La politique monétaire/Les trappes à liquidité

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Fixer le taux réel demande de fixer le taux nominal, qui possède une borne minimale : il ne peut pas descendre en-dessous de zéro. Cette limite des taux nominaux nuls peut empêcher la banque centrale de fixer le taux réel à la valeur souhaitée. Cette limite des taux zéro provient de l'existence des espèces, dont le taux nominal est zéro. Si la banque centrale attribue des taux nominaux négatifs, les placements monétaires (sans risques) seront rémunérés à un taux négatif. Les agents économiques, ne voulant pas perdre leur argent vont retirer leur argent pour l'avoir sous forme de monnaie, dont le taux nominal est nul. Dans une telle situation, l'économie a un comportement quelque peu compliqué, qui ne se décrit pas facilement avec des graphiques ou des courbes. Si la courbe de demande et la courbe de Phillips existent toujours, il n'est pas certain qu'elle s'intersectent ! Autant dire que les outils des chapitres précédents ne peuvent plus être utilisés tels quels.

Trappe à liquidité et modéles IS/MP et AD/AS[modifier | modifier le wikicode]

Lorsque la banque centrale atteint des taux nominaux nuls, elle n'a plus le moindre effet sur le taux réel : une telle situation est appelée une trappe à liquidité. Pour rappel, le taux réel se calcule comme suit : . Il vient alors qu'avec des taux nominaux nuls, le taux réel est égal à : . Le taux réel sera donc bloqué à la valeur , la banque centrale ne pouvant plus le diminuer au-delà. Dit autrement, le taux réel de la détention de monnaie est alors strictement égal à l'opposé de l'inflation.

Regardons un peu ce que nous dit cette équation. Si l'inflation anticipée est positive, une somme d'argent détenue sous forme de monnaie perdra de son pouvoir d'achat avec le temps, à cause de l'augmentation des prix. On peut reformuler cette constatation en disant que le taux réel de la monnaie est négatif. Dans ces conditions, les agents économiques dépensent leur monnaie le plus vite possible, avant que l'inflation ne rogne sa valeur. L'effet sur l'économie sera donc relativement stimulant, se traduisant par une augmentation du PIB. Par contre, les tensions déflationnistes auront l'effet inverse : une somme d'argent donnée permettra d'acheter plus de biens à la fin de l'année qu'au début. Tout se passe comme si l'argent conservé sur les comptes courants était rémunérés à un taux réel égal au taux de déflation, soit l'inverse du taux d'inflation.

Trappe à liquidité et courbe MP[modifier | modifier le wikicode]

Pour rendre compte des situations de trappe à liquidité, on doit donc admettre qu'une partie de la courbe MP est plate, avant de redevenir croissante. Le plateau de la courbe MP est donc égal à l'inverse des anticipations d'inflation. Si le PIB est suffisamment élevé, cela n'a pas vraiment d'impact : la courbe IS entrera en intersection en-dehors de ce plateau. Mais avec un PIB trop bas, la courbe IS coupera le plateau de la courbe MP. Dans une telle situation, le taux réel souhaité par la banque centrale nécessite un taux nominal négatif, ce qui est impossible. Sur cette portion, l'usage de la politique monétaire est tout simplement impossible. Le seul moyen de faire remonter le PIB et les taux est de déplacer la courbe IS via une politique fiscale adaptée.

Modèle IS-MP avec trappe à liquidité.

Trappe à liquidité et courbe AD[modifier | modifier le wikicode]

Demande agrégée et trappe à liquidité (modèle IS-MP).

Sur le moyen-terme, on peut naturellement supposer que les anticipations d'inflation et l'inflation sont égales. Dans ces conditions, le taux réel est l'opposé de l'inflation. Généralement, les trappes à liquidité s'accompagnent de tensions déflationnistes, à savoir que l'inflation diminue de plus en plus. Ce faisant, le taux réel augmentera en conséquence. Cette augmentation du taux réel fera naturellement diminuer le PIB (courbe IS), tout comme le ferait une politique monétaire restrictive. Ainsi, la courbe de demande agrégée doit être reformulée dans le cas d'une trappe à liquidité : une portion de la courbe de demande devient soudainement croissante (là où la trappe à liquidité se fait sentir).

Pour comprendre l'intuition derrière ce résultat, rappelons-nous que le taux réel de la détention de monnaie est positif. Dans ce cas, les agents économiques ne sont pas incités à dépenser leur argent. Si la déflation augmente leur pouvoir d'achat, cela n'augmente leur consommation qu'à court-terme. Une fois l'illusion monétaire disparue, les agents se rendent compte qu'il est plus rentable de conserver leur argent que de le dépenser, le taux réel de la monnaie étant positif. Dans ces conditions, les agents préfèrent épargner leur argent pour le faire fructifier sans efforts, au lieu de le dépenser. Il en découle une réduction de l'activité économique, et donc une baisse du PIB.

