ne lui faisons pas perdre pour autant sa force intrinsèque, parce que celle-ci ne dépend que de la façon dont la vérité a été perçue. Le déni, le refus de reconnaître la vérité, n'empêche pas la mémorisation du savoir perçu et ne lui fait pas perdre sa force intrinsèque, il ne fait qu'empêcher la conscience de travailler avec lui. Si on nie la vérité, on ne peut pas s'en servir pour réfléchir.

Si finalement on accepte de reconnaître une vérité qu'on a toujours niée, on se dit qu'on l'a toujours sue.

La fausse conscience, qui résulte du déni, entretient ses illusions. Ce n'est pas nécessairement mauvais, puisque les illusions peuvent nous motiver et nous faire entreprendre de bons projets que nous n'aurions pas adoptés sans elles, mais c'est quand même un problème, puisque les illusions nous empêchent de nous adapter à la réalité.

Prisonniers des schémas[modifier | modifier le wikicode]

Les schémas, les cadres conceptuels, c'est à dire les systèmes de préconceptions, ont pour fonction de nous aider à nous adapter à la réalité mais ils peuvent aussi faire le contraire.

Nous percevons la réalité en fonction de nos désirs et de nos projets. Les schémas que nous utilisons pour la comprendre dépendent de ce que nous voulons qu'elle soit ou de ce que nous croyons qu'elle devrait être. En particulier nous nous percevons nous-mêmes à partir de schémas qui déterminent ce que nous croyons devoir être, un idéal du moi, et nous attachons évidemment une forte charge affective à ces croyances. Lorsque la réalité perçue est en conflit avec nos attentes, elle ne nous conduit pas toujours à prendre conscience de l'inadaptation de nos schémas et nous sommes tentés de la nier.

Les schémas sont inadaptés non seulement lorsqu'ils nous empêchent de percevoir la réalité mais aussi lorsqu'ils nous empêchent de prendre conscience des possibilités. Nous définissons nos projets en fonction de schémas qui déterminent ce que nous nous croyons capables de faire et ce dont nous nous croyons incapables. Les schémas d'incapacité ne peuvent en général pas être confrontés à la réalité, parce qu'on n'essaie pas si on se croit incapable, on ne peut donc pas apprendre qu'on est en vérité capable. Les schémas d'incapacité sont comme des prophéties autoréalisatrices. Elles se réalisent parce qu'elles ont été annoncées et ne se seraient pas réalisées sinon. Les schémas de capacité sont également autoréalisateurs, dès qu'ils sont adaptés, parce qu'on se prouve qu'on est capable en essayant, et on n'aurait pas essayé si on ne s'était pas cru capable.

Certains schémas qui déterminent la personnalité, ce qu'elle croit être, ce qu'elle veut être et ce qu'elle peut faire, sont profondément ancrés depuis l'enfance. Ils peuvent conduire un individu à répéter les mêmes erreurs toute sa vie. On les appelle alors des schémas d'inadaptation précoces (Young & Klosko 1993, 2003, Cottraux 2001).

Les schémas inadaptés sont omniprésents. Très généralement les êtres humains souffrent et font souffrir à cause de leurs schémas inadaptés. Une telle omniprésence n'est pas étonnante si on comprend qu'elle résulte de l'autonomie de la volonté et des limites naturelles de nos facultés d'évaluation et d'anticipation. Nos schémas inadaptés ont d'abord été acceptés volontairement, parce que nous sommes amenés à prendre mille fois plus de décisions que celles que nous pouvons prendre rationnellement en étant bien informés. Très souvent nous devons évaluer et décider en ignorant les conséquences, et nous le faisons avec des critères très grossiers ou franchement faux. Nous sommes les égarés, qui errons dans l'obscurité et subissons les suites malheureuses de nos erreurs passées.

L'autonomie de la volonté conduit à la connaissance du bien et du mal, et à l'ignorance qui va avec, parce que nous ne sommes que des créatures. Elle est à l'origine de la plupart de nos malheurs, comme un péché originel (Genèse 3). Elle est aussi la source de nos plus grandes joies.

