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Méditations métaphysiques/Première méditation : Des choses que l'on peut révoquer en doute

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Sommaire René Descartes, Méditations métaphysiques
Première méditation :
Des choses que l'on peut révoquer en doute
Méditation II

La Première Méditation constitue l'ouverture du chef-d'œuvre métaphysique de Descartes et pose les fondations de tout l'édifice philosophique qui suivra. Son titre, « Des choses que l'on peut révoquer en doute », annonce d'emblée le projet : il ne s'agit pas d'établir des vérités, mais de mettre à l'épreuve tout ce que l'on tient pour vrai. Cette méditation inaugure ce qu'on appellera le « doute méthodique » ou « doute hyperbolique », une démarche philosophique novatrice dont l'influence sur l'ensemble de la philosophie moderne est considérable.

Le projet cartésien doit être situé dans son contexte intellectuel. Au xviie siècle, la science nouvelle (celle de Galilée et de Kepler) ébranle les certitudes héritées de la scolastique médiévale. Face à ce bouleversement des savoirs traditionnels, Descartes entreprend de refonder l'ensemble des connaissances humaines sur des fondements absolument certains. La Première Méditation en représente le moment négatif, destructeur : avant de reconstruire, il faut d'abord faire table rase.

La structure argumentative de cette méditation est remarquablement rigoureuse. Elle procède par étapes successives, chaque niveau de doute englobant et dépassant le précédent. On peut distinguer cinq moments principaux : l'exposition du projet (§ 1-2), le doute portant sur les sens (§ 3-4), l'argument du rêve (§ 5-7), la distinction entre sciences composées et sciences simples (§ 8-9), et enfin l'hypothèse du Dieu trompeur puis du malin génie (§ 10-14). Cette progression conduit à une suspension totale du jugement, préparant ainsi le terrain pour la découverte du cogito dans la Seconde Méditation.

I. Le projet de refondation du savoir (§ 1-2)

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A. La genèse autobiographique du doute

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1. L'incipit des Méditations : une ouverture singulière

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« Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j'avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce que j'ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux et incertain. »

La Première Méditation s’ouvre sur cet aveu : un sujet découvre rétrospectivement que son éducation et ses premières habitudes de pensée ont mêlé le vrai et le faux, et que tout ce qui a été construit sur cette base chancelle. Hegel a fait de cet incipit un jalon majeur de la philosophie moderne. Commentant ce passage, il écrit que, lorsqu’on remonte l’histoire de la philosophie ancienne et médiévale jusqu’à Descartes, on se sent « comme un marin sur une mer agitée qui peut enfin crier “Terre !” »[1]. Il faut toutefois éviter de prêter à Descartes, dès cette première page, une thèse déjà fixée sur la fausseté de toutes ses opinions : ce qu’il inaugure, c’est une discipline du jugement. Le doute cartésien ne consiste pas à remplacer des croyances par leur contraire, mais à suspendre l’assentiment partout où une raison de douter est disponible, afin de ne conserver, à terme, que ce qui résiste. Dans cette perspective, Descartes met provisoirement entre parenthèses ce qui vient des sens, puis étend l’épreuve jusqu’aux certitudes les plus générales en envisageant, à titre d’hypothèse, un Dieu trompeur ou un malin génie : non pour « rejeter » Dieu, mais pour tester si la garantie divine est déjà requise, ou si la pensée peut d’abord trouver en elle-même un point d’appui qui ne présuppose rien.

Cette ouverture frappe aussi par sa singularité de ton. Là où beaucoup de traités commencent par des définitions ou des principes, Descartes part d’un constat à la première personne : « je me suis aperçu ». Le philosophe ne parle ni de l’homme en général ni d’une condition humaine abstraite ; il évoque une histoire intellectuelle située, une prise de conscience datable, et il invite le lecteur à entrer dans le mouvement même de cette conversion. Cette dimension autobiographique n’a donc rien d’un simple ornement : elle fait partie de la méthode. Le savoir à fonder doit être mien au sens le plus strict, c’est-à-dire assumé dans l’acte même où je juge, plutôt que reçu par imitation, par tradition ou par déférence.

Pourquoi ce choix ? Comme l’observe Charles Larmore dans son analyse de la Première Méditation, le « je » des Méditations n’est pas seulement René Descartes ; c’est un méditant exemplaire, une figure que chaque lecteur est invité à endosser[2]. L’autobiographie devient alors une mise en situation : ce que Descartes raconte de lui-même, chacun peut être amené à le reconnaître en soi. La découverte de l’erreur n’apparaît plus comme une mésaventure individuelle ; elle prend la forme d’une expérience typique, attachée à notre manière ordinaire d’apprendre, de croire et de nous fier aux apparences. En ce sens, l’ouverture des Méditations ne propose pas une confession intime : elle institue une position de lecture, et fait de la vigilance envers ses propres raisons de croire la condition d’un commencement véritable.

2. Le diagnostic : l'erreur comme condition structurelle de l'enfance

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L’expression « dès mes premières années » (ineunte ætate en latin) est décisive. Elle situe l’origine de l’erreur non dans un accident isolé, mais dans l’économie même de notre développement intellectuel. L’enfance n’est pas seulement une période de la vie ; c’est le moment où se forment des habitudes de jugement qui, une fois installées, deviennent difficiles à déraciner.

Descartes explicite cette analyse dans les Principes de la philosophie (I, 71-73)[3]. L’idée directrice n’est pas que l’enfant serait “moins intelligent”, mais que son esprit est d’abord étroitement lié au corps et aux sens : il vit dans l’urgence des besoins, il se règle sur ce qui affecte, attire, repousse, fait plaisir ou fait mal. Or cette situation produit des erreurs typiques, non parce que l’enfant ment ou raisonne mal, mais parce qu’il juge trop vite, avec des instruments encore mal réglés.

En premier lieu, l’enfant forme des jugements spontanés à partir de ses sensations. Il croit naturellement que les qualités qu’il éprouve — couleurs, sons, saveurs, chaleur, froid — existent dans les choses telles qu’il les ressent. Descartes vise ici ce qu’on peut appeler une thèse de la ressemblance : nous prêtons aux objets extérieurs des propriétés qui “correspondraient” à nos sensations, comme si l’expérience sensible était une copie fidèle des choses[4]. Or, pour Descartes, cette projection est trompeuse : ce que nous appelons couleur ou saveur n’est pas une qualité “dans” la chose au même sens que l’étendue ou la figure, mais un effet produit en nous par l’action des corps sur nos organes et, par leur intermédiaire, sur l’esprit. Autrement dit, l’erreur ne vient pas du fait que nous sentons, mais du fait que nous transformons sans examen ce sentir en jugement sur la constitution des choses.

En second lieu, l’enfant tend à croire que seul est réel ce qui est sensible. Comme il se rapporte principalement à ce qui peut nourrir, blesser, protéger ou menacer, il ne donne de consistance qu’aux objets qui tombent sous les sens. Ce qui n’est pas perceptible lui paraît vide, et cette habitude peut persister à l’âge adulte : on finit alors par tenir pour “réel” seulement ce qui est corporel et mesurable, ce qui rend plus difficile la pensée d’êtres immatériels, comme l’âme ou Dieu[5].

En troisième lieu, et c’est un mécanisme crucial, l’enfant devenu adulte oublie la genèse de ses opinions. Les croyances prises autrefois “sur parole” ou “par entraînement” se présentent ensuite comme des évidences naturelles. Descartes formule explicitement ce phénomène dans les Principes : dès l’enfance, l’esprit s’est trouvé envahi par des opinions préconçues, puis, en oubliant qu’elles avaient été adoptées sans examen suffisant, il les a tenues pour vraies et manifestes (AT VIII-A, 36)[6]. L’oubli n’est donc pas un détail psychologique : il explique pourquoi l’erreur résiste, pourquoi les préjugés se déguisent en certitudes.

C’est ici qu’il faut être attentif au niveau d’interprétation. On peut être tenté de rapprocher cette analyse des réflexions ultérieures sur les conditionnements sociaux et les mécanismes de croyance collectifs. La comparaison est éclairante si on la formule prudemment : chez Descartes, l’éducation, le langage, l’autorité des maîtres, les usages partagés fournissent effectivement une grande partie du matériau des opinions, et l’enfance est le moment où ces contenus s’enracinent sans contrôle. Mais il ne faut pas faire comme si Descartes proposait déjà une théorie sociale complète des croyances : son objectif, ici, est d’expliquer pourquoi des erreurs “ordinaires” prennent l’allure d’évidences, afin de justifier la nécessité d’un doute méthodique qui ne s’attaque pas seulement à des fautes individuelles, mais aux opinions reçues et stabilisées par l’habitude.