Spirale déflationniste[modifier | modifier le wikicode]

Une trappe à liquidité se traduit par une spirale déflationniste, à savoir une diminution de plus en plus importante des prix. La déflation entrainera une augmentation des taux réels. Cette augmentation se répercutera sur le PIB, faisant baisser celui-ci. Cette baisse du PIB entrainera une baisse des salaires et de l'emploi, causant une baisse de l'inflation. Cette baisse de l'inflation se traduira par une nouvelle augmentation des taux réels, et ainsi de suite. En clair, la déflation s'entretient et s'auto-alimente ! D'où le nom de spirale déflationniste donné à cette situation.

Spirale déflationniste.

Une telle situation de déflation peut sembler intéressante intuitivement, la baisse des prix pouvant induire une hausse du pouvoir d'achat. En réalité, ce n'est pas le cas, vu que tous les prix sont touché, y compris les salaires ! La déflation entraine notamment une baisse de la demande (et donc des ventes) et des prix, qui réduiront les revenus des entreprises. Celles-ci vont donc naturellement baisser les salaires pour compenser. Les salaires baissent dans une mesure similaire à la baisse des prix, ce qui fait que les ménages ne voient pas de gain en pouvoir d'achat suit à la déflation. Pire : les ménages peuvent voir une baisse des salaires vu que le PIB, le revenu moyen de l'économie, diminue !

Il faut noter que certains mécanismes pourraient limiter ou stopper la spirale déflationniste. Dans les années 50, Pigou a supposé l'existence d'un effet Pigou, pouvant faire cesser une déflation. Ce mécanisme se base sur le fait qu'une baisse des prix augmente la valeur des encaisses monétaires ou des placements financiers. Une somme épargnée S vaudra ainsi plus, en termes réels, après une baisse des prix. Cela augmente donc la richesse des ménages et entreprises, ce qui peut les pousser à consommer. L'augmentation de la dépense qui en découle peut alors limiter, si ce n'est contrecarrer, la spirale déflationniste.

Cet effet suppose cependant que la déflation n'a pas d'effets sur l'épargne. Les taux de rémunération de l'épargne ne peuvent notamment pas devenir négatifs, par exemple. De même, la dette sous forme d’obligation, ne doit pas subir de défauts. Or, dans les économies où les salaires baissent, de nombreux ménages et entreprises peuvent faire défaut sur leurs crédits, entrainant une perte de valeur des obligations ou des prêts. De nombreuses banques peuvent ainsi être menées à la banqueroute et des placements faire faillite, réduisant alors la richesse des ménages. De plus l'effet Pigou ne peut ne pas marcher si la déflation s'installe. Les ménages, oyant les prix baisser régulièrement, vont préférer retarder leurs achats. Pourquoi acheter maintenant alors que les prix seront encore plus bas dans quelques mois ? Ce report des achats se traduit naturellement par une baisse de la consommation, et donc de la demande agrégée. On voit que la spirale déflationniste s'auto-alimente du fait des anticipations, même en tenant compte de l'effet Pigou.

Comment sortir d'une trappe à liquidité ?[modifier | modifier le wikicode]

Sortie d'une trappe à liquidité est loin d'être facile. Mais la banque centrale et le gouvernement ont diverses solutions, certes assez inhabituelles, mais efficaces. Dans les grandes lignes, on peut classer ces solutions en plusieurs grands types, selon le mécanisme utilisé. Les premières tentent de faire baisser les taux réels malgré la limite des taux nominaux à zéro. Il existe deux grandes méthodes pour cela : soit imposer des taux nominaux négatifs, soit augmenter l'inflation anticipée. Le second type de solution se base sur une augmentation massive de la base monétaire, sur la création monétaire par la banque centrale. La banque centrale crée alors de grandes quantités d'argent, qu'elle fait circuler dans l'économie. Il s'agit des politiques d'assouplissement quantitatif et de monnaie-hélicoptère. Enfin, le gouvernement peut, en dernier recours, utiliser la politique fiscale pour soutenir la demande agrégée.

Les politiques de taux négatifs[modifier | modifier le wikicode]

La limite des taux nuls n'est pas absolue. En effet, l'argent sous forme de monnaie a des problèmes que les dépôts n'ont pas : il peut être volé plus facilement, il faut le stocker (dans des coffres ou des locaux sécurisés), ce qui pose quelques problèmes. Les agents économiques peuvent accepter un taux très légèrement négatifs, à condition que ce taux soit avantageux comparé aux couts subjectifs associés à la détention d'argent liquide. Utiliser de tels taux nominaux négatifs permet de réduire quelque peu les taux réels, ce qui a un effet stimulant sur l'économie.

