« Précis d'épistémologie/La valeur du savoir » : différence entre les versions

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''« il disait que l'opinion vraie accompagnée d'une justification (logos) est science, tandis que celle qui est dépourvue de justification est en dehors de la science; et ce dont il n'y a pas de justification n'est pas sachable - tel est le mot qu'il forgeait - tandis que ce qui en a une est sachable.»'' (Platon, ''Théétète'' 201d)

== La justification du savoir==

===Le savoir doit être public et prouvé===

Pour savoir, nous devons être capables de justifier ce que nous croyons savoir. Une prétention au savoir qui n'est pas justifiée est vaine et insensée. On justifie le savoir en donnant des preuves. Sans preuves, il n'y a pas de savoir.

Un savoir doit être public. Une croyance exclusivement privée, qui ne peut pas être communiquée ou prouvée ne peut pas être un savoir. Le savoir est une œuvre collective. Il doit être partagé pour exister et on le partage en donnant des preuves.

===Les justifications concluantes===

Les preuves sont en général des raisonnements. Pour qu'un raisonnement justifie sa conclusion, il faut au minimum qu'il respecte la logique et que ses prémisses soient acceptables. Une prémisse est acceptable si elle est une prémisse fondamentale ou si elle est déjà justifiée à partir de prémisses fondamentales. Pour définir précisément le concept de justification du savoir, il suffit de définir précisément les règles logiques et les prémisses fondamentales que l'on peut mettre à la base de nos preuves.

Une prémisse fondamentale peut être empirique ou théorique. Les prémisses fondamentales empiriques sont des énoncés de la forme "X a bien observé que O", où O est le compte-rendu d'une observation ou d'une expérience. Les prémisses fondamentales théoriques sont les vérités que l'on peut admettre par définition des termes employés. Par exemple, "Si X a bien observé que O alors O" est vrai par définition du concept de bonne observation. Une observation ne peut pas être bonne si elle est fausse.

Une justification est acceptable lorsqu'elle est un raisonnement logique fondé sur des prémisses fondamentales ou sur des prémisses déjà justifiées à partir de prémisses fondamentales. Une justification acceptable est concluante lorsque toutes ses prémisses fondamentales, explicites ou implicites, sont vraies. Comme les règles logiques conduisent toujours du vrai au vrai, la conclusion d'une justification concluante est nécessairement vraie.

X sait que S si et seulement si X est capable de donner une justification concluante de S.

Si S est une prémisse fondamentale vraie, elle est une justification concluante d'elle-même.

Il est en général facile de reconnaître qu'une justification est acceptable. Il suffit de s'assurer que le raisonnement est logique et que ses prémisses sont fondamentales ou déjà justifiées à partir de prémisses fondamentales. Mais il n'est pas toujours facile d'être sûr qu'une justification acceptable est concluante, parce qu'on peut souvent douter de la vérité des prémisses fondamentales.

On peut croire en toute légitimité qu'on a fait une bonne observation et s'être pourtant trompé, parce qu'on est victime d'un stratagème, ou d'une illusion, ou pour toute autre raison inconnue de nous qui fait que les conditions d'une bonne observation n'étaient pas réunies. Une prémisse empirique fondamentale peut être fausse. Les justifications empiriques acceptables ne sont pas toujours concluantes.

Le savoir purement théorique, ou mathématique, est fondé seulement sur des prémisses fondamentales théoriques, parce que la vérité purement théorique porte sur des mondes logiquement possibles, et parce que toutes les vérités à leur sujet résultent de leur définition. Tant qu'on raisonne correctement sur des mondes logiquement possibles, il n'y a pas de place pour l'erreur ou le doute. C'est pourquoi les preuves mathématiques, c'est à dire les justifications acceptables purement théoriques, sont toujours concluantes.

Le savoir empirique est fondé à la fois sur des prémisses fondamentales empiriques et théoriques. Les prémisses théoriques définissent des modèles de la réalité. Ce sont les mondes logiquement possibles pour lesquels les principes théoriques sont vrais. Si on donne aux termes de la théorie une interprétation empirique, alors les théorèmes, c'est à dire les conséquences logiques des principes, sont des hypothèses sur la réalité empirique. Pour que les prémisses théoriques fondamentales permettent de développer un véritable savoir empirique, il ne suffit pas qu'elles soient vraies de mondes logiquement possibles, il faut qu'elles soient vraies à propos de la réalité. C'est pourquoi le savoir empirique doit justifier ses hypothèses théoriques.