Les bons schémas portent des fruits en nous aidant à nous adapter à la réalité et à prendre de bonnes décisions. Inversement les schémas inadaptés font souffrir et prendre de mauvaises décisions. On sait rarement d'avance quels sont les bons et les mauvais schémas, mais l'expérience est un guide assez fiable. Elle confirme nos bons choix et nous incite à reconnaître nos erreurs. Nous ne sommes pas condamnés à un perpétuel égarement, à prendre toujours nos décisions sans rien savoir. Pourvu que que nous acceptions de reconnaître nos erreurs, l'expérience nous donne les moyens d'identifier nos schémas inadaptés et de les corriger pour nous délivrer de leur emprise.

Le moi divisé[modifier | modifier le wikicode]

Une incohérence est une contradiction. On croit une chose et son contraire. On tient pour vraies à la fois une affirmation et sa négation.

Comme pour le déni, les incohérences ne sont pas seulement entre croyances verbales. Nos perceptions et nos souvenirs de la réalité peuvent être incohérents même si nous n'avons pas de mots pour les dire.

L'autonomie de la volonté nous rend naturellement incohérents. Nos façons d'évaluer pour approuver ou nier dépendent des conditions extérieures et intérieures, de ce que nous avons perçu, de ce que nous ressentons et des croyances qui ont été précédemment éveillées. Comme ces conditions changent tout le temps, nous changeons d'avis très souvent.

Un même individu doit souvent jouer des rôles très différents, qui dépendent des circonstances et des personnes rencontrées. On joue un rôle en activant des croyances et des désirs, en activant un schéma qui organise notre perception de la réalité et ce que nous devons y faire.

Si un système de croyances nous conduit à des incohérences, il nous empêche de nous adapter, parce qu'il ne permet pas de faire la différence entre les bonnes décisions et les autres. Un minimum de cohérence est vital pour le développement de l'intelligence.

Les rôles que nous jouons, et les schémas qui nous rendent capables de les jouer, ne sont pas fixés une fois pour toutes. A chaque fois que nous jouons un rôle nous pouvons apprendre à mieux le jouer et enrichir nos schémas avec de nouvelles croyances et de nouveaux désirs. Mais ce perpétuel renouvellement nous fait prendre le risque de l'incohérence. A chaque fois qu'un schéma est enrichi d'une nouvelle croyance, nous devons nous assurer qu'elle est compatible avec les anciennes. Si ce n'est pas le cas, il faut résoudre la contradiction, en renonçant à une croyance ou en apportant des précisions.

Chaque rôle a des croyances et des valeurs qui lui sont propres, qui sont activées seulement quand nous jouons ce rôle et qui définissent un idéal particulier, ce que nous devons faire pour bien jouer ce rôle. Mais nous adoptons aussi des valeurs plus générales que nous appliquons à tous nos rôles, qui définissent notre idéal du moi et qui nous donnent un sentiment d'identité. Si nous changions toujours de valeurs comme nous changeons de chemise, nous ne saurions plus qui nous sommes et nous ne pourrions plus nous fier à nous-mêmes parce que nous ne serions jamais le même. L'idéal du moi, le surmoi, est déterminé avec un schéma de base, qui intègre tous les rôles particuliers dans une personnalité unifiée. Il rend capable de faire un travail d'unification intérieure, en imposant un minimum de cohérence à nos croyances et à nos décisions.

L'idéal du moi est sans cesse enrichi et renouvelé, et peut être modifié, mais il a quand même un caractère permanent, stable et presque définitif. Renoncer à une croyance de base qui définit l'idéal du moi demande qu'on revienne sur une parole fondamentale. C'est comme se trahir soi-même. C'est une menace pour notre sentiment d'identité et la confiance en soi qui l'accompagne. C'est pourquoi ces croyances de base sont normalement ancrées très solidement et nous n'y renonçons pas facilement.