3. Les quatre causes de l'erreur selon Descartes

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Dans les Principes de la philosophie (I, 71-74), Descartes systématise son analyse en identifiant quatre causes principales de nos erreurs[7]. Cette classification éclaire rétrospectivement le diagnostic posé dans l'incipit des Méditations.

La première cause est précisément celle que nous venons d'examiner : « les opinions préconçues de l'enfance » (præjudicia pueritiae). C'est la cause fondamentale, celle dont découlent les autres. Parce que nous avons formé des jugements irréfléchis dans l'enfance, nous partons avec un capital de croyances fausses qui orientent toute notre pensée ultérieure.

La deuxième cause est « l'impossibilité d'oublier ces opinions préconçues ». Même si nous reconnaissons intellectuellement que ces croyances sont douteuses, elles continuent à exercer leur emprise sur notre esprit. Elles reviennent spontanément, occupent notre pensée, résistent à nos efforts pour les écarter. Descartes reviendra sur ce point à la fin de la Première Méditation, quand il décrira la difficulté de maintenir le doute face à la force des anciennes opinions.

La troisième cause est « la fatigue que nous éprouvons quand nous devons nous appliquer à des choses qui ne sont pas présentes aux sens ». La pensée purement intellectuelle, détachée de toute image sensible, est difficile et épuisante. Nous avons une tendance naturelle à nous appuyer sur des représentations sensibles, à chercher des « béquilles » imaginatives. Cette tendance nous détourne de la connaissance des vérités métaphysiques, qui ne peuvent être saisies que par l'intellect pur.

La quatrième cause est « l'attachement de nos concepts à des mots qui ne correspondent pas exactement aux choses ». Le langage ordinaire véhicule les préjugés de l'enfance et de la tradition. Quand nous utilisons des mots comme « voir », « sentir », « percevoir », nous présupposons des théories implicites sur le fonctionnement de nos facultés. Ces théories sont souvent fausses, mais le langage les rend invisibles. La Seconde Méditation s'attaquera notamment à cette cause d'erreur en montrant que ce que nous appelons « voir » la cire est en réalité un acte de l'intellect[8].

Ces quatre causes forment un système : les préjugés de l'enfance (1) persistent parce que nous ne pouvons pas les oublier (2), parce que la pensée intellectuelle nous fatigue (3), et parce que le langage les entretient (4). Pour s'en libérer, il ne suffit pas de les critiquer une par une ; il faut une révolution intellectuelle qui transforme notre rapport aux sens, à l'imagination et au langage.

4. La métaphore architecturale : fondements et édifice

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« [...] et que ce que j'ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux et incertain [...] »

La métaphore architecturale qui traverse tout ce passage est l'une des plus célèbres de l'histoire de la philosophie. Les opinions sont des « fondements » (fundamenta) ; le savoir est un « édifice » (ædificium) construit sur ces fondements. Si les fondements sont « mal assurés » (male firmata), tout l'édifice est « douteux et incertain ».

Cette métaphore a une longue histoire. On la trouve déjà chez les Anciens, et elle est particulièrement développée dans le Discours de la méthode (AT VI, 13-14), où Descartes compare le travail du philosophe à celui d'un architecte qui doit d'abord démolir un bâtiment mal construit avant d'en rebâtir un nouveau sur des fondations solides.

Comme le souligne Edwin Curley dans son analyse du cogito et des fondements de la connaissance, cette métaphore implique une conception fondationnaliste du savoir[9]. Selon cette conception, certaines de nos croyances reposent sur d'autres, et celles-ci sur d'autres encore, jusqu'à des croyances « de base » (basic beliefs) qui ne reposent sur rien d'autre. Ces croyances de base sont les « fondements » ; les croyances qui en dérivent forment la « superstructure ». L'ensemble n'est solide que si les fondements le sont.

Cette conception fondationnaliste a été vigoureusement critiquée dans la philosophie contemporaine. Des penseurs comme Quine ont soutenu que nos croyances forment un « réseau » ou une « toile » (web) plutôt qu'un édifice : chaque croyance est soutenue par d'autres, mais aucune n'est absolument « fondamentale ». D'autres, comme Wittgenstein, ont contesté l'idée même qu'il faille « justifier » nos croyances de base.

Cependant, comme le note Charles Larmore, il serait injuste de critiquer Descartes sans tenir compte du contexte intellectuel de son époque[10]. L'idée que toute connaissance repose sur les sens était profondément ancrée dans la pensée scolastique. L'adage aristotélicien « il n'y a rien dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens » (nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu) dominait l'enseignement philosophique[11]. En attaquant les « fondements » sensibles de la connaissance, Descartes s'attaque à cette tradition et prépare une nouvelle conception du savoir fondée sur l'intellect pur.

5. Le constat d'erreur et ses implications

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Le constat formulé par Descartes — « j'avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables » — mérite une analyse attentive. Plusieurs éléments sont remarquables.

Premièrement, les opinions sont « reçues » (admisi), non découvertes ou inventées. Le vocabulaire de la réception souligne la passivité de l'enfant face aux croyances qui lui sont transmises. Nous n'avons pas choisi nos premières opinions ; elles nous ont été imposées par notre éducation, notre milieu, notre culture. Cette passivité initiale est précisément ce que le doute méthodique doit renverser : il s'agit de passer d'une relation passive aux croyances (les recevoir) à une relation active (les examiner, les accepter ou les rejeter).

Deuxièmement, ces opinions sont « fausses » (falsa), mais elles ont été tenues pour « véritables » (pro veris). L'erreur n'est pas simplement d'avoir des croyances fausses ; c'est de les tenir pour vraies, de leur accorder notre assentiment. La confusion entre le faux et le vrai est le mal épistémique par excellence. Elle ne se réduit pas à l'ignorance (ne pas savoir) ; elle implique une erreur positive (croire savoir ce qu'on ne sait pas).

Troisièmement, l'erreur est massive : il s'agit d'une « quantité » (quam multa) de fausses opinions, non de quelques erreurs isolées. Descartes ne suggère pas que nous nous sommes trompés sur un ou deux points ; il suggère que l'ensemble de notre système de croyances est contaminé. C'est pourquoi une révision partielle ne suffira pas : il faut une révision radicale, un doute « général ».

Quatrièmement, ces opinions fausses ont servi de « principes » (principia) pour des constructions ultérieures. L'erreur s'est propagée : sur la base de croyances fausses, nous avons élaboré des théories, tiré des conséquences, construit un « édifice » de savoir. Cet édifice peut sembler impressionnant, mais il est bâti sur du sable. La métaphore architecturale prend ici tout son sens : un gratte-ciel aux fondations fragiles s'effondrera tôt ou tard.

6. Le statut du « je » dans les Méditations

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Une question importante se pose : qui est le « je » qui médite ? Cette question, apparemment simple, a fait l'objet de nombreuses discussions dans la littérature secondaire.

Une première lecture identifie le « je » à Descartes lui-même. Les Méditations seraient alors une autobiographie intellectuelle, le récit d'une expérience personnelle que le philosophe partagerait avec ses lecteurs. Cette lecture s'appuie sur le style personnel du texte et sur certaines indications biographiques (l'âge mûr, la retraite en Hollande, etc.).

Une deuxième lecture, défendue notamment par Gary Hatfield, distingue le « je » du texte de la personne historique de Descartes. Le méditant est un personnage, un « débutant en philosophie » (qui modo primum philosophari incipit, comme l'écrit Descartes dans l'Entretien avec Burman) dont les opinions ne sont pas nécessairement celles de l'auteur[12]. Descartes, au moment où il écrit les Méditations, possède déjà sa métaphysique ; le méditant, lui, doit la découvrir. Les doutes de la Première Méditation ne sont pas les doutes de Descartes, mais les doutes que doit traverser quiconque veut atteindre la vérité métaphysique.