===La justification des principes===

<i>« Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. » </i>(Matthieu, 7:20)

<i>« On y verra de ces sortes de démonstrations, qui ne produisent
pas une certitude aussi grande que celles de Géométrie, et qui même
en diffèrent beaucoup, puisque au lieu que les Géomètres prouvent
leurs Propositions par des Principes certains et incontestables,
ici les Principes se vérifient par les conclusions qu'on en tire; la nature de
ces choses ne souffrant pas que cela se fasse autrement. Il est possible
toutefois d'y arriver à un degré de vraisemblance, qui bien souvent
ne cède guère à une évidence entière. Savoir lorsque les choses,
qu'on a démontrées par ces Principes supposés, se raportent parfaitement
aux phénomènes que l'expérience a fait remarquer; surtout
quand il y en a grand nombre, et encore principalement quand on
se forme et prévoit des phénomènes nouveaux, qui doivent suivre des
hypothèses qu'on employe, et qu'on trouve qu'en cela l'effet répond
à notre attente. Que si toutes ces preuves de la vraisemblance se
rencontrent dans ce que je me suis proposé de traiter, comme il me
semble qu'elles font, ce doit être une bien grande confirmation du
succès de ma recherche, et il se peut malaisément que les choses ne
soient à peu près comme je les représente. » </i>(Christian Huyghens, <i>Traité de la lumière</i>, p.2)

On reconnaît les bons principes à leurs fruits.

Nous ne savons pas par avance quels sont tous les bons principes théoriques qui nous permettent de développer un bon savoir. Les principes théoriques des sciences empiriques sont d'abord seulement des hypothèses. On attend d'eux qu'ils fassent leurs preuves, qu'ils portent des fruits, qu'ils permettent de prouver des vérités qui expliquent les phénomènes observés ou qui prédisent de nouveaux phénomènes.

Une déduction consiste à justifier par un raisonnement logique une conséquence à partir de principes supposés admis. Par contraste, on parle d'abduction lorsqu'on justifie des principes à partir de l'ensemble de leurs conséquences. Déduction et abduction sont complémentaires. La déduction donne aux principes leur puissance explicative. L'abduction sélectionne les principes qui nous aident le plus à comprendre la réalité.

Qu'un bon principe porte des fruits est une vérité qu'on peut admettre par définition du concept de bon principe.

Nous évaluons les principes à partir de la qualité du savoir qu'ils nous permettent d'acquérir. Un sceptique pourrait dénoncer un cercle vicieux : nous justifions notre savoir en le prouvant à partir de principes, mais nous évaluons les principes à partir du savoir qu'ils nous permettent de prouver.

Il y a bien un cercle mais il n'est pas forcément vicieux. Les principes ne sont pas la seule source du savoir. Les observations et les expériences le sont également. Il y a un cercle parce qu'il y a un dialogue incessant entre les principes et leurs applications. Les principes nous servent à développer des applications. Ils prouvent leur valeur quand nous réussissons. Les échecs en revanche nous conduisent à les modifier ou à les abandonner. Les principes sont ainsi évalués à partir de leurs applications, leurs fruits, mais les applications elles-mêmes ne sont pas évaluées seulement à partir de principes. Les perceptions, les émotions et tout ce que nous vivons nous font sortir du cercle de l'évaluation des principes par des principes.

===Savoir sans savoir qu'on sait===

Comme on peut douter même de nos bonnes observations, on ne sait pas ou pas toujours si nos observations sont vraiment de bonnes observations. Il est raisonnable de supposer qu'elles ne nous trompent pas dans des circonstances ordinaires mais cela ne suffit pas pour exclure toute possibilité de doute. On peut douter aussi de la vérité empirique de nos principes théoriques même s'ils sont très bien vérifiés. Nous pouvons reconnaître que nos preuves empiriques sont des justifications acceptables, mais comme elles laissent une place au doute nous ne pouvons pas être sûrs qu'elles sont des justifications concluantes. Si une théorie empirique est vraie, elle fournit des justifications concluantes et permet donc de développer un véritable savoir. Mais comme nous ne sommes pas sûrs qu'elle est vraie nous savons sans savoir que nous savons.