Les divers rôles peuvent entrer en conflit les uns avec les autres et avec l'idéal du moi. La volonté doit en permanence faire un travail d'unification intérieure en réduisant ses incohérences. Si elle ne le fait pas, elle perd sa capacité à s'adapter à la réalité et à se protéger elle-même (Laing 1959). Il faut être en accord avec soi-même pour être en accord avec le monde.

Le surmoi ne nous aide pas toujours à apaiser les conflits intérieurs et à unifier la personnalité. S'il n'est pas adapté à la réalité, ses impératifs et ses bonnes résolutions sont de peu d'efficacité. Le surmoi peut être aussi lui-même divisé, si nous adoptons des valeurs incompatibles, si la réalité nous force à tenir des rôles inconciliables et si nous ne résolvons pas ces contradictions intérieures. Un surmoi divisé ne peut pas être unificateur, apaisant et modérateur, comme une bonne autorité, il ne peut qu'aggraver les conflits intérieurs.

Nous nous identifions volontiers à nos croyances, au moins à celles auxquelles nous tenons le plus. Je suis ce que je crois. Si une de nos croyances capitales est niée, nous nous sentons nous-mêmes niés, comme si on essayait de nous planter un couteau en plein cœur. C'est pourquoi les conflits intérieurs peuvent être très violents. Chaque partie du moi se bat pour sa survie et craint d'être anéantie par les autres parties, de la même façon qu'on peut craindre d'être anéanti par autrui, s'il ne nous laisse nous affirmer tel que nous croyons devoir être.

Les événements traumatisants rendent très difficile le travail d'unification intérieure. Ils nous transforment d'une façon qui nous surprend. Nous ne nous reconnaissons plus nous-mêmes. Nos réactions ne sont plus en accord avec nos aspirations fondamentales. Ils peuvent aussi ébranler nos idéaux, nous faire douter des croyances auxquelles nous tenons le plus, et affaiblir ainsi le surmoi, qui ne nous aide plus à faire notre travail d'unification intérieure. On ne sait plus ni qui on est, ni ce qu'on doit devenir.

Les dissociations psychiques sont les troubles du système exécutif lorsqu'il a perdu partiellement, ou totalement, sa capacité à faire son travail d'unification intérieure.

Cette définition est plus large que celle des troubles dissociatifs, trop restrictive, retenue dans les classifications officielles.

La schizophrénie regroupe les formes les plus graves de dissociations psychiques. Typiquement un schizophrène entend des voix intérieures qui lui semblent venir d'ailleurs, comme si des anges, ou des démons, ou des extra-terrestres, ou la CIA, ou la police, pouvait à la fois lire dans nos pensées et les contrôler, et contrôler aussi ce qu'on imagine, ce qu'on ressent, et même ce qu'on veut.

L'unité du corps vivant et la volonté autoprotectrice[modifier | modifier le wikicode]

Dans un corps vivant vivant toutes les parties vivifient toutes les autres et sont vivifiées par elles (Aristote, Les parties des animaux). Cette solidarité est essentielle. Un pied ne peut pas être vraiment un pied s'il est séparé du corps. Pour être un pied il doit être vivant, il doit faire partie du corps. Il est nourri, soigné et protégé par le reste du corps et en retour il sert pour marcher. Il en va de même pour toutes les autres parties du corps, y compris les structures cérébrales à l'origine des émotions et de la volonté.

Grâce à l'imagination, nous pouvons étendre le champ des possibles à l'infini. Nous pouvons vouloir tout ce que nous imaginons, mais cette puissance de la volonté fait aussi sa faiblesse, parce que la volonté peut être un danger pour elle-même, elle peut se causer à elle-même beaucoup de tort et même s'autodétruire.