Une implantation de cette politique consiste à imposer les taux négatifs sur le taux de rémunération des réserves. L'idée est de taxer les réserves excédentaires à un taux négatif, histoire que les banques se débarrassent de leurs réserves. Au lieu de les conserver sur un compte à la banque centrale, elles vont les préter et les mettre en circulation, ce qui booste l'offre de crédits et relance l'économie. Mais en-deça d'un taux négatif proche de 0.3 à 0.7%, tout agent économique retirera son argent, limitant l'effet de la politique monétaire. Cette politique est donc limitée dans son intensité. Les taux directeurs les plus bas aujourd'hui observés sont inférieurs au pourcent : -0,75%, pour la banque de Suède (à noter que cette banque n'impose pas de réserves obligatoires).

Les politiques de manipulation des anticipations d'inflation[modifier | modifier le wikicode]

Une autre solution demande d'utiliser au mieux le canal des anticipations, via diverses politiques. Le but de ces politiques est de maximiser les anticipations d'inflation, pour réduire le taux réel anticipé. Dit autrement, ces politiques visent à faire baisser le plateau de la courbe MP, histoire que la courbe IS se retrouve dans sa portion croissante. La première de ces politiques est connue sous le nom de forward guidance. Celle-ci consiste, comme on l'a vu il y a quelques chapitres, à dire au public que les taux resteront bas (nuls) durant très longtemps, bien après le retour de l'inflation. Ce faisant, les agents économiques anticiperont une inflation plus forte, une fois sorti de la trappe à liquidité. Mais l’efficacité de ces politiques est cependant relativement modeste.

Une autre solution, relativement similaire, est d'augmenter la cible d'inflation. Elle n'a encore jamais été tentée et il faut dire qu'elle n'est pas sans défauts. Une telle modification pourrait obérer la crédibilité de la banque centrale, réduisant de fait sa capacité à faire efficacement son travail.

La création monétaire non-conventionnelle[modifier | modifier le wikicode]

Les taux directeurs ne sont pas les seuls taux dans l'économie. La banque centrale peut tenter de faire baisser les taux longs ou moyen-terme, afin de profiter au maximum du canal des taux. Une politique d'assouplissement quantitatif est, dans cette optique, un recours possible au même titre que la monnaie-hélicoptère. L'effet de ces deux politiques varie, les canaux de transmission n'étant pas exactement les mêmes.

Dans les deux cas, la création monétaire agit sur le canal des anticipations. Une création monétaire massive est censée avoir un effet inflationniste, et c'est une constation assez bien vérifiée au niveau empirique. Les agents vont donc s'attendre à une hausse du niveau général des prix, et donc anticiper de l'inflation. La hausse des anticipations se répercute sur le taux réel, ce qui booste investissement et produit. La monnaie-hélicoptère a aussi un effet direct sur la consommation et l'investissement, l'argent mis à disposition des ménages devant bien finir quelque part, que ce soit en achats ou en épargne.

Les deux se distinguent cependant assez pour être considérées comme deux politiques séparées. Déjà, la mise en œuvre de l’assouplissement quantitatif est bien plus simple : l'assouplissement quantitatif demande juste de procéder à des opérations d'open market, là où la monnaie- hélicoptère va d'un transfert direct d'argent à l'état ou aux ménages. Ensuite, l'assouplissement quantitatif est mieux vu par les marchés que la monnaie-hélicoptère. Elle est considérée comme moins inflationniste et surtout, elle ne remet pas en cause l'indépendance des banques centrales. En effet, donner gratuitement de l'argent aux agents économiques est apparenté à une mesure fiscale, et est donc du ressort de l'état, non de la banque centrale. Sans compter que certaines mises en œuvre de la monnaie-hélicoptère se basent sur un transfert direct d'argent de la banque centrale vers l'état... Autant dire que mettre en œuvre cette politique ruinerait la crédibilité de la banque centrale, ce qui pourrait faire plus de mal que de bien, du moins sur le long-terme.

Politique fiscale[modifier | modifier le wikicode]

Une dernière solution est de recourir à la politique fiscale, en lançant une politique de relance. Cette politique déplacera la courbe IS, de manière à la replacer sur la portion croissante de la courbe MP. Cependant, une telle politique a tendance à augmenter la dette de l'état, ce qui fait qu'elle n'est pas "gratuite", sans coûts. Il faut donc voir une telle politique comme une solution de dernier recours.