Une théorie de la justification du savoir est internaliste lorsqu'elle affirme qu'un agent peut avoir conscience de toutes les conditions qui font qu'une croyance est justifiée. Pour une théorie internaliste, un agent peut toujours savoir qu'une justification est vraiment une justification. Une théorie du savoir est externaliste lorsqu'elle n'est pas internaliste, lorsqu'un agent n'a pas toujours accès aux conditions qui font qu'une croyance est justifiée. Pour une théorie externaliste, un agent ne peut pas toujours savoir qu'une justification est vraiment une justification. La présente théorie du savoir est à la fois internaliste et externaliste. Elle est internaliste pour les justifications acceptables et externaliste pour les justifications concluantes.

=== La justification de la logique ===

Nous reconnaissons un raisonnement logique en vérifiant qu'il respecte les principes logiques. Mais comment reconnaissons-nous les principes logiques ? Comment savons-nous qu'ils sont de bons principes ? Comment les justifions-nous ? Sommes-nous vraiment sûrs qu'ils conduisent toujours à des conclusions vraies à partir de prémisses vraies ?

En se donnant des principes de définition de la vérité (Tarski 1933), on peut prouver que nos principes logiques sont vrais, au sens où ils font toujours passer du vrai au vrai. On peut même prouver qu'un petit nombre de principes suffit pour déterminer toutes les relations de conséquence logique (Gödel 1929).

Un sceptique pourrait objecter que ces justifications des principes logiques sont sans valeur parce qu'elles sont circulaires. Quand nous raisonnons sur les principes logiques pour les justifier, nous nous servons des mêmes principes que ceux que nous devons justifier. Si nos principes étaient faux, ils permettraient de prouver des faussetés et donc ils pourraient permettre de prouver leur propre vérité. Que les principes logiques permettent de prouver leur vérité ne prouve donc pas qu'ils sont vrais, puisque des principes faux pourraient faire la même chose.

Cette objection n'est pas concluante. Il suffit d'examiner les preuves suspectes de circularité pour se convaincre de leur validité, tout simplement parce qu'elles sont excellentes et irréfutables. Aucun doute n'est permis parce que tout y est clairement défini et prouvé. Un sceptique peut faire remarquer avec raison que de telles preuves ne peuvent convaincre que ceux qui sont déjà convertis. Mais dans ce cas il n'est pas difficile de faire partie des convertis, parce que les principes logiques ne font que formuler ce que nous savons déjà quand nous raisonnons correctement.


(La suite est en cours de réécriture)

== L'évaluation du savoir ==


Un énoncé est un savoir dès qu'il est la conclusion d'une justification concluante, mais cela ne veut pas dire qu'il est pour autant un très bon savoir. Un énoncé peut être vrai et justifié et sans intérêt, s'il ne dit rien qui mérite d'être connu. Les principes précédents suffisent pour justifier le savoir mais ils ne suffisent pas pour l'évaluer.
Un énoncé est un savoir dès qu'il est la conclusion d'une justification concluante, mais cela ne veut pas dire qu'il est pour autant un très bon savoir. Un énoncé peut être vrai et justifié et sans intérêt, s'il ne dit rien qui mérite d'être connu. Les principes précédents suffisent pour justifier le savoir mais ils ne suffisent pas pour l'évaluer.

Version du 6 mai 2019 à 11:45

(en cours de réécriture)

Un énoncé est un savoir dès qu'il est la conclusion d'une justification concluante, mais cela ne veut pas dire qu'il est pour autant un très bon savoir. Un énoncé peut être vrai et justifié et sans intérêt, s'il ne dit rien qui mérite d'être connu. Les principes précédents suffisent pour justifier le savoir mais ils ne suffisent pas pour l'évaluer.

L'idéal d'intelligibilité

Nous recherchons un savoir qui rende le monde et nous-mêmes intelligibles. Nous ne voulons pas seulement connaître des énoncés vrais et justifiés. Nous voulons des explications.

Nous demandons aux théories empiriques d'être confirmées par les observations passées et de prédire des observations futures, mais cela ne suffit pas. Nous voulons aussi qu'elles nous donnent de bonnes explications de ce que nous observons. Prédire ne suffit pas pour expliquer.

Nous demandons aux théories éthiques d'évaluer les actions, les comportements, les fins, les paroles... mais cela ne suffit pas. Nous ne voulons pas seulement qu'elles nous disent ce qui est souhaitable, ou obligatoire, nous voulons aussi qu'elles nous disent pourquoi, qu'elles expliquent leurs évaluations.