Une troisième lecture, proposée par Jorge Secada, va plus loin encore. Le « je » des Méditations n'est ni Descartes ni un personnage fictif ; c'est le lecteur lui-même. Le texte est conçu pour que le lecteur s'y reconnaisse, endosse le rôle du méditant, et effectue pour son propre compte le parcours décrit[13]. Comme le note Secada, Descartes espérait que les lecteurs de ses méditations seraient véritablement des « méditants » vivant le processus de transformation, non des spectateurs passifs. Les Méditations ne décrivent pas une expérience ; elles cherchent à devenir l'expression de la transformation du lecteur lui-même.

Cette ambiguïté du « je » est philosophiquement féconde. Elle permet à Descartes d'écrire un texte à la fois personnel et universel, autobiographique et exemplaire. Chaque lecteur peut reconnaître en lui-même les « préjugés de l'enfance » et la nécessité de s'en défaire. L'autobiographie devient ainsi le modèle d'une expérience que chacun doit vivre pour son propre compte.

7. Le « je » face à la tradition : préjugés individuels et préjugés collectifs

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Les « fausses opinions » dont parle Descartes ne sont pas seulement des erreurs personnelles ; ce sont aussi, et peut-être surtout, des erreurs culturellement transmises. En ce sens, le doute cartésien a une portée qui dépasse l'individu.

Comme le souligne Hatfield, les « préjugés de l'enfance » décrits par Descartes correspondent en grande partie aux thèses de la philosophie aristotélicienne dominante à son époque[14]. L'idée que toute connaissance vient des sens, la thèse de la ressemblance entre nos sensations et les qualités des objets, la conception de l'intellect comme une faculté qui « abstrait » des formes à partir des images sensibles — toutes ces doctrines scolastiques sont, pour Descartes, des « préjugés » qui se sont enracinés dans l'enfance de l'humanité comme dans celle de chaque individu.

Le doute méthodique a donc une double cible : les préjugés individuels (ceux que chacun a formés dans sa propre enfance) et les préjugés collectifs (ceux que la tradition philosophique a accumulés au cours des siècles). C'est pourquoi Descartes, dans La Recherche de la vérité (ouvrage rédigé à la même époque que les Méditations), met en scène un dialogue entre Eudoxe (son porte-parole), Épistémon (un philosophe aristotélicien) et Polyandre (un homme de bon sens sans formation philosophique)[15]. Le doute doit convaincre à la fois le savant et l'ignorant, le philosophe et le profane.

Cette dimension polémique du doute cartésien a parfois été sous-estimée. Les Méditations ne sont pas seulement un exercice de purification intellectuelle ; elles sont aussi une machine de guerre contre la tradition scolastique. Dans une lettre à Mersenne du 28 janvier 1641, Descartes révèle ses intentions : « Ces six Méditations contiennent tous les fondements de ma physique. Mais il ne faut pas le dire, s'il vous plaît, car ceux qui favorisent Aristote feraient peut-être plus de difficulté de les approuver » (AT III, 298)[16]. En invitant chacun à refaire pour son compte l'examen de ses croyances, Descartes sape l'autorité de la tradition et instaure un nouveau critère de vérité : non plus l'accord avec les Anciens, mais l'évidence à l'esprit individuel.

8. La résolution et ses enjeux

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« [...] de façon qu'il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j'avais reçues jusques alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. »

Le passage du constat à la résolution marque un tournant décisif. Descartes ne se contente pas de déplorer la situation ; il annonce un projet : « me défaire de toutes les opinions » et « commencer tout de nouveau dès les fondements ».

Le vocabulaire de la rupture est frappant. « Me défaire » (everti) suggère un arrachement, une séparation violente. « Toutes les opinions » (omnia) indique l'universalité du projet : rien ne sera épargné. « Commencer tout de nouveau » (denuo inchoandum) évoque une table rase, un recommencement absolu. « Dès les fondements » (a primis fundamentis) précise le lieu de ce recommencement : il faut descendre jusqu'aux principes premiers.

Cette résolution soulève une objection évidente : est-il possible de « se défaire » de toutes ses opinions ? Un être pensant peut-il se vider entièrement de ses croyances et repartir de zéro ? Certains critiques ont vu là une impossibilité de principe : on ne peut pas douter de tout, car le doute lui-même présuppose certaines croyances (par exemple, la croyance qu'on peut distinguer le vrai du faux).

Descartes anticipe partiellement cette objection dans la suite du texte. Il ne s'agit pas de « prouver » que toutes les opinions sont fausses (ce serait impossible), mais de les traiter comme si elles étaient fausses, de leur retirer provisoirement notre assentiment. Le doute n'est pas un état cognitif (ne plus croire à rien), mais une décision méthodologique (traiter comme faux ce qui n'est pas absolument certain)[17].

La finalité de cette entreprise est explicitement énoncée : « établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences ». Le but n'est pas le scepticisme, mais la certitude. Le doute est un moyen, non une fin. Il sert à identifier ce qui résiste au doute et peut donc servir de fondement solide. Comme l'a souvent répété Descartes, il utilise les armes des sceptiques, mais contre le scepticisme lui-même.

Cette finalité positive distingue radicalement Descartes des sceptiques pyrrhoniens. Pour Pyrrhon et ses disciples, la suspension du jugement (epochè) était une fin en soi, censée procurer la tranquillité de l'âme (ataraxia). Pour Descartes, la suspension du jugement est provisoire ; elle doit déboucher sur des certitudes nouvelles, plus solides que les anciennes. Le doute cartésien est constructif ; il prépare une reconstruction.

9. L'analogie des pommes gâtées

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Dans les Septièmes Réponses (AT VII, 481), Descartes propose une analogie éclairante pour justifier son projet de doute universel. Supposons, dit-il, qu'on ait un panier plein de pommes et qu'on craigne que certaines soient gâtées. Comment procéder ? La méthode prudente consiste à vider entièrement le panier, à examiner chaque pomme une par une, et à ne remettre dans le panier que celles qui sont saines[18].

Cette analogie répond à une objection naturelle : pourquoi douter de tout, plutôt que d'examiner ses croyances une par une et de corriger seulement celles qui s'avèrent fausses ? Descartes répond que les croyances fausses peuvent être « cachées » parmi les vraies, comme les pommes gâtées parmi les saines. Si on laisse une pomme gâtée dans le panier, elle risque de contaminer les autres. De même, si on laisse une croyance fausse parmi nos opinions, elle risque de corrompre l'ensemble de notre système de pensée.

L'analogie suggère aussi que le tri ne peut se faire qu'après le renversement. Tant que les pommes sont dans le panier, empilées les unes sur les autres, on ne peut pas les examiner correctement. Il faut d'abord les sortir toutes, les étaler devant soi, puis les réintroduire une par une après examen. De même, tant que nos croyances forment un système cohérent (en apparence), il est difficile d'identifier les erreurs. Il faut d'abord suspendre l'adhésion à toutes, puis réexaminer chacune à la lumière de critères rigoureux.

10. Le fondationnalisme cartésien en question

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L'incipit des Méditations engage Descartes dans une conception fondationnaliste de la connaissance. Selon cette conception, certaines croyances sont « de base » (elles ne dépendent d'aucune autre) et d'autres sont « dérivées » (elles dépendent des croyances de base). Le système des connaissances est hiérarchique : il y a des « fondements » et une « superstructure », des « principes » et des « conséquences ».

Cette conception a été vigoureusement débattue dans la philosophie contemporaine. Plusieurs objections ont été formulées :

L'objection de la régression infinie : si toute croyance doit être justifiée par une autre, on entre dans une régression à l'infini. Pour l'éviter, il faut admettre des croyances « auto-justifiées » qui n'ont pas besoin d'être fondées sur d'autres. Mais existe-t-il de telles croyances ?

L'objection du critère : comment identifier les croyances « de base » ? Par quel critère distinguer un fondement d'une superstructure ? Ce critère ne doit-il pas lui-même être fondé ?

L'objection de la circularité : si les croyances de base sont celles qui sont « évidentes », et si l'évidence est ce qui caractérise les croyances de base, on tourne en rond.

L'objection holiste : peut-être nos croyances ne forment-elles pas une hiérarchie, mais un réseau où chaque croyance est soutenue par d'autres et en soutient d'autres à son tour. Dans ce cas, il n'y aurait pas de « fondements » absolus[19].

Descartes, cependant, avait une réponse à ces objections — une réponse qui ne sera pleinement développée que dans les Méditations suivantes. Le cogito (« je pense, donc je suis ») sera présenté comme une vérité absolument première, qui ne dépend d'aucune autre et qui peut servir de fondement à toutes les autres. Cette vérité est « auto-justifiée » en un sens très particulier : elle est connue par une intuition immédiate de l'esprit, non par une inférence à partir de prémisses antérieures[20].