Lorsqu'elle est en bonne santé, la volonté se protège et se construit elle-même. L'individu prend ses décisions de façon à protéger et à augmenter sa capacité à prendre des décisions. Quand on veut, on ne veut pas seulement atteindre tel ou tel but particulier, on veut d'abord et surtout conserver sa capacité à vouloir et à faire ce qu'on veut, et si possible augmenter une telle capacité. La volonté se veut elle-même. L'individu veut protéger, conserver et augmenter sa liberté d'exercice de sa volonté. Parmi tous ses objectifs, il a toujours comme objectif prioritaire de conserver la capacité à poursuivre des objectifs. Sinon l'imagination risque fort de mener à l'autodestruction. Pour survivre et se développer, la volonté consciente doit donc être autoprotectrice et autoconstructrice, elle doit être un ange gardien pour elle-même et pour tout le corps. Et bien sûr elle peut étendre davantage le champ de sa protection et de sa construction.

La puissance autodestructrice de la volonté n'est que l'envers de sa puissance autoconstructrice. Une puissance n'est en elle-même ni bonne, ni mauvaise, tout dépend des fins qu'elle sert. On peut être consterné et désespéré par la puissance autodestructrice, mais on peut aussi y voir une raison d'espérer, puisqu'elle n'est que le résultat de l'autonomie de la volonté. Si la volonté est aussi puissante pour se détruire elle-même, c'est justement parce qu'elle a une formidable puissance de se construire elle-même.

Nos instincts sont nécessairement protecteurs, parce que la sélection naturelle a retenu ce qui nous aide à vivre et à nous reproduire. L'évolution de la vie interdit l'apparition d'instincts autodestructeurs ou d'une pulsion de mort, parce qu'elle ne retient que ce qui augmente la capacité à vivre. Le désir de vivre, de profiter au mieux de tous les moyens disponibles pour augmenter sa puissance de vivre, est une conséquence de l'évolution par sélection naturelle. Il est présent chez tous les êtres vivants, sans aucune exception, parce qu'ils ont hérité de leurs instincts, et parce que la sélection naturelle ne retient que les instincts qui portent ce désir de vivre, parce qu'elle ne permet pas aux instincts autodestructeurs d'apparaître et d'évoluer. Une tendance autodestructrice chez un être vivant ne peut être qu'un dysfonctionnement d'un système essentiellement autoprotecteur.

La maîtrise de soi[modifier | modifier le wikicode]

On maîtrise une réalité lorsqu'on est capable de prendre des décisions éclairées sur ce qu'elle devient et de les faire appliquer. Le point important est que les décisions soient éclairées, qu'on sache choisir le meilleur des possibles, ou au moins, le satisfaisant. Si on ne sait pas mettre au service du bien le potentiel disponible, on n'est pas vraiment un maître.

Être dans la maîtrise ne veut pas dire tout maîtriser ou tout décider. Le lâcher-prise est une forme de maîtrise s'il résulte d'une décision éclairée. Décider de ne rien décider, de laisser faire ou de laisser aller est parfois la meilleure décision à prendre.

On est maître de soi-même lorsqu'on est capable de prendre des décisions éclairées sur ce qu'on devient et de les appliquer.

L'accord, ou la congruence, entre le moi et son expérience (Rogers 1951), c'est à dire l'adaptation de nos croyances conscientes aux réalités extérieures et intérieures, est une condition nécessaire de la maîtrise de soi. Pour se servir au mieux de son potentiel il faut le connaître. On ne peut pas développer pleinement son potentiel si on entretient des illusions à son sujet.

L'activité du ça est la plus grande partie de notre activité intérieure et elle échappe au contrôle volontaire. Cela suggère que nous ne pouvons pas être maîtres de nous-mêmes. Tout pourrait se décider à notre insu dans le ça. La volonté elle-même pourrait n'être que l'enregistrement des décisions du ça. Et nous ne pourrions pas décider de ce que nous devenons. Mais attribuer au ça la toute-puissance et réduire ainsi le moi à néant, ou presque néant, semble exagéré. La volonté du moi d'être maître de sa destinée, sa croyance dans ses capacités à décider de ce qu'il deviendra, à se transformer et à se construire lui-même, semble n'être pas seulement une illusion. On peut vouloir acquérir de nouvelles capacités, de nouvelles façons de réagir et de savoir, et même vouloir transformer et construire sa volonté.