Nous ne demandons pas seulement aux théories abstraites de prouver des théorèmes, nous voulons aussi et surtout qu'elles nous éclairent, qu'elles nous aident à comprendre la réalité, abstraite ou concrète, qu'elles la rendent intelligible.

Qu'est-ce qu'une bonne explication ? Que faut-il pour qu'une théorie nous éclaire ou nous illumine ?

N'importe quelle connaissance qui nous aide à connaître un être, ne serait-ce que par analogie, peut être considérée comme une explication. Mais nous demandons davantage pour que la réalité soit intelligible. Nous voulons être capables de répondre par le raisonnement aux questions que nous pouvons nous poser. Nous voulons connaître des principes à partir desquels on peut prouver ce que nous devons expliquer. N'importe quel système de principes ne fait pas forcément l'affaire. Au lieu de nous éclairer, il peut rendre les choses encore plus obscures. Quelles conditions doivent satisfaire nos principes pour nous éclairer, pour rendre la réalité plus intelligible ?

Nous ne savons pas très bien. Nous ne pouvons pas tout savoir là-dessus parce que la science innove, parce que personne ne connaît par avance les explications qu'elle découvrira. Mais nous avons quand même des critères d'évaluation qui nous orientent dans la recherche des bonnes explications. La simplicité des principes, leur généralité, l'analyse de la complexité, la connaissance des fins, et parfois la beauté théorique, sont les principaux critères invoqués pour évaluer nos explications. Ils valent également pour les savoirs empirique, éthique et abstrait.

Demander la simplicité des principes, c'est simplement demander qu'ils soient en petit nombre et qu'ils puissent être formulés en peu de mots. Demander leur généralité, c'est demander qu'ils puissent être appliqués à un grand nombre de cas particuliers. De telles exigences peuvent sembler excessives et irréalistes. Pourquoi le monde avec toute sa complexité pourrait-il être expliqué à partir d'un petit nombre de principes simples ? Les êtres sont toujours différents les uns des autres. Pourquoi alors devraient-ils tous obéir aux mêmes principes ?

A l'idéal d'intelligibilité on associe parfois la beauté comme critère d'évaluation des théories. On demande qu'elles soient belles, ou qu'elles nous révèlent la beauté du réel. Ce n'est pas vraiment un critère parce qu'on ne sait pas d'avance ce qui fait la beauté d'une théorie ou de la réalité. Mais le désir de beauté est une motivation puissante pour la recherche du savoir. C'est un peu surprenant a priori. Pourquoi la réalité devrait-elle être belle ? Ne faut-il pas croire à la vie en rose pour affirmer qu'une théorie doit être belle pour être vraie, ou qu'elle doit révéler la beauté du monde ? Pourtant le désir de beauté n'est pas vain. En physique théorique surtout (Albert Einstein, Paul Dirac), mais aussi dans toutes les autres sciences, la recherche de la beauté a conduit aux découvertes les plus fondamentales.

L'analyse de la complexité

Analyser un système complexe consiste à identifier ses parties, à dire comment elles sont assemblées, et comment elles interagissent, si le système est dynamique. Puisqu'une partie est en général elle-même un système, composé de parties, qui sont elles-mêmes des systèmes, et ainsi de suite, on distingue plusieurs niveaux, le niveau macro, celui du système entier, et divers niveaux micro ou nano.

On se donne souvent comme idéal de savoir une analyse telle que le niveau macro soit expliqué à partir du niveau micro. Les propriétés du système, son mouvement ou son comportement, doivent être expliqués à partir des propriétés des parties, de leurs mouvements ou de leurs comportements, de la façon dont les parties sont assemblées et de leurs lois d'interaction. Lorsque cet idéal de savoir est atteint, on a une explication réductionniste, ou analytique, du système. Dans les sciences empiriques, les systèmes complexes sont souvent trop mal connus pour qu'un tel idéal soit atteint. En revanche, lorsqu'il s'agit d'êtres abstraits, cet idéal de savoir analytique est toujours atteint, parce que les êtres abstraits sont complètement déterminés par nos définitions. Même s'il est très complexe, un système abstrait est toujours composé d'éléments très simples, dont les propriétés fondamentales sont complètement connues. Les principes qui permettent de déduire ses propriétés à partir de celles de ses parties et de leur mode d'assemblage sont eux aussi complètement connus et peuvent être formulés avec un petit nombre de lois simples.