11. Portée philosophique de l'incipit

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L'incipit des Méditations a exercé une influence considérable sur toute la philosophie moderne. En posant la question « Comment puis-je savoir que ce que je crois est vrai ? », Descartes inaugure ce que l'on a appelé la « primauté de l'épistémologie ». Avant de s'interroger sur ce qui existe (ontologie) ou sur ce que nous devons faire (éthique), il faut d'abord s'interroger sur ce que nous pouvons connaître et comment nous pouvons le connaître.

Cette primauté de l'épistémologie a été contestée au XXe siècle. Des philosophes comme Heidegger ont soutenu que la question de l'être est plus fondamentale que la question de la connaissance. D'autres, comme les pragmatistes, ont refusé de séparer la théorie de la pratique et ont soutenu que la connaissance est toujours déjà engagée dans l'action. Mais ces critiques elles-mêmes se situent dans l'horizon ouvert par Descartes : elles répondent à la question cartésienne, même si c'est pour la récuser.

L'incipit des Méditations inaugure aussi ce que l'on pourrait appeler la « philosophie du sujet ». Le point de départ n'est pas le monde, mais le moi qui s'interroge sur le monde. La vérité n'est pas d'abord dans les choses ; elle est d'abord dans l'esprit qui examine les choses. Cette « révolution copernicienne » (pour reprendre l'expression que Kant appliquera à sa propre philosophie) place le sujet connaissant au centre de la réflexion philosophique.

Enfin, l'incipit des Méditations pose la question de la libération intellectuelle. Comment se défaire des préjugés de l'enfance, des conditionnements de l'éducation, des contraintes de la tradition ? Cette question, posée par Descartes dans un contexte épistémologique, sera reprise dans des contextes politiques (les Lumières, la critique de l'idéologie) et psychologiques (la psychanalyse). L'idée que nous sommes prisonniers de croyances dont nous n'avons pas conscience, et que nous devons nous en libérer par un effort de réflexion critique, est une idée fondamentalement cartésienne.

B. Les conditions de possibilité de l'entreprise

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1. L'exigence de maturité intellectuelle

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« Mais cette entreprise me semblant être fort grande, j'ai attendu que j'eusse atteint un âge qui fût si mûr, que je n'en pusse espérer d'autre après lui, auquel je fusse plus propre à l'exécuter ; ce qui m'a fait différer si longtemps, que désormais je croirais commettre une faute, si j'employais encore à délibérer le temps qui me reste pour agir. »

Ce passage, en apparence simple remarque autobiographique, soulève des questions philosophiques profondes sur les conditions subjectives de l'exercice métaphysique. Descartes ne conçoit pas la méditation philosophique comme une activité accessible à n'importe quel moment de l'existence : elle requiert une préparation, un mûrissement, une disposition particulière de l'esprit.

L'âge requis n'est pas simplement biologique ; il désigne un état de développement intellectuel. Descartes avait environ quarante-quatre ans lors de la rédaction des Méditations (publiées en 1641), et il avait déjà derrière lui une longue formation scientifique et philosophique, des voyages, des expériences du monde. Comme l'observe Daniel Garber dans son article fondamental « Semel in vita : The Scientific Background to Descartes' Meditations », cette exigence de maturité répond à une double nécessité[21] :

Premièrement, il faut avoir suffisamment vécu pour avoir fait l'expérience de l'erreur. Celui qui n'a pas encore eu l'occasion de se tromper, ou qui n'a pas pris conscience de ses erreurs, ne peut pas mesurer l'urgence de la révision fondamentale. L'adolescent confiant dans ses premières certitudes n'a pas les motifs existentiels de douter. C'est l'accumulation des mécomptes, des révisions, des désillusions qui crée la disposition au doute méthodique.

Deuxièmement, il faut posséder la force intellectuelle nécessaire pour soutenir l'effort de la méditation. Le doute hyperbolique n'est pas une simple velléité sceptique ; c'est un exercice exigeant qui demande une attention soutenue, une capacité à résister aux tendances spontanées de l'esprit, une discipline mentale comparable à celle de l'ascèse religieuse. Descartes sait que cette force, une fois atteinte, ne fera que décliner : il faut agir au moment où l'on est « le plus propre à l'exécuter ».

La formule « je croirais commettre une faute » (essem in culpa) introduit une dimension morale inattendue. Différer davantage l'entreprise serait une négligence coupable, un manquement à un devoir envers soi-même et envers la vérité. Le philosophe qui possède les moyens de refonder le savoir et qui ne le fait pas se rend coupable par omission. Cette responsabilité épistémique anticipe ce que la Quatrième Méditation développera concernant l'erreur comme faute de la volonté.

2. Le semel in vita : l'unicité de l'expérience métaphysique

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L'expression latine « semel in vita » (« une fois dans la vie »), présente dans le texte latin original, mérite une attention particulière. Elle apparaît dès l'ouverture des Méditations : « Animadverti jam ante aliquot annos... ac proinde funditus omnia semel in vita esse evertenda » (« J'ai remarqué il y a déjà quelques années... et par conséquent qu'une fois dans ma vie il fallait tout renverser de fond en comble »).

Cette formule a fait l'objet d'analyses approfondies dans la littérature secondaire. Comme le souligne Gary Hatfield dans « The Senses and the Fleshless Eye », le semel in vita caractérise le doute cartésien comme une expérience unique et non répétable[22]. Ce n'est pas une attitude permanente de suspension du jugement (comme chez les sceptiques pyrrhoniens), mais un moment méthodologique destiné à produire des résultats définitifs.

Cette unicité s'explique de plusieurs façons :

a) Économie de l'effort métaphysique : La méditation métaphysique est épuisante. Elle exige une tension intellectuelle maximale qui ne peut être maintenue indéfiniment. Descartes conseillera à Élisabeth de Bohême de ne consacrer que « quelques heures par an » aux spéculations métaphysiques (lettre du 28 juin 1643, AT III, 692-693)[23]. La métaphysique n'est pas une activité quotidienne ; elle est un passage obligé, une purgatio intellectuelle, après laquelle on peut se consacrer aux sciences particulières avec les fondements assurés qu'elle fournit.

b) Caractère fondationnel de l'entreprise : Si le doute méthodique atteint son but (découvrir un fondement absolument certain), il n'a pas besoin d'être répété. Une fois le cogito découvert, une fois l'existence de Dieu prouvée et sa véracité établie, l'édifice du savoir est reconstruit sur des bases solides. Recommencer le doute serait inutile, voire nuisible : ce serait défaire ce qui a été solidement établi.

c) Transformation irréversible du sujet : Comme le suggère Jorge Secada dans son analyse des Méditations comme exercice thérapeutique, le parcours méditatif opère une transformation du méditant[24]. Celui qui a traversé le doute et atteint la certitude n'est plus le même ; il a acquis une disposition intellectuelle nouvelle, une habitude de clarté et de distinction qui oriente désormais toutes ses pensées. Cette métamorphose ne peut se produire qu'une fois.

3. La mise en scène de la méditation : les trois conditions

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« Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m'appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. »

Ce passage constitue ce que l'on pourrait appeler la mise en scène de la méditation philosophique. Descartes ne se contente pas d'énoncer des arguments ; il décrit avec soin le cadre dans lequel ces arguments peuvent être produits et reçus. Cette attention au contexte n'est pas ornementale : elle définit les conditions de possibilité de l'exercice métaphysique.

Trois conditions sont explicitement requises :

a) « Mon esprit est libre de tous soins » (mentem curis omnibus exsolvi)
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La première condition est la liberté intérieure, l'affranchissement des préoccupations pratiques. Le terme latin curae désigne les soucis, les affaires, les occupations qui accaparent l'attention et fragmentent l'esprit. La méditation métaphysique exige une attention unifiée, entièrement tournée vers son objet. Tant que l'esprit est partagé entre différentes préoccupations, il ne peut atteindre le degré de concentration requis.

Cette exigence traduit l'opposition classique entre la vie active (vita activa, negotium) et la vie contemplative (vita contemplativa, otium). Cette distinction, héritée de l'Antiquité (Aristote, Cicéron, Sénèque) et transmise par la tradition médiévale, est ici réinvestie dans un contexte épistémologique. L'otium philosophique n'est pas l'oisiveté ; c'est le loisir studieux, la disponibilité de l'esprit pour la recherche de la vérité, par opposition au negotium des affaires mondaines.

