Philosophie/Art

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La philosophie de l'art


Commençons par nous demander ce qui distingue l'activité artistique de toute autre activité humaine.

Caractéristiques de l’art[modifier | modifier le wikitexte]

Le mot "art" a un sens très large : c'est un ensemble de procédés visant à produire un résultat. Il désigne donc l'art culinaire, médical, etc. autant que les beaux-arts. Pour cerner le sens de ce mot, ce qu'il y a de spécifique en lui, on le distingue souvent de la nature (considérée comme un autre mode de production des êtres) et de la science (considérée comme pure théorie par opposition au faire de tout art en général).

Voyons si ces distinctions nous apprennent quelque chose.

Art et nature[modifier | modifier le wikitexte]

L’art s’oppose à la nature comme l’élaboré s’oppose au donné. L’objet naturel est produit par une cause naturelle. Celle-ci peut être physique et/ou chimique, biologique ; l’objet élaboré est donc différent de l’instinct.

Caractère de l’instinct :

  • il est inné, transmis biologiquement ;
  • il est inconscient, comme un automatisme.

L’instinct est donc une force innée et inconsciente, qui détermine les mouvements de l’animal. Cette force amène l’animal à répéter les mêmes gestes, répétitions qui s’oppose à l’art. Cette répétition ne fait apparaître aucun progrès. L’instinct est sûr : une araignée ne rate jamais sa toile. L’instinct met en œuvre une causalité nécessaire, mécanique, un enchaînement de causes et d’effets : le déterminisme. Toutes les actions animales sont déterminées, s’opposant ainsi à la liberté de l'artiste (prévisibilité, absence de liberté).

L’objet de l’art doit donc être produit par un être conscient (différent d’instinct), intelligent et libre.

L’homme se représente l’objet de l’art avant de la produire. Il n’y a pas d’art sans cette faculté d’anticipation. L’objet existe d’abord dans la conscience, sous forme idéale (conscience de l’artisan par exemple). Ces formes idéales déclenchent une action volontaire. La causalité est finale (différente de mécanique, d’instinctive). Il s’agit de trouver les moyens les plus efficaces pour réaliser l’objet dont on a l’idée : ce sont les moyens techniques :

  • un ensemble de règles, de procédés permettant d’élaborer l’objet. La pratique s’apprend (dans le temps) par la maîtrise (différent d’innée). C’est une astreinte à des exercices répétés et qui permettent de progresser (différent d’instinct, de sûreté).

On peut donc distinguer :

  • Animal > instinct > causalité mécanique > instinct réalisé
  • Homme > intention > causalité finale > volonté > causalité mécanique > objet

Chez l’homme, l’objet précède la cause, l’action ; chez l’animal, l’objet suit la cause.

1.Première conséquence : l’art consiste à faire, mais exige surtout de bien faire (différent d’instinct).

2.Seconde conséquence : cette manière de faire varie selon les métiers, les individus et les époques : l’art est une marque distinctive se rapportant à son auteur : il exprime son auteur, son école, son époque, etc.

Art et science[modifier | modifier le wikitexte]

La science appartient au domaine théorique (idée, pensée, savoir). La science pense le monde ; au contraire, l’art appartient au domaine pratique : action, agir sur la matière, sur le monde extérieur.

L’art exige cependant un savoir et donc comporte un domaine théorique ; le savoir faire, connaissances au service de la transformation de la matière.

L’art consiste à faire acquérir au corps des mouvements nouveaux, qu’il n’accomplit pas naturellement ; il change et modifie le corps (danse, musique, etc.). Il est modifié pour s’adapter à des instruments extérieurs.

L’art fait acquérir au corps des habitudes, gestes accomplis sans qu’intervienne la volonté. Le virtuose, par sa maîtrise technique, ne fait plus que jouer. L’artiste obtient une nouvelle nature, en plus de celle qui lui est donné à la naissance.

Conséquence : la diversité des arts et des métiers est irréductible. Les arts changent entièrement selon leur objet, ils sont incompatibles : la spécialisation est absolument nécessaire.

Qu’en est-il de la science ?