On prétend parfois récuser l'idéal de savoir analytique en remarquant avec raison que le niveau micro doit lui-même parfois être expliqué à partir du niveau macro. Par exemple, pour comprendre le comportement d'un individu, il faut connaître la société dans laquelle il vit. Mais cela ne contredit pas l'idéal de savoir analytique. Il demande que les phénomènes sociaux soient expliqués à partir des comportements individuels, mais il n'exige pas que nous sachions tout sur les individus avant de connaître leur société. Pour connaître les individus, toutes les sources de connaissance sont les bienvenues, y compris le savoir déjà acquis sur leur société. Il y a bien un cercle, parce que nous nous servons des connaissances au niveau micro pour acquérir des connaissances au niveau macro et inversement, mais il n'est pas vicieux. Nous développons le savoir sur les systèmes complexes en faisant dialoguer les savoirs des niveaux macro et micro.

Les explications réductionnistes sont parfois ridiculisées sous le nom de réductionnisme, une sorte de programme matérialiste et scientiste qui exigerait d'une façon irréaliste que toutes nos connaissances scientifiques soient prouvées avec des explications réductionnistes à partir des lois fondamentales sur les interactions entre particules élémentaires. Les explications réductionnistes sont très largement utilisées dans toutes les sciences empiriques, mais il n'y a vraisemblablement aucun scientifique qui souscrive au programme du réductionnisme tel qu'il vient d'être formulé. Et à l'exception des physiciens, ils sont peu nombreux à se soucier des interactions entre particules et de leurs lois, qu'en général ils ne connaissent pas.

Le but des explications réductionnistes, l'idéal de savoir analytique qu'elles s'efforcent d'atteindre, n'est pas de tout prouver à partir de la physique des particules. Il s'agit bien de comprendre l'univers observable et tout ce qu'il contient comme de vastes systèmes, qui sont tous composés à partir des même éléments, et dont les comportements résultent des interactions entre ces éléments. Mais il ne s'agit pas de tout prouver à partir des lois d'interaction entre les éléments. Le but d'une explication réductionniste n'est même pas forcément de prouver. Si les parties et leurs lois d'interaction sont déjà bien connues alors oui les explications réductionnistes permettent parfois de prouver des lois du comportement macroscopique à partir de lois microscopiques. Mais souvent on donne une explication réductionniste en se contentant de postuler des lois microscopiques. Dans de tels cas, les lois macroscopiques qui résultent des lois microscopiques ne sont pas prouvées. Elles ne sont pas moins hypothétiques que les prémisses dont elles résultent. Malgré son caractère hypothétique, une telle explication peut tout de même avoir une grande valeur scientifique, si elle dissipe une partie du mystère de la complexité.

Tant qu'on ne connaît pas la composition d'un système complexe et qu'on n'a pas d'explication réductionniste de son comportement, celui-ci reste très mystérieux, même s'il nous est familier. On connaît parfois des lois, par expérience, qui permettent d'anticiper des effets, des réactions, des résultats, mais ces lois elles-mêmes restent très mystérieuses. Même si on sait les justifier, par la justesse des anticipations auxquelles elles conduisent, ou en les prouvant à partir d'autres lois bien justifiées par les observations, elles ne perdent pas leur mystère. Il n'y a que les explications réductionnistes qui permettent de dissiper une partie du mystère (mais elles conduisent souvent à d'autres mystères, puisque les lois microscopiques elles-mêmes doivent être expliquées, sauf si on suppose que les parties sont des particules élémentaires). Tant qu'on n'a pas d'explication réductionniste d'une loi de comportement d'un système complexe, il y a un manque d'explication. L'idéal de savoir analytique, expliquer le tout à partir des parties, s'impose toujours pour comprendre la complexité. S'il n'est pas satisfait, il demande à être satisfait. Cet idéal est un moteur de la découverte scientifique, parce que nous trouvons parfois les explications que nous cherchons.

Se donner un idéal de savoir analytique pour les sciences empiriques revient à affirmer que la matière est intelligible, que l'univers observable peut être expliqué avec des théories, qu'il suffit que nos théories déterminent avec quelques principes les propriétés des éléments ou des parties, les assemblages et les lois d'interaction, pour qu'elles expliquent les comportements de tous les systèmes complexes que nous observons. Il n'est pas évident a priori qu'un tel idéal puisse être vraiment atteint. Pourquoi la matière devrait-elle être intelligible ? On peut en douter. Rien ne lui impose d'être à notre mesure. L'univers n'est-il pas beaucoup plus que tout ce que nous pouvons en penser ?