Descartes retrouve ainsi, peut-être sans le savoir explicitement, la tradition aristotélicienne selon laquelle la theoria (contemplation) représente l'activité la plus haute de l'homme, celle qui requiert le plus de loisir et qui est le moins asservie aux nécessités de la vie. Mais il donne à cette tradition une inflexion nouvelle : l'otium cartésien n'est pas permanent ; il est provisoire, méthodique, ordonné à la refondation d'un savoir qui servira ensuite à la vie pratique.

b) « Je me suis procuré un repos assuré » (securum mihi otium procuravi)
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La deuxième condition est la sécurité, l'absence de trouble ou de menace. Le terme latin securus (de se-cura, sans souci) insiste sur l'absence d'inquiétude. Le méditant doit être assuré que rien ne viendra interrompre sa réflexion, que son existence matérielle est pourvue, qu'aucun danger ne le guette.

Cette condition peut sembler triviale, mais elle a une portée philosophique importante. L'inquiétude, l'insécurité, la peur dispersent l'attention et orientent l'esprit vers les choses pratiques, vers les moyens de survie et de protection. Un homme menacé ne peut pas méditer ; il doit agir, fuir, se défendre. La métaphysique suppose une forme de paix qui n'est pas seulement intérieure mais aussi extérieure.

Historiquement, Descartes bénéficiait en 1640-1641 d'une situation relativement stable aux Pays-Bas, où il s'était retiré pour fuir les agitations de la vie parisienne et jouir de la tranquillité nécessaire à ses travaux. Cette retraite hollandaise, avec son mélange de solitude et de correspondance intellectuelle intense, constitue le cadre biographique concret des Méditations.

c) « Dans une paisible solitude » (solus secedo)
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La troisième condition est la solitude. Le verbe latin secedere signifie se retirer, s'éloigner, faire sécession. Le philosophe se soustrait à la société des hommes pour se retrouver seul avec ses pensées. Cette solitude n'est pas misanthropie ; elle est exigence méthodologique.

Pourquoi la solitude est-elle nécessaire ? Plusieurs raisons peuvent être avancées :

Premièrement, la présence d'autrui introduit des perturbations. Les autres parlent, questionnent, objectent, distraient. La méditation exige un dialogue avec soi-même, non avec les autres. C'est une activité essentiellement monologique, au moins dans sa phase initiale.

Deuxièmement, les autres incarnent des opinions, des traditions, des autorités. La pression sociale tend à maintenir les croyances établies. Pour douter de tout, y compris des opinions reçues de l'éducation et de la société, il faut s'abstraire du milieu qui les entretient. La solitude permet de se défaire de l'emprise des préjugés collectifs.

Troisièmement, la solitude manifeste que le fondement recherché doit être trouvé en soi-même, non dans un accord avec autrui. La vérité cartésienne n'est pas consensuelle ; elle est évidente à l'esprit individuel qui l'examine attentivement. Le cogito lui-même sera une vérité solitaire, accessible à chaque esprit pour son propre compte.

Cette valorisation de la solitude philosophique rattache Descartes à une longue tradition d'anachorèse intellectuelle, des philosophes antiques aux ermites chrétiens. Mais elle annonce aussi l'une des critiques majeures que lui adresseront les penseurs ultérieurs : l'oubli de la dimension sociale et intersubjective de la connaissance.

4. Le genre méditatif et ses sources

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Le choix du terme « méditation » n'est pas anodin. Il rattache l'œuvre de Descartes à une tradition littéraire et spirituelle bien établie, celle des exercices spirituels, dont les Exercices spirituels d'Ignace de Loyola (1548) constituent le modèle le plus influent à l'époque[25].

Comme l'a montré Gary Hatfield dans son étude « The Senses and the Fleshless Eye: The Meditations as Cognitive Exercises », les Méditations cartésiennes partagent plusieurs caractéristiques avec les méditations religieuses :

a) Structure journalière : Les Méditations sont divisées en six journées, comme les exercices spirituels ignaciens se distribuent sur plusieurs semaines. Chaque méditation correspond à une étape du parcours, à un progrès dans la purification de l'esprit.

b) Engagement personnel : La méditation n'est pas une lecture passive ; elle exige une participation active du lecteur. Descartes insiste sur ce point dans la préface : il faut « plusieurs mois, ou du moins plusieurs semaines » pour « considérer les choses dont elle [la Première Méditation] traite » (AT VII, 9)[26]. Le lecteur doit refaire pour son compte le parcours du méditant.

c) Visée transformative : Le but n'est pas seulement d'acquérir des connaissances, mais de se transformer soi-même. Comme l'écrit Jorge Secada, les Méditations constituent un « manuel thérapeutique » visant à guérir l'esprit de sa dépendance excessive aux sens et à l'imagination[27]. Le méditant qui a parcouru les six méditations n'est plus le même ; il a acquis une nouvelle disposition intellectuelle.

d) Progression ordonnée : La méditation procède par étapes, chacune préparant la suivante. On ne peut pas sauter les premières étapes pour accéder directement aux conclusions. L'ordre est essentiel : « j'ai suivi... l'ordre de méditer que je me suis proposé, qui est de passer par degrés des notions que je trouverai les premières en mon esprit à celles que j'y pourrai trouver par après » (AT IX, 27).

Cependant, comme le note Secada, les Méditations ne sont pas simplement la transposition philosophique des exercices religieux. Elles en diffèrent sur des points essentiels : l'objet de la méditation n'est pas Dieu en tant que tel, mais les fondements de la connaissance ; la méthode n'est pas l'imagination des scènes bibliques, mais l'analyse rationnelle ; le but n'est pas le salut de l'âme, mais la certitude scientifique.

5. Le destinataire de la méditation et la question du lecteur

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La question du destinataire des Méditations mérite réflexion. Qui est le « je » qui médite ? Qui est le « nous » parfois employé ? Qui est le lecteur visé ?

Selon la lecture proposée par Lisa Shapiro et développée dans le Cambridge Companion to Descartes' Meditations (2014), le « je » des Méditations n'est pas simplement René Descartes ; c'est un méditant exemplaire, une figure que le lecteur est invité à endosser[28]. Descartes ne raconte pas son histoire personnelle ; il propose un parcours que chacun peut et doit refaire pour son compte.

Cette dimension performative des Méditations explique certaines de leurs caractéristiques stylistiques. Le texte ne dit pas : « Voici les vérités que j'ai découvertes » ; il dit : « Voici comment je procède, suivez-moi ». Le lecteur n'est pas spectateur ; il est co-méditant. S'il se contente de lire passivement, il passera à côté de l'essentiel.

Cependant, comme le remarque Jorge Secada, cette identité entre le méditant textuel et le lecteur réel pose problème pour nous, lecteurs contemporains[29]. Nous ne pouvons plus « revêtir le vêtement du méditant » de façon aussi directe que Descartes l'espérait, parce que nous savons trop de choses que Descartes ne savait pas. Nous ne pouvons plus accepter naïvement sa promesse d'avancée scientifique, ni son diagnostic sur les causes de l'erreur. Une distance historique s'est creusée qui nous oblige à distinguer entre l'auteur, le narrateur méditant, et le lecteur.

6. L'opposition entre agir et connaître

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« [...] puisqu'il n'est pas maintenant question d'agir, mais seulement de méditer et de connaître. »

Cette formule, qui apparaît plus loin dans la Première Méditation (§13), éclaire rétrospectivement les conditions énoncées ici. La méditation suppose une suspension de l'action. Tant que je suis engagé dans la vie pratique, je dois me fier à des opinions probables ; je ne peux pas attendre d'avoir des certitudes absolues pour agir, car l'action n'attend pas.

Cette distinction entre le théorique et le pratique est fondamentale pour comprendre le statut du doute cartésien. Le doute hyperbolique est purement spéculatif ; il ne concerne que la recherche de la vérité, non la conduite de la vie. Descartes avait déjà établi cette distinction dans le Discours de la méthode (1637), où il exposait une « morale par provision » permettant de vivre pendant que les fondements du savoir restaient incertains[30].