Pour Descartes, dans Les Règles pour la direction de l’esprit, on peut faire plusieurs sciences en même temps, par la méthode : la raison est toujours la même quelle que soit la science que l’on étudie, et quel que soit l’objet étudié ; l’objet ne change pas la raison (plus on progresse dans une science, plus on progresse dans les autres arts, ou plus on progresse dans un art, plus il faut renoncer aux autres).

Selon Descartes, toutes les sciences se réduisent à une seule science, à une seule méthode.

  • la méthode cartésienne, opérations de l’esprit :
    • intuition de principes simples ;
    • déduction de connaissances de plus en plus complexes ;
    • revue des termes.

Dans les sciences, on n’acquiert pas d’habitudes. On détruit toutes les habitudes de la pensée : préjugés, opinions, pour retrouver la nature première de la raison, sa « lumière naturelle. »

Différence entre l’artisan et l’artiste[modifier | modifier le wikitexte]

  • Première différence :

-l'apprentissage : il peut être entièrement appris. L’artisanat applique des techniques déjà établies, connues, transmises par des prédécesseurs sous formes de règles formulables et communicables. Première qualité de l’artisan : l’habileté.

-l’art de l’artiste ne peut entièrement être acquis par des études et un apprentissage :

l’artiste doit cependant acquérir des techniques (virtuosité et maîtrise dans les techniques d’un art). l’art s’accommode de contraintes.

Mais l’apprentissage ne suffit pas : chacun peut écrire un poème ; mais on ne peut apprendre à écrire un beau poème ; il faut une disposition particulière, un talent spécifique, un génie inné. Il y a ainsi deux sortes de règles : techniques scolaires (qui viennent de l’école et qui sont nécessaires) ; règles du génie (inconscientes), que l’artiste ne peut expliquer ou formuler en mots et ne peut donc enseigner. Par exemple, pour Kant, il n’y a de génie que dans l’art (et pas dans la science).

  • deuxième différence :

Art de l’artisan : vise l’utilité, i.e. il n’a pas sa fin en lui-même, mais moyen en vue d’une fin extérieure, donner à l’objet une forme en vue d’une fin ; la fin commande la forme.

Art de l’artiste : pas d’utilité en soi. L’œuvre est sa propre fin. Mais certaines œuvres ont un côté utilitaire et un côté esthétique (architecture : utilité et esthétique).

Pas de fin matérielle, ne nous permet pas de satisfaire nos besoins vitaux : l’art dépasse la vie biologique ; il a une portée métaphysique, dépasse la nature et la vie naturelle.

L’art n’a pas non plus de fin intellectuelle (instruire, etc.) ni morale...

  • Troisième différence :

L’artisan peut se représenter entièrement l’objet qu’il va réaliser. On parle de fabrication (différent de création) : transformation de la matière en vue d’un modèle déjà prévue : pas d’imprévisible.

L’artiste utilise les règles du génie, en plus des règles scolaires. Ces règles du génie sont inconscientes. L’artiste a des intentions, sans être capable de se représenter précisément son œuvre avant de la produire. Il découvre son œuvre à mesure qu’il la crée : l’œuvre d’art est imprévisible pour le spectateur et pour l’artiste lui-même. Valéry : plus une œuvre surprend son auteur, plus elle est importante.

Ce n’est plus du domaine de la fabrication, mais de la création : l’œuvre rompt avec ce qui existe antérieurement. Il y a plus dans l’œuvre finie que dans l’œuvre de départ.

Art de l’artiste : création d’une œuvre qu’on ne peut pas expliquer par les seules règles techniques (scolaires), et qui pour cela est absolument surprenante.