La connaissance des fins

Un agent peut expliquer son comportement simplement en disant ce qu'il veut et les moyens qu'il a réunis. Même s'il ne nous l'explique pas , nous pouvons comprendre son comportement en nous mettant à sa place, en imaginant que nous voulons ce qu'il veut et que nous croyons ce qu'il croit. Si nous arrivons à simuler ainsi intérieurement l'enchaînement de ses actions, leurs motivations et les croyances qui les accompagnent, nous pouvons expliquer son comportement de la même façon que lui-même (Weber 1904-1917).

La compréhension des fins permet d'expliquer les comportements des êtres humains et de nombreux animaux. Pour expliquer ce qu'ils font nous avons seulement besoin de connaître ce qu'ils veulent et les moyens qu'ils se donnent. La compréhension des fins est fondamentale pour la préparation à l'action et l'apprentissage, parce ce que nous apprenons à agir en comprenant les fins des autres.

La compréhension des fins permet d'expliquer le fonctionnement d'un système artificiel. On le comprend en comprenant les inventeurs ou les ingénieurs qui ont imaginé les fins, les fonctions, que le système peut accomplir. L'explication par les fins est toute aussi fondamentale pour la science du fonctionnement des corps vivants, la physiologie (Aristote, Les parties des animaux). Dans ce domaine, la valdité de l'explication par les fins est a priori très étonnante, parce qu'il n'y a pas d'ingénieur qui ait dessiné les plans des corps vivants. Comment les organes des êtres vivants peuvent-ils avoir des fins s'il n'y a pas eu d'inventeur qui les a imaginées ?

La théorie darwinienne de l'évolution par sélection naturelle suffit pour dissiper ce mystère. Les formes vivantes sont naturellement sélectionnées par leurs capacités à atteindre leurs fins (croissance, survie et reproduction). Si leurs organes n'accomplissent pas leurs fonctions, elles ne laissent pas de descendance. L'accumulation de petites variations à chaque génération et la sélection de celles qui sont les plus fonctionnelles suffisent pour expliquer l'apparition de toutes ces formes vivantes, tellement sophistiquées qu'elles vont souvent bien au delà de la compréhension des ingénieurs (Darwin 1859, Dawkins 1997).

La compréhension des fins est d'une importance fondamentale pour le savoir éthique, puisque nous apprenons à évaluer les actions, les comportements et leurs fins en nous connaissant nous-mêmes, et les autres, comme des agents qui veulent et qui s'en donnent les moyens.

L'évaluation du savoir éthique

Un savoir éthique sert à évaluer les actions. Mais il doit lui-même être évalué. Nous ne voulons pas n'importe quel système d'évaluation. Nous voulons un bon savoir éthique. Faut-il alors concevoir une succession infinie de savoirs éthiques, le premier évalue les actions, le second évalue le premier, et ainsi de suite ?

L'adoption d'un savoir éthique, l'approbation ou la désapprobation des principes éthiques, sont elles-mêmes des actions. En approuvant un principe éthique on agit sur soi-même parce qu'on détermine sa volonté. Il s'agit bien d'une action parce que nous modifions la réalité. Nous ne sommes pas pareils avant et après l'approbation du principe.

Un savoir éthique est général. Il sert à évaluer toutes les actions (ou parfois toutes les actions d'une certaine catégorie). Un savoir éthique peut donc servir à évaluer les savoirs éthiques. Il n'y a pas de régression à l'infini du savoir éthique parce qu'un même savoir sert à l'évaluation de toutes les actions, y compris l'approbation des principes éthiques. De fait, quelle que soit la sagesse que nous adoptons, qu'il faille l'honorer est toujours un principe de sagesse. Un savoir éthique s'évalue toujours lui-même positivement. Quand on adopte un principe éthique on ne s'engage pas seulement à honorer toutes les actions que le principe nous demande explicitement d'honorer, on s'engage aussi à honorer le principe lui-même et son adoption.