Comme nous sommes transformés par toutes nos expériences, par tout ce que nous percevons ou imaginons, toutes nos décisions volontaires à l'origine de nos expériences ont toujours pour effet de nous transformer. C'est ainsi que nous acquérons de nouvelles habitudes. Au début elles requièrent un effort volontaire, mais elles sont ensuite accomplies d'une façon automatique.

On agit sur soi-même dès qu'on agit parce qu'on dirige son attention. La direction de l'attention est le premier levier avec lequel on agit sur soi-même à chaque instant. Elle est l'une des premières compétences à acquérir pour apprendre à se maîtriser soi-même.

L'imagination, même sans action, suffit pour se transformer soi-même, parce qu'elle nous fait découvrir nos capacités. On commence par imaginer qu'on pourrait essayer quelque chose, puis on se rend compte que cela pourrait marcher. Imaginer qu'on est capable suffit souvent pour se rendre capable. Quand on résout un problème par l'imagination, on est transformé par la découverte d'une solution.

On peut agir sur sa propre perception et la construire, parce que nos décisions influencent la façon dont nous percevons la réalité. Les schémas qui organisent nos perceptions dépendent de ce que nous voulons. Nous pouvons choisir de nouveaux schémas, modifier ou rejeter les anciens et changer ainsi nos façons de voir le monde et nous-mêmes.

Nos décisions volontaires ne sont pas limitées à l'action sur le présent. Elles portent souvent sur un avenir plus ou moins lointain ou déterminé. Nous décidons par avance les objectifs que nous poursuivrons et les règles, les engagements ou les contraintes que nous respecterons. Tout se passe comme si nous écrivions dans nos têtes les contrats et les cahiers des charges pour lesquels nous nous décidons volontairement. Une telle écriture se produit automatiquement. Il suffit que nous arrêtions nos décisions pour qu'elles soient mémorisées d'une façon définitive, ou presque. Elles peuvent alors exercer leurs effets même des années ou des décennies plus tard, sauf si on les oublie. Arrêter ses décisions par avance est comme vouloir vouloir, parce qu'on se décide maintenant à vouloir ce qu'on devra décider plus tard. En déterminant sa volonté on la construit. On se transforme soi-même en prenant des décisions, la volonté s'autodétermine, elle est transformée par ses propres décisions.

On se construit soi-même en décidant de ce qu'on veut être, donc en se donnant un savoir éthique qui définit l'idéal du moi. Le surmoi est le principal outil avec lequel le moi peut se construire lui-même.

La volonté a quelque chose de magique : il suffit de vouloir lever le petit doigt pour qu'il se lève automatiquement. Il en va de même lorsque la volonté se veut elle-même, lorsqu'elle prend des engagements sur son avenir. Il suffit de vouloir déterminer sa volonté pour qu'elle soit automatiquement déterminée. Mais que ce soit pour l'action sur son environnement ou sur elle-même, la magie de la volonté a toujours des limites. La volonté à elle seule est en général insuffisante pour déplacer des montagnes. Elle ne peut pas non plus faire d'elle-même ce qu'elle ne peut pas être.

Nous nous construisons nous-mêmes en permanence, à chaque fois que nous prenons des décisions et que nous vivons leurs conséquences. Comme pour toute construction, le constructeur doit adapter son action aux matériaux disponibles, s'il veut un résultat viable et fiable. La réflexion, la connaissance de soi, est donc essentielle, vitale, pour se construire soi-même.