Description d'une œuvre d'art[modifier | modifier le wikitexte]

  • L'œuvre d'art est le résultat d'une activité humaine productrice, d'une création de l'artiste qui n'est jamais une simple reproduction mais représentation dans l'élément de la permanence qui manifeste un point de vue, un style ou une manière: le regard de l'artiste devient l'essentiel: dans l'œuvre d'art le moi de l'artiste se reconnaît comme déployé dans l'extériorité, rendu sensible (lire Hegel, Esthétique PUF p.20). Tout comme les objets techniques.
  • L'œuvre d'art est une réalité sensible : ce n'est pas une réalité conceptuelle (on ne peut déduire la beauté du concept d'un objet); toutefois des artistes ont rejeté ces idées depuis 1960 en créant l'Art Conceptuel ou/et en excluant la notion de "beau" dans l'art.
  • La réalité matérielle de l'œuvre d'art (ses propriétés) n'explique pas sa nature artistique qui est une réalité d'une nature différente.
  • L'œuvre d'art que nous voyons ou entendons nous donne à voir autre chose que ce que nous voyons ou entendons.

Classification des arts[modifier | modifier le wikitexte]

Peut-on classer les arts, et selon quel critère ?


A présent que nous possédons quelques critères distinctifs de l'activité artistique, il nous faut nous demander quelle est la nature du beau produit par l'art.

L'esthétique[modifier | modifier le wikitexte]

L’esthétique (du grec aisthèsis, « sensation ») est la partie de la philosophie qui a pour objet l’essence et la perception du beau. Elle étudie le jugement et les émotions esthétiques, ainsi que les différentes formes de l'art.

L'esthétique est ainsi une théorie du Beau ; deux aspects fondamentaux peuvent être particulièrement remarqués :

  • l'esthétique est une théorie qui se veut science normative, à côté de la logique et de la morale (d'après les valeurs humaines fondamentales : le vrai, le bien, le beau). Elle est donc une théorie d'un certain type de jugements de valeur qui énonce les normes générales du beau.
  • l'esthétique est aussi une métaphysique du Beau, qui s'efforce de dévoiler la source originelle de toutes beautés sensibles : reflet de l'intelligible dans la matière (Platon), manifestation de l'idée (Hegel), beau naturel et beau arbitraire (humain), etc.

Mais ce caractère métaphysique et souvent dogmatique de l'esthétique peut être remplacé par une philosophie de l'art, où il s'agit de tirer les règles de l'art de l'action créatrice même, au lieu d'imposer des constructions a priori de ce qu'est le beau. Dans ce cas, la philosophie de l'art est une réflexion sur les procédés techniques élaborés par l'homme, et sur les conditions sociales qui font tenir pour artistique un certain type d'action.

Les théories du beau[modifier | modifier le wikitexte]

  • beau, expression du bien (Platon)
  • manifestation de l'idée (Hegel)

Le jugement de goût[modifier | modifier le wikitexte]

Le terme "esthétique" a été créé par Baumgarten, titre de son Aesthética. Cet ouvrage traite du goût et de sa formation, i.e. des appréciations d'art chez un individu, et définit le beau comme la perfection saisie par les sens.

Le jugement esthétique est un jugement singulier que nous tenons pour universel. La difficulté est de savoir comment un tel jugement est possible. Comment pouvons-nous exprimer un tel jugement qu'aucune règle logique ne peut valider ?

Les conditions de l'art[modifier | modifier le wikitexte]

Conditions psychophysiologiques[modifier | modifier le wikitexte]

La sensibilité est le point de départ du jugement esthétique : il y a une sensualité esthétique de tous les sens, un besoin d'exercice qui se remarque déjà chez l'enfant. Même du point de vue de la connaissance, Aristote évoque la jouissance des sens dans l'acte de connaître : "Tous les hommes ont, par nature, le désir de connaître ; le plaisir causé par les sensations en est la preuve, car, en dehors de leur utilité, elles nous plaisent par elles-mêmes, et, plus que toutes les autres, les sensations visuelles." (Métaphysique, livre A). Il ne faut donc pas réduire l'esthétique seulement à l'art, mais bien y inclure l'ensemble des opérations perceptives humaines.

Conditions sociales[modifier | modifier le wikitexte]

  • Transhistoricité de l'oeuvre d'art.

Définition de l’art[modifier | modifier le wikitexte]

Tentons maintenant une synthèse de ce qui précède. (Manière particulière de faire qui suppose une volonté soutenue (différent d’instinct bref), un apprentissage permanent, une attention particulière, un effort.)