Comme le note l'article « Doute » du Historical Dictionary of Descartes and Cartesian Philosophy, Descartes « fait clairement comprendre que dans les affaires pratiques, nous ne devons pas attendre la certitude à laquelle nous avons droit dans le domaine de la science théorique »[31]. Le domaine pratique « relève de la volonté et est gouverné par l'autorité et l'obéissance, les sens, les sensations corporelles (faim, soif) et les passions ».

Cette suspension explique pourquoi le doute peut être poussé aussi loin. Dans la vie pratique, il serait absurde et dangereux de douter que j'aie des mains ou que le monde extérieur existe. Mais dans l'espace protégé de la méditation théorique, ces doutes sont légitimes, voire nécessaires. Ils ne servent pas à orienter l'action ; ils servent à identifier ce qui résiste absolument au doute.

7. La destruction comme préalable à la reconstruction

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« Je m'appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. »

Les conditions de possibilité ainsi définies (maturité, unicité, liberté, repos, solitude, suspension de l'action) convergent vers un unique objectif : rendre possible la destruction générale des anciennes opinions. Le vocabulaire de la destruction (eversio, destruere) est remarquablement violent. Descartes ne parle pas de corriger, d'amender, de réviser ; il parle de détruire, de renverser, de faire table rase.

Cette radicalité a souvent été mal comprise. Elle ne signifie pas que toutes les anciennes opinions sont fausses et seront abandonnées définitivement. Elle signifie que, méthodologiquement, elles doivent être traitées comme si elles étaient fausses, jusqu'à ce qu'elles soient éventuellement réintroduites sur des bases certaines.

Comme l'explique Martial Gueroult dans Descartes selon l'ordre des raisons, le doute cartésien procède par exclusion provisoire. Les opinions sont écartées du champ de la certitude, non parce qu'elles sont reconnues fausses, mais parce qu'elles n'ont pas été validées par la méthode. Ce qui a été exclu pourra être réintroduit plus tard, à sa place dans l'ordre des raisons, une fois que les conditions de la certitude auront été établies[32].

Les conditions de possibilité énoncées dans ce passage sont donc les conditions d'une catharsis intellectuelle, d'une purification de l'entendement qui le prépare à recevoir la lumière de l'évidence. Sans la liberté, le repos et la solitude, cette purification serait impossible ; l'esprit resterait encombré de ses préjugés, de ses soucis, de ses influences sociales. La méditation métaphysique exige que l'esprit se retrouve seul avec lui-même, dans un face-à-face avec ses propres pensées.

8. Portée et limites des conditions cartésiennes

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L'analyse des conditions de possibilité de l'entreprise métaphysique révèle à la fois la profondeur et les limites du projet cartésien.

Du côté de la profondeur : Descartes a compris que la philosophie n'est pas une activité « hors sol », praticable n'importe où, n'importe quand, par n'importe qui. Elle requiert des conditions subjectives et objectives qui ne sont pas toujours réunies. Cette attention aux présupposés de l'exercice philosophique annonce les réflexions ultérieures sur les conditions sociales, économiques, psychologiques de la pensée.

Du côté des limites : L'idéal cartésien du philosophe solitaire, retiré du monde, libéré de tout souci pratique, a été vigoureusement critiqué. Des penseurs comme Hegel, Marx, Wittgenstein ont souligné que la pensée est toujours déjà sociale, qu'elle s'inscrit dans des formes de vie collectives, qu'elle utilise un langage qui est un produit historique. Le « je » cartésien, prétendument isolé, est en réalité traversé par des déterminations qu'il ne maîtrise pas.

De même, la distinction tranchée entre théorie et pratique, entre méditer et agir, a été contestée. Pour les pragmatistes, la pensée est elle-même une forme d'action ; pour les marxistes, les idées sont des reflets des conditions matérielles d'existence ; pour les phénoménologues, la conscience est toujours « conscience de quelque chose », engagée dans un monde qu'elle ne peut pas mettre entre parenthèses.

Ces critiques, cependant, ne diminuent pas l'importance historique du geste cartésien. En thématisant les conditions de la méditation philosophique, Descartes a ouvert un espace de réflexion qui reste fécond. La question « quelles conditions faut-il réunir pour penser vraiment ? » demeure pertinente, même si les réponses qu'on lui apporte diffèrent de celle de Descartes.

C. Le principe méthodologique fondamental

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1. Énoncé du principe

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« Et pour cela il n'est pas besoin que je les examine chacune en particulier, ce qui serait d'un travail infini ; mais, parce que la ruine des fondements entraîne nécessairement avec soi tout le reste de l'édifice, je m'attaquerai d'abord aux principes sur lesquels toutes mes anciennes opinions étaient appuyées. »

« [...] la raison me persuade dès maintenant que je ne dois pas moins soigneusement m'empêcher de leur donner créance, qu'à celles qui sont manifestement fausses, si je veux trouver quelque chose de constant et d'assuré dans les sciences. »

Ces deux passages, tirés du second paragraphe de la Première Méditation, énoncent le principe méthodologique fondamental qui va gouverner toute l'entreprise du doute cartésien. Ce principe peut se formuler ainsi : tout ce qui donne la moindre raison de douter doit être traité comme s'il était faux. Cette formulation, apparemment simple, contient une exigence d'une rigueur extraordinaire qui mérite un examen attentif.

Le texte latin est encore plus explicite : « ratio jam me persuadet, non minus accurate ab iis quae non plane certa sunt atque indubitata, quam ab aperte falsis assensionem esse cohibendam » (AT VII, 18). L'expression non minus accurate (« pas moins soigneusement ») indique une équivalence méthodologique entre le douteux et le faux. Du point de vue de la méthode, il n'y a pas de différence entre ce qui est « manifestement faux » et ce qui n'est « pas entièrement certain et indubitable ».

2. L'économie de la méthode : attaquer les principes

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Le premier aspect du principe méthodologique concerne l'économie de l'entreprise. Descartes refuse d'examiner ses opinions « chacune en particulier », ce qui constituerait « un travail infini ». Au lieu de procéder à un examen exhaustif de toutes ses croyances, il adopte une stratégie plus efficace : attaquer directement les « principes » ou « fondements » sur lesquels reposent toutes les autres opinions.

Cette stratégie s'appuie sur la métaphore architecturale déjà introduite : si l'on veut démolir un édifice, il est plus efficace de saper les fondations que d'abattre les murs un par un. « La ruine des fondements entraîne nécessairement avec soi tout le reste de l'édifice. » En détruisant les principes, on détruit d'un seul coup tout ce qui en dépend.

Cette stratégie présuppose une structure hiérarchique du savoir. Nos croyances ne sont pas toutes au même niveau ; certaines sont « fondamentales », d'autres sont « dérivées ». Les croyances fondamentales soutiennent les croyances dérivées, comme les fondations soutiennent l'édifice. Cette conception « fondationnaliste » de la connaissance est caractéristique de l'épistémologie cartésienne.

Comme le souligne Martial Gueroult dans son analyse magistrale des Méditations, cette stratégie implique une triple nécessité : « nécessité du doute préalable ; nécessité de ne rien excepter du doute tant que le doute n'est pas radicalement impossible ; nécessité de traiter provisoirement comme fausses les choses ainsi frappées de doute, ce qui entraîne la nécessité de les rejeter entièrement »[33].

3. L'identification du fondement : les sens

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« Tout ce que j'ai reçu jusqu'à présent pour le plus vrai et assuré, je l'ai appris des sens, ou par les sens [...]. »

Le « fondement » que Descartes identifie, et qu'il va s'employer à ébranler, ce sont les sens. Cette identification n'est pas arbitraire ; elle correspond à la conception épistémologique dominante de l'époque. L'adage aristotélicien « il n'y a rien dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens » (nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu) résumait la position de la philosophie scolastique[34].

Comme le note Gary Hatfield, Descartes lui-même, au moment où il écrit les Méditations, ne partage plus cette position[35]. Il a déjà développé sa théorie des idées innées et sa conception de l'intellect pur comme source autonome de connaissance. Mais il fait parler ici un « débutant en philosophie » (qui modo primum philosophari incipit), quelqu'un qui adhère encore spontanément à l'empirisme du sens commun. C'est ce débutant que les Méditations vont conduire vers une nouvelle conception du savoir.

En attaquant les sens comme « fondement », Descartes s'attaque donc à l'empirisme sous toutes ses formes : l'empirisme du sens commun, l'empirisme aristotélicien, et même le nouvel empirisme qui commençait à se développer en Angleterre. Si les sens ne fournissent pas de fondement certain, c'est toute une tradition épistémologique qui s'effondre.