Puissance de l'inconscient ou de la conscience ?[modifier | modifier le wikicode]

« Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. » (Freud 1915)

Le modèle d'une administration centralisée sans administrateur central explique le ça, le moi et le surmoi et permet ainsi de confirmer certaines des hypothèses freudiennes, mais il ne permet pas d'attribuer à l'inconscient une puissance supérieure à celle de la conscience. An contraire il montre que la conscience est la plus grande puissance intérieure, parce qu'elle commande le système exécutif qui domine l'ensemble de l'activité cérébrale. En dehors du système exécutif, seuls les systèmes émotionnels ont les moyens d'exercer une domination intérieure, mais ils ne peuvent pas le faire complètement à notre insu, parce que nous avons toujours un minimum de conscience de ce que nous ressentons. La conscience est en position de recueillir tous les renseignements d'importance vitale sur l'activité intérieure, parce que c'est naturellement son travail. Le modèle ne laisse pas de place pour un inconscient qui pourrait développer sa puissance indépendamment de la conscience. Où trouverait-il les ressources qui lui permettraient de dominer l'intérieur s'il n'a accès ni au système exécutif, ni aux systèmes émotionnels ?

On pourrait inventer un autre modèle, où l'inconscient serait être un nouveau système, supérieur à la fois au système exécutif conscient et aux systèmes émotionnels. Mais pourquoi la nature consacrerait-elle des ressources précieuses à construire un système qui aurait pour principal effet de priver la conscience de sa puissance ? Cela semble interdit par la sélection naturelle, ou alors il faudrait que cet inconscient nous aide à vivre.

Le modèle d'administration centralisée sans administrateur central interdit l'existence d'un inconscient à la fois indépendant de la conscience et plus puissant qu'elle, mais il explique quand même pourquoi l'inconscient peut être très puissant. Lorsque la conscience se réfugie dans la fausse conscience et s'accroche à des schémas inadaptés, elle peut devenir très faible et incapable de faire son travail d'unification intérieure, elle perd le contrôle et se laisse envahir par l'agitation intérieure, d'origine inconsciente. L'inconscient acquiert de la puissance par l'intermédiaire de la conscience et à son insu, parce qu'elle s'est réfugiée dans le déni. En profitant de la faiblesse et des illusions de la conscience, l'inconscient peut avoir accès aux ressources du système exécutif en nous suggérant des croyances et des buts dont nous ne reconnaissons pas les motivations inconscientes. L'inconscient peut ainsi devenir puissant mais seulement parce que la conscience lui a cédé une part de sa puissance.

Un bon surmoi, adapté à la réalité, lucide, qui impose un minimum de cohérence à la vie intérieure et qui se comporte comme une bonne autorité, modératrice et apaisante, est en principe suffisant pour apprivoiser son inconscient. Il ne faut pas voir le ça comme un repaire de démons très puissants, mais plutôt comme un animal plein de désir de vivre, plus ou moins sauvage, et qui peut être apprivoisé. Il arrive que l'inconscient s'approprie les ressources d'une conscience faible et fausse et pousse à l'autodestruction, mais il ne peut le faire que si la conscience ne fait plus correctement son travail d'autoprotection.

La fausse conscience est une fausse maîtrise de soi et une vraie faiblesse, mais elle est faible parce qu'elle est fausse, pas parce qu'elle est conscience. Quand elle n'est pas fausse, la conscience est naturellement très puissante.

La psychanalyse et la sociologie dénoncent souvent les illusions de la conscience. Ce que nous croyons, ce que nous voulons et ce que nous faisons ont de très nombreuses causes dont nous n'avons en général pas conscience et nous nous dupons volontiers nous-mêmes sur les causes de nos décisions. Tout cela est vrai mais on aurait tort d'en conclure que la maîtrise de soi est nécessairement une illusion. Conclure à partir de l'existence de causes dont nous n'avons pas conscience que la maîtrise de soi est toujours illusoire est un sophisme. Il est nécessaire que nous n'ayons pas conscience de toutes les causes qui déterminent ce que nous vivons. Nous ne pouvons pas avoir conscience de tout. Mais pour être maître de soi-même il n'est pas nécessaire d'avoir conscience de tout, il suffit d'en savoir assez sur soi-même pour prendre de bonnes décisions, ce n'est pas la mer à boire.