Certains principes éthiques donnent explicitement des critères d'évaluation des principes éthiques. Par exemple, « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits » est un principe éthique qui sert à évaluer les principes éthiques, il peut même servir à s'évaluer lui-même : c'est un bon principe parce qu'il porte des fruits à chaque fois qu'il nous permet de reconnaître un bon principe. Bien sûr une telle preuve ne peut pas convaincre un sceptique qui douterait du principe. Mais elle montre que l'évaluation des principes ne conduit pas à une régression à l'infini.

Notre savoir éthique nous sert à évaluer tous les autres savoirs éthiques. Plus un savoir éthique est en accord avec le nôtre, plus nous l'honorons, plus il nous contredit et plus nous le méprisons ou le détestons. Lorsque nous adoptons un savoir éthique nous nous retrouvons automatiquement en désaccord avec ceux qui ont choisi un savoir éthique qui nous contredit. Comme les désaccords dégénèrent souvent en conflits violents, la diversité des savoirs éthiques contribue à la guerre perpétuelle entre les êtres humains.

N'y aurait-il pas un savoir éthique universel sur lequel tous les êtres humains pourraient se mettre d'accord ? Une vérité éthique universelle ? Si une telle vérité existait elle serait aussi la véritable justification du savoir éthique, puisqu'un mauvais savoir éthique se justifie mal quand il se justifie lui-même. Mais les très nombreux savoirs éthiques développés par les êtres humains prétendent généralement être justement cette vérité universelle, et ils se contredisent souvent entre eux. Cela conduit à douter de la possibilité d'une telle vérité. Elle pourrait n'être qu'un rêve, une divagation d'un esprit qui n'a pas les pieds sur terre. Certains indices suggèrent cependant qu'il faut douter de ce doute.

Le savoir éthique fait partie du savoir-vivre (la somme de tous les savoir-faire qui permettent de vivre). Sa valeur dépend du savoir-vivre dans lequel il s'intègre. Si par exemple un savoir éthique nous prescrit des objectifs inaccessibles, parce que nous n'avons pas le savoir-faire adéquat, il est automatiquement disqualifié, parce qu'il ne nous aide pas à bien vivre, parce qu'il tend plutôt à nous empêcher de bien vivre.

On conçoit souvent l'éthique, ou la morale, comme un système d'interdictions, qui tend donc à limiter le champ de nos actions, à réduire l'espace des possibles. Mais c'est plutôt le contraire qui est vrai. En nous enseignant ce qui est souhaitable, un savoir éthique nous fait voir des possibilités auxquelles nous n'aurions pas songé autrement. Et en nous donnant des règles pour l'action, il augmente nos moyens d'action, parce qu'il y a beaucoup d'objectifs qui requièrent de la discipline pour être atteints.

Un savoir éthique est toujours soumis à l'épreuve de la vie. Il doit faire ses preuves et montrer sa valeur en nous aidant à bien vivre et en nous faisant découvrir de bonnes façons de vivre. Ainsi nous pouvons faire l'expérience de la vérité de l'idéal. Les rêves font partie des chemins vers la vérité, parce qu'ils nous font découvrir ce qui n'existe pas encore. La vérité du rêve n'est pas une absurdité.

Un savoir éthique est évalué à partir des comportements qu'il évalue. Il y a bien un cercle, mais il n'est pas vicieux. Le savoir éthique se développe naturellement ainsi, par une sorte de dialogue entre l'idéal et l'expérience.

Tous les êtres humains ont naturellement les mêmes besoins fondamentaux (Maslow 1954) : l'alimentation, la protection contre les intempéries, la santé, la sécurité, l'intégration dans une communauté qui nous reconnaît et nous respecte, s'aimer soi-même, aimer les autres et être aimé d'eux, s'accomplir soi-même... Un savoir éthique qui se heurte à la satisfaction de ces besoins est automatiquement disqualifié parce qu'ils sont nécessaires au bien vivre. Les besoins fondamentaux déterminent donc un savoir éthique universel, qui peut être reconnu par tous les êtres humains. Tenir ce savoir pour une vérité universelle, c'est simplement affirmer que nous avons vraiment ces besoins fondamentaux. Un tel savoir ne suffit pas pour décider de toutes les questions éthiques, mais il est toujours une base à partir de laquelle on peut raisonner.