4. Le standard de certitude : l'indubitabilité absolue

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Le cœur du principe méthodologique réside dans le standard de certitude que Descartes adopte. Ce standard est extraordinairement élevé : il exige l'indubitabilité absolue. Une croyance n'est « certaine » que si elle résiste à tout doute possible, même le plus improbable.

« [...] parce que la raison me persuade dès maintenant que je ne dois pas moins soigneusement m'empêcher de donner créance aux choses qui ne sont pas entièrement certaines et indubitables, qu'à celles qui nous paraissent manifestement fausses [...]. »

L'expression « entièrement certaines et indubitables » (plane certa atque indubitata) est capitale. Le terme plane (« entièrement », « absolument ») indique qu'il ne s'agit pas d'une certitude relative ou graduée, mais d'une certitude absolue. Et le terme indubitata (« indubitable ») précise la nature de cette certitude : est certain ce dont on ne peut pas douter.

Ce standard a été vigoureusement critiqué par de nombreux commentateurs. Comme le souligne Charles Larmore dans son analyse de la Première Méditation, l'indubitabilité « n'est pas un principe qu'un empiriste serait nécessairement enclin à endosser »[36]. Pour Aristote, la perception sensible sert de base à la connaissance en raison de sa fiabilité dans des conditions normales, non de son infaillibilité dans toutes les conditions possibles. Dans la vie ordinaire, nous considérons une croyance comme « certaine » si nous avons écarté les possibilités d'erreur que nous avons des raisons positives de craindre. Nous ne pensons pas devoir éliminer toute possibilité d'erreur concevable, aussi improbable soit-elle.

Descartes connaissait parfaitement cette conception ordinaire de la certitude. Pourquoi l'a-t-il rejetée au profit d'une exigence d'indubitabilité absolue ?

5. La justification du principe : l'enquête pure

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La réponse de Descartes se trouve dans les phrases qui précèdent immédiatement l'énoncé du principe :

« [...] j'ai attendu que j'eusse atteint un âge qui fût si mûr, que je n'en pusse espérer d'autre après lui, auquel je fusse plus propre à l'exécuter ; ce qui m'a fait différer si longtemps, que désormais je croirais commettre une faute, si j'employais encore à délibérer le temps qu'il me reste pour agir. »

« Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude [...]. »

Ces phrases établissent le contexte dans lequel l'enquête va se dérouler : un contexte de « repos assuré », de « paisible solitude », où l'esprit est « libre de tous soins ». Ce contexte est celui que Bernard Williams a appelé l'« enquête pure » (pure inquiry)[37].

Dans la vie ordinaire, quand le temps est court et les ressources limitées, quand des préoccupations pratiques sont en jeu et que l'action est nécessaire, nous ne pouvons pas nous permettre le luxe de rejeter toute croyance pour laquelle nous pouvons imaginer le moindre doute. Nous devons nous en tenir aux croyances pour lesquelles il semble y avoir des preuves suffisantes. Mais, suppose Descartes, poursuivre la connaissance pour elle-même est une affaire différente.

Si nous ne regardons que les raisons de croire qui ont trait à la vérité et à la fausseté des opinions (par opposition à l'utilité de les adopter), si notre affaire n'est pas l'action mais uniquement la connaissance, alors l'indubitabilité devient un objectif approprié. Comme Descartes l'écrit dans le Discours de la méthode : « Puisque je désirais maintenant me consacrer uniquement à la recherche de la vérité, j'ai pensé qu'il était nécessaire de [...] rejeter comme absolument faux tout ce en quoi je pouvais imaginer le moindre doute, afin de voir s'il me resterait quelque chose à croire qui fût entièrement indubitable » (AT VI, 31)[38].

6. Les deux objectifs de l'enquête et leur hiérarchie

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Larmore propose une analyse éclairante de la logique sous-jacente au principe cartésien[39]. Quand on poursuit la connaissance pour elle-même, on a en réalité deux objectifs distincts : acquérir des vérités et éviter les erreurs. Ces deux objectifs ne sont pas identiques. Si nous n'étions intéressés que par le premier, nous croirions tout, sans nous soucier des erreurs que nous accumulerions. Si nous ne nous soucions que du second, nous ne croirions rien, car ce serait le moyen le plus sûr d'éviter toute erreur.

Ces deux options sont irrationnelles. Nous devons poursuivre les deux objectifs conjointement. Mais comme ils peuvent entrer en conflit (les méthodes pour acquérir des vérités produisent souvent des erreurs ; éviter les sources d'erreur peut signifier manquer certaines vérités), nous devons déterminer lequel doit avoir la priorité dans diverses circonstances. Différentes hiérarchisations, différentes « politiques cognitives », sont possibles.

La hiérarchisation que Descartes adopte est évidente : si le moindre doute, le plus improbable, suffit à empêcher l'assentiment à une proposition, alors éviter l'erreur est toujours considéré comme prioritaire sur l'acquisition de vérités. Nous ne devons jamais chercher à satisfaire le second objectif sans nous être d'abord assurés d'avoir pleinement satisfait le premier. « La recherche de la vérité » est donc une expression trompeuse pour ce que Descartes avait en tête, puisque c'est éviter l'erreur qui était sa préoccupation première.

7. Le caractère provisoire du traitement comme faux

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Un aspect essentiel du principe méthodologique est son caractère provisoire. Descartes ne prétend pas que les opinions douteuses sont réellement fausses ; il décide de les traiter comme si elles étaient fausses, tant que leur certitude n'aura pas été établie.

Cette distinction est capitale. Le doute cartésien n'est pas un jugement sur la fausseté des opinions ; c'est une décision méthodologique de suspendre l'assentiment. En termes techniques, Descartes ne nie pas ses anciennes opinions ; il s'abstient de les affirmer. La différence est cruciale : nier, c'est affirmer le contraire ; s'abstenir, c'est ne rien affirmer du tout.

Gueroult insiste sur ce point : le doute cartésien implique une « exclusion provisoire » (exclusio provisoria) des opinions du champ de la certitude, non leur rejet définitif[40]. Les opinions ainsi exclues pourront être « réintroduites » plus tard, à leur rang, dans la « chaîne des raisons », une fois que les fondements auront été établis. C'est ce que Descartes appelle l'« ordre des raisons » : chaque vérité doit être établie à sa place, en s'appuyant sur les vérités précédemment démontrées.

Ce caractère provisoire distingue radicalement le doute cartésien du scepticisme pyrrhonien. Pour les pyrrhoniens, la suspension du jugement (epochè) était une fin en soi, censée procurer la tranquillité de l'âme (ataraxia). Pour Descartes, la suspension est un moyen en vue d'une fin : l'établissement de certitudes nouvelles. Le doute cartésien est « méthodique » au sens où il est un instrument, une méthode, au service d'un projet dogmatique.

8. Les quatre caractères du doute cartésien selon Gueroult

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Dans son analyse classique, Martial Gueroult identifie quatre caractères du doute cartésien, qui découlent tous du principe méthodologique fondamental[41] :

Premièrement, le doute est méthodique. Il n'est pas un état psychologique (le sentiment d'incertitude), mais une décision volontaire (traiter comme faux ce qui n'est pas absolument certain). C'est un instrument au service d'un objectif : fonder la certitude du savoir.

Deuxièmement, le doute est universel. Rien n'est exempté du doute tant que le doute n'est pas « radicalement impossible ». Cette universalité ne signifie pas que toutes les opinions sont effectivement fausses, mais que toutes doivent être soumises à l'épreuve du doute avant d'être admises.

Troisièmement, le doute est radical. Les opinions douteuses ne sont pas simplement mises entre parenthèses ; elles sont « rejetées entièrement », traitées comme si elles étaient fausses. Cette radicalité est nécessaire pour atteindre une certitude « entière » : « Si l'on veut aboutir à une certitude entière, il ne faut rien admettre en nous qui ne soit absolument certain. »

Quatrièmement, le doute est provisoire. Son caractère méthodique fait de lui un simple instrument en vue de fonder le « dogmatisme de la science ». Une fois les fondements établis, les opinions provisoirement exclues pourront être réintroduites à leur rang dans l'ordre des raisons.