Sujets de dissertation[modifier | modifier le wikitexte]

  • une œuvre d'art peut-elle être due au hasard ?
  • L'œuvre d'art a-t-elle quelque chose à nous dire ?
  • L'œuvre d'art doit-elle être belle ?
  • L'art est-il le règne de l'apparence ?
  • Qu’est-ce qui distingue l’œuvre d’art de toute autre production humaine ?
  • Peut-on tirer une jouissance esthétique de ce que l'on ne comprend pas ?
  • Une œuvre d'art est-elle un objet sacré ?
  • Sans l'art, parlerait-on de beauté ?
  • Où commence et où finit l'art ?
  • Une œuvre d'art peut-elle être belle?
  • L'art doit-il imiter la nature ?
  • Une œuvre d'art peut-elle n'avoir aucun sens ?
  • L'art est-il un jeu ?
  • Faut-il chercher une utilité aux œuvres d'art ?
  • L'art est-il réductible à la technique ?
  • Peut-on convaincre quelqu'un de la beauté d'une œuvre d'art?
  • Peut-on s'accorder sur l'art?
  • L'art révèle-t-il quelque chose de réel ?
  • L'art nous éloigne t'il du réel ?
  • Peut-on expliquer l'art par son histoire ?

Textes d'étude[modifier | modifier le wikitexte]

SOCRATE: Le plus grand des méfaits de la poésie, nous ne l'en avons pas encore accusée: c'est qu'elle est capable de contaminer même les sages, à l'exception de quelques-uns en très petit nombre; (...) les meilleurs d'entre nous, quand ils entendent Homère, ou tel autre parmi les tragiques, imiter un héros qui est dans le deuil, qui remplit de ses lamentations une longue tirade ou qui, en chantant, se frappe la poitrine, ils y trouvent, tu le sais bien, du plaisir, ils se laissent aller, ils suivent le mouvement, ils s'associent aux émotions exprimées, ils louent gravement comme un bon poète celui qui a provoqué chez nous les émotions les plus fortes.

GLAUCON: Je le sais bien! Et comment en serait-il autrement?

SOCRATE: Mais, quand un chagrin personnel survient à tel d'entre nous, réfléchis-tu en revanche que nous nous parons de l'attitude contraire, si nous sommes capables de garder notre calme et de nous résigner? dans la conviction que cela est d'un homme, tandis que la manière d'être que nous louions alors est d'une femme?

GLAUCON: J'y réfléchis, dit-il.

SOCRATE: Est-elle donc de mise, repris-je, cette louange? est-il de mise, qu'en voyant un homme se comporter d'une façon dont on ne voudrait pas se comporter soi-même, dont au contraire on aurait honte, on n'en soit pas dégoûté, mais qu'au contraire, on s'y plaise et qu'on la loue?

GLAUCON: Non, par Zeus, dit-il, cela n'est pas raisonnable.

Platon, La République - Livre X

Bibliographie indicative[modifier | modifier le wikitexte]

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Ressources multimédia sur Commons.
Article encyclopédique sur Wikipédia.
Définition sur Wiktionnaire.
Citations sur Wikiquote.
  • Ion, Platon
  • Le Banquet, Platon
  • Philèbe, Platon
  • La poétique, Aristote
  • Les beaux-arts réduits à un même principe, Charles Batteux
  • Recherche philosophique sur l'origine du beau et du sublime, Edmund Burke
  • Æsthetica, Baumgarten
  • Essais esthétiques, Hume
  • Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme, Schiller
  • Ecrits sur l'art, Goethe
  • Observations sur le sentiment du beau et du sublime, Kant
  • Critique de la faculté de juger, Kant
  • Esthétique, Hegel
  • Le Monde comme volonté et comme représentation, Schopenhauer
  • La Naissance de la tragédie, Nietzsche
  • Histoire de l'art, Elie Faure
  • Phénoménologie de l'expérience esthétique, M. Dufrenne
  • L'Œil et l'Esprit, Merleau-Ponty
  • Chemins qui ne mènent nulle part, Heidegger

Vocabulaire[modifier | modifier le wikitexte]

beau | jugement | perception