Un savoir éthique peut conduire à l'autodestruction, s'il nous fait mépriser ce dont nous avons besoin pour vivre. On assiste alors au triste spectacle d'une volonté qui s'anéantit elle-même, à cause d'un mauvais savoir éthique. Il faut que la volonté se veuille elle-même, qu'elle veuille continuer à exister, qu'elle ne souhaite pas sa propre destruction. Il faut que l'esprit soit pour l'esprit (Hegel 1830). Ce principe est une vérité éthique universelle. Il ne se réduit pas à un simple égoïsme parce que nos besoins fondamentaux sont souvent des besoins sociaux. Quand nous sommes solidaires nous voulons que la volonté des autres continuent à exister. Vouloir l'esprit n'est pas seulement se vouloir soi-même, c'est aussi et surtout vouloir que la société continue à faire vivre l'esprit.

Une mauvaise interprétation de la théorie de Darwin affirme que la sélection naturelle impose nécessairement l'égoïsme. Etant en compétition les uns avec les autres, les êtres vivants seraient obligés de toujours favoriser leurs intérêts individuels au détriment de ceux des autres. Le plus important serait d'avoir des griffes et des dents. Mais cette interprétation ignore l'omniprésence de la coopération et de la solidarité dans le monde vivant. Comme beaucoup d'animaux nous avons des instincts de solidarité. Croire que l'égoïsme est une loi de la nature est une erreur grave. Nous avons naturellement besoin d'être solidaires pour nous accomplir.


La justification et l'évaluation du savoir sur le savoir

Les façons de reconnaître, de justifier et d'évaluer le savoir présentées dans ce chapitre, de la reconnaissance muette du savoir jusqu'à l'évaluation du savoir éthique, permettent de reconnaître, de justifier et d'évaluer toutes les formes de savoir, muettes et parlantes, de la perception la plus élémentaire jusqu'aux théories empiriques, éthiques ou abstraites les plus élaborées. Le savoir sur le savoir, qu'il soit muet ou parlant, empirique, éthique ou abstrait, est reconnu, justifié et évalué de la même façon que les autres. En montrant comment on doit reconnaître, justifier et évaluer les diverses formes de savoir, le savoir sur le savoir montre du même coup comment il doit lui-même être reconnu, justifié et évalué.

Puisque les problèmes de la justification et de l'évaluation du savoir sont des problème éthiques (Quelles prétentions au savoir devons-nous honorer ? Quel idéal de savoir devons-nous nous donner ?) les solutions présentées dans ce chapitre constituent elles-mêmes un savoir éthique sur le savoir, qui doit être reconnu, justifié et évalué de la même façon que n'importe quel autre savoir éthique.

De même qu'un idéal de vie nous montre sa vérité en nous rendant capables de bien-vivre, un idéal de savoir nous montre sa vérité en nous rendant capables d'acquérir du bon savoir. Nous savons que notre idéal de savoir nous permet de reconnaître et de justifier un bon savoir tout simplement parce qu'il marche très bien, parce qu'il produit des fruits, parce qu'avec cet idéal nous nous donnons les moyens d'acquérir beaucoup de bon savoir, tandis que sans lui nous restons dans l'impasse. En particulier, le développement des sciences empiriques prouve par le fait, d'une façon incontestable, que l'idéal d'intelligibilité peut être atteint, et que des principes simples en petit nombre suffisent parfois pour expliquer les comportements des systèmes complexes que nous observons. Plus généralement toutes les sciences, dès qu'elles sont bien développées, justifient a posteriori l'idéal de savoir qui a conduit à les rechercher.

Un idéal de savoir est évalué à partir du savoir qu'il nous fait reconnaître ou découvrir. Comme tous les savoirs éthiques, le savoir de l'idéal du savoir se développe par une sorte de dialogue entre l'idéal et l'expérience.

Notre idéal de savoir est rationaliste et humaniste. Il est défini par des vérités éthiques universelles. Pour respecter tous les êtres humains en tant qu'observateurs, il faut honorer les bonnes observations. Pour nous respecter en tant qu'expérimentateurs, il faut honorer les expériences bien contrôlées et les lois empiriques qu'elles vérifient. Pour nous respecter en tant que raisonneurs, il faut honorer la correction logique des raisonnements. Pour nous respecter en tant que théoriciens, il faut honorer l'idéal d'intelligibilité. Pour nous respecter en tant que travailleurs, il faut honorer l'efficacité du savoir-faire. Enfin et surtout, pour nous respecter en tant qu'êtres humains rationnels, il faut honorer le savoir éthique humaniste.

Blanc a besoin de Bleu, Bleu a besoin de Vert et Vert a besoin de Blanc, pour tenir debout.


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