Il faut dénoncer les illusions de la fausse conscience pour renforcer la conscience pas pour l'affaiblir.

Le manque de maîtrise de soi est toujours une faiblesse. On vit beaucoup mieux quand on renforce sa maîtrise. Une telle amélioration de la vie prouve très simplement par l'expérience la puissance de la conscience et l'existence d'un minimum de maîtrise de soi.

Le manque de maîtrise de soi quand il est grave est une maladie de l'esprit. Tous les troubles psychiques sont des formes du manque de maîtrise de soi. Et la guérison consiste à retrouver le minimum de maîtrise de soi dont on a besoin pour vivre sans trop souffrir. Si la maîtrise de soi était toujours illusoire nous ne pourrions jamais guérir.

La maîtrise des émotions[modifier | modifier le wikicode]

L'homéostasie (Claude Bernard), c'est à dire la stabilisation du milieu intérieur, est vitale pour tous les êtres vivants, parce qu'ils doivent maintenir des conditions intérieures qui leur permettent de vivre. Un écart par rapport à cet équilibre intérieur doit être suivi de réactions de retour à l'équilibre, sinon l'organisme peine à survivre ou meurt.

Le système des émotions participe à l'homéostasie de l'ensemble du corps, mais il est aussi doté d'une homéostasie qui lui est propre. La stabilité émotionnelle est la capacité à retrouver sa tranquillité intérieure malgré tout ce qui nous en éloigne. Les émotions fortes sont des écarts par rapport à la tranquillité et elles doivent être suivies de réactions de retour à l'équilibre pour que la vie soit préservée.

La tranquillité intérieure n'est pas forcément le grand bonheur ou la sérénité. Quand on a été frappé par le malheur, on arrive quand même parfois à conserver un peu de tranquillité, la vie continue, mais on n'est pas forcément très heureux. Quoiqu'il en soit, cette tranquillité est une sorte de minimum vital. Si on la perd et si on ne sait pas comment la retrouver, la vie devient impossible, ou très douloureuse.

Le système des émotions déclenche de façon automatique des réactions destinées à maintenir l'équilibre intérieur, mais il n'est pas purement autonome, il peut avertir la conscience et l'inciter à réagir. Les émotions fonctionnent comme des avertisseurs et des évaluateurs. Elles informent la conscience des problèmes présents et elles servent à évaluer les solutions potentielles. De ce point de vue elles ne s'opposent pas à la raison, au contraire, elles incitent à réfléchir pour trouver des solutions, et elles nous orientent, comme une boussole, ou comme l'Étoile du Nord.

Lorsqu'une émotion est très forte, elle devient impérieuse. Elle mobilise toutes les ressources de la conscience et de la volonté, on ne peut pas ne pas y penser, et tous les autres objectifs sont comme effacés par un seul problème particulier, qui a éveillé l'émotion. De ce point de vue l'émotion nous aveugle, parce qu'elle nous empêche de penser à tout ce qui ne la concerne pas. Elle est comme un dictateur égoïste qui veut seulement être obéi, et qui ne se soucie pas du reste.

La tranquillité intérieure n'est pas seulement une condition de survie, elle est aussi une condition nécessaire pour le développement de la volonté. En l'absence de tranquillité, on est asservi et aveuglé par ses émotions et on ne peut pas profiter pleinement des ressources de la conscience volontaire. Les émotions sont bienfaisantes tant qu'elles sont régulées et stabilisées, tant qu'elles ne sont que des écarts temporaires par rapport à un équilibre de tranquillité qu'on arrive toujours à retrouver.

Pour préserver de bonnes conditions d'exercice, la volonté doit seconder le système des émotions dans sa recherche de la tranquillité, la conscience doit résoudre les problèmes qui ont éveillé l'émotion et elle doit aussi jouer un rôle modérateur, pour que l'émotion ne nous envahisse pas et ne nous aveugle pas. Mais vis à vis des émotions l'imagination est naturellement amplificatrice. Une émotion éveille des représentations qui tendent en général à la renforcer. Émotion et imagination s'excitent mutuellement et entretiennent ainsi une sorte d'embrasement intérieur qui s'approprie toutes les ressources de la conscience et de la volonté. On doit donc apprendre à maîtriser ses émotions et son imagination si on veut que la volonté développe normalement ses facultés autoprotectrices, si on veut savoir conserver son équilibre intérieur et le retrouver après s'en être écarté.

La maîtrise volontaire des émotions, si elle est mal comprise, ressemble à une mission impossible. Les émotions sont souvent déclenchées en dehors de tout contrôle volontaire. Elles nous prennent. Nous ne les choisissons pas. Elles sont comme des forces qui nous dépassent et nous montrent que nous ne sommes pas maîtres de nous-mêmes. Nous ne pouvons pas décider de ne pas ressentir une émotion que nous ressentons.

Les émotions sont une vie et une force intérieures qui échappent au contrôle volontaire, mais elles ne sont pas toutes-puissantes. La volonté a naturellement de nombreux moyens pour influencer les émotions (Beck 1975).

Les émotions sont souvent déclenchées avant que nous prenions conscience de leurs causes (James 1890), mais pas toujours. Parfois elles sont déclenchées par ce que nous percevons ou imaginons consciemment. Le contrôle volontaire de la perception et de l'imagination permet donc d'influencer indirectement les émotions.

Le devenir d'une émotion, après son déclenchement, n'est pas écrit d'avance. Il dépend de nos décisions volontaires. Nous pouvons choisir d'exprimer ou de retenir l'émotion. Nous pouvons l'approuver ou la réprouver. Nous pouvons adopter ou non les buts qu'elle nous suggère. Nos critères d'évaluation ont donc une grande influence sur la façon dont nous vivons avec nos émotions et sur ce que nous en faisons. Une émotion que nous approuvons pleinement n'est pas vécue de la même façon qu'une émotion qui nous dérange, et n'a pas les mêmes effets.

Nos schémas sont à la base de nos façons de percevoir, de vouloir et de ressentir. Une même réalité peut être vécue dans le désespoir, parce qu'on croit que sa vie est totalement détruite, ou comme l'occasion d'aller plus loin, parce qu'on croit que c'est un échec riche d'enseignements. Même quand nous ne pouvons pas être maîtres de la réalité, nous pouvons quand même être maîtres de nos façons de la percevoir et de réagir, parce que nous pouvoir choisir nos schémas, les modifier, les améliorer ou les rejeter.

La volonté est dominée par les émotions seulement si elle se laisse dominer, si elle renonce à exercer pleinement son autonomie. Lorsque la volonté exerce normalement son pouvoir de contrôle, les émotions sont comme une source d'énergie qu'on peut canaliser et utiliser de très nombreuses façons. Nous ne décidons pas d'avoir des émotions, mais nous décidons de ce que nous en faisons, de ce qu'elles deviennent, et des façons dont elles nous transforment. Nous pouvons donc être maîtres de nos émotions, pourvu que nos décisions à leur sujet soient éclairées.

Le contrôle de la volonté sur les émotions peut conduire à une forme de fausse conscience, le déni émotionnel, et au refoulement des désirs. Nous ne pouvons pas ne pas ressentir ce que nous ressentons, mais nous pouvons le percevoir de diverses façons, refuser de lui accorder notre attention et nier les observations qu'il nous suggère. Les émotions demandent à être écoutées et interprétées. Comme toute réalité, elles sont perçues à partir de schémas. Nous ne comprenons pas nos émotions et nos désirs et restons sourds à leur enseignement lorsque nos schémas ne sont pas adaptés. Nous pouvons ainsi nous construire une fausse conscience en niant les vérités que nos émotions nous enseignent. Un travail d'acceptation émotionnelle est nécessaire pour renoncer aux illusions de cette fausse conscience (Greenberg).


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