9. La distinction théorie/pratique

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Le principe méthodologique s'applique au domaine théorique, non au domaine pratique. Descartes le précise explicitement dans la suite de la Méditation :

« [...] ce que je fais aujourd'hui [...] ne regarde que la connaissance, et non point l'action [...]. » (AT VII, 22)

Cette distinction est essentielle. Dans le domaine pratique, où l'action est nécessaire et où l'on ne peut pas toujours attendre d'avoir une certitude absolue, Descartes admet qu'il faut se contenter de probabilités. C'est le sens de la « morale par provision » développée dans le Discours de la méthode : en attendant d'avoir établi des certitudes définitives, on peut et on doit agir selon des règles provisoires.

Comme le note l'article « Doute » du Historical Dictionary of Descartes and Cartesian Philosophy, Descartes « fait clairement comprendre que dans les affaires pratiques, nous ne devons pas attendre la certitude à laquelle nous avons droit dans le domaine de la science théorique »[42]. Le domaine pratique « relève de la volonté et est gouverné par l'autorité et l'obéissance, les sens, les sensations corporelles (faim, soif) et les passions ».

Cette distinction permet à Descartes d'éviter l'objection d'« apraxie » qui avait embarrassé les sceptiques anciens. Si le doute s'étendait au domaine pratique, comment pourrait-on agir ? Descartes répond : le doute méthodique ne concerne que la théorie ; pour l'action, nous suivons les règles de la morale par provision.

10. Le principe et la tradition sceptique

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Le principe méthodologique cartésien s'inscrit dans la tradition sceptique, tout en s'en distinguant radicalement par sa finalité. Comme le souligne Deborah Brown dans son étude sur Descartes et le scepticisme, « une vue dominante est que, bien qu'il n'y ait pas de nouveaux arguments sceptiques dans le corpus cartésien, son intérêt purement "méthodologique" pour le scepticisme est nouveau »[43].

Les sceptiques anciens utilisaient des arguments similaires (la faillibilité des sens, l'argument du rêve, etc.) pour produire la suspension du jugement. Mais leur objectif était différent : ils cherchaient la « tranquillité de l'âme » (ataraxia) qui, selon eux, résultait de l'abandon de toute prétention au savoir. Descartes, au contraire, utilise les arguments sceptiques comme des instruments au service d'un projet anti-sceptique : trouver des certitudes qui résistent à tous les doutes.

Cette différence de finalité a des conséquences importantes. Pour les sceptiques, le doute est une fin ; pour Descartes, il est un moyen. Pour les sceptiques, la suspension du jugement est définitive ; pour Descartes, elle est provisoire. Pour les sceptiques, l'absence de certitude est une libération ; pour Descartes, elle est un problème à résoudre.

11. Le « comme faux » : fiction méthodologique ou jugement ?

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L'expression « traiter comme faux » (tanquam falsa rejicere) a fait l'objet de discussions. Que signifie exactement traiter une opinion « comme » fausse ? Est-ce la juger fausse ? Ou est-ce adopter une attitude différente ?

Certains critiques, comme Gassendi et plus tard Huet, ont objecté que traiter une opinion comme fausse, ce n'est plus douter mais « acquérir une nouvelle croyance ». Si parmi mes anciennes opinions il y en a de vraies (ce qui est probable), les traiter toutes comme fausses, c'est commettre une erreur, non l'éviter[44].

Descartes répond à cette objection en distinguant le jugement de la fiction méthodologique. Traiter une opinion comme fausse, ce n'est pas juger qu'elle est fausse ; c'est faire comme si elle était fausse, dans le cadre d'une expérience de pensée. De même qu'un géomètre peut supposer, pour les besoins d'une démonstration, qu'un triangle a certaines propriétés, sans affirmer que ces propriétés existent réellement, le méditant peut supposer que ses opinions sont fausses, sans affirmer qu'elles le sont.

Gueroult compare cette fiction méthodologique aux « constructions fictives de la géométrie ou de l'astronomie qui permettent d'effectuer les calculs et les démonstrations »[45]. Le malin génie lui-même, introduit à la fin de la Première Méditation, est une telle fiction : non pas une thèse sur l'existence d'un être trompeur, mais un « artifice » méthodologique permettant de maintenir le doute.

12. L'assentiment et la volonté

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Le principe méthodologique présuppose une certaine conception de l'assentiment (assensio) et de son rapport à la volonté. Pour Descartes, donner son assentiment à une proposition, c'est-à-dire la tenir pour vraie, est un acte de la volonté, non une réponse passive de l'intellect.

Cette conception sera développée dans la Quatrième Méditation, mais elle est déjà à l'œuvre ici. Si l'assentiment était une réponse automatique de l'intellect aux preuves, nous ne pourrions pas décider de le suspendre. Mais parce que l'assentiment dépend de la volonté, nous pouvons choisir de le retenir, même face à des opinions qui semblent très probables.

Comme le note Gueroult, c'est la volonté infinie de l'homme qui rend possible le doute hyperbolique[46]. L'entendement humain, limité, est naturellement porté à affirmer ce qui lui paraît clair et distinct. Mais la volonté, qui est « infinie » en son genre (nous pouvons vouloir n'importe quoi), peut s'opposer à cette inclination naturelle et décider de suspendre l'assentiment. Le doute méthodique est ainsi un « effort contre nature » : il va à l'encontre de nos inclinations naturelles, grâce au pouvoir de la volonté.

13. Le principe et l'ordre des raisons

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Le principe méthodologique fondamental s'inscrit dans ce que Descartes appelle l'« ordre des raisons » (ordo rationum). Gueroult a montré que cet ordre est la clé de l'interprétation des Méditations : chaque thèse n'a de sens et de validité qu'à sa place dans la chaîne des raisons[47].

Le principe méthodologique occupe une place précise dans cet ordre : il vient avant tout examen particulier des opinions. Il établit la règle selon laquelle cet examen va être conduit. Il est donc, en un sens, le « principe des principes » : la règle qui gouverne la recherche des principes.

Mais ce principe lui-même, est-il certain ? Ne peut-on pas le mettre en doute ? Descartes semble le présupposer sans le démontrer. C'est une des raisons pour lesquelles il le présente comme un « dictamen de la raison » : « la raison me persuade » (ratio me persuadet). Il fait appel à une évidence rationnelle que le lecteur est invité à reconnaître.

Cette circularité apparente a été critiquée. Si le principe doit être évident pour être accepté, et si l'évidence est précisément ce que le doute met en question, comment le principe peut-il échapper au doute qu'il prescrit ? Descartes répondrait sans doute que le principe n'est pas une « opinion » parmi d'autres, mais une règle de méthode ; il ne prétend pas décrire le monde, mais prescrire une procédure. À ce titre, il échappe au doute qui porte sur les opinions.

14. Objections et défenses

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Le principe méthodologique a fait l'objet de nombreuses objections au cours de l'histoire de la philosophie.

L'objection du standard excessif : Pourquoi exiger l'indubitabilité absolue ? N'est-ce pas un standard impossible à atteindre, qui condamne toute connaissance empirique ? Hume et les empiristes ultérieurs ont soutenu qu'aucune croyance sur le monde extérieur ne peut atteindre ce standard, et qu'il faut donc le réviser à la baisse.

L'objection de la régression : Si le principe lui-même doit être certain pour être appliqué, comment établir sa certitude ? Par un autre principe ? Mais alors, comment établir la certitude de ce second principe ? On entre dans une régression à l'infini.

L'objection pragmatiste : Le standard d'indubitabilité est peut-être approprié pour la « pure enquête », mais existe-t-il vraiment une « pure enquête », séparée de toute préoccupation pratique ? Les pragmatistes, de Peirce à Dewey, ont soutenu que toute enquête est motivée par des problèmes pratiques et doit être évaluée en fonction de ses résultats pratiques.

L'objection holiste : Le principe présuppose que nous pouvons examiner nos croyances une par une (ou par groupes, selon leurs « principes »). Mais nos croyances forment-elles vraiment une structure hiérarchique, avec des « fondements » et une « superstructure » ? Les holistes, de Quine à Davidson, ont soutenu que nos croyances forment un réseau où tout se tient, sans fondement absolu[48].

Descartes aurait des réponses à chacune de ces objections, mais leur examen dépasserait le cadre de ce commentaire. Notons simplement que le principe méthodologique, malgré ces critiques, a exercé une influence considérable sur toute la philosophie moderne, définissant les termes dans lesquels le problème de la connaissance allait être posé pendant des siècles.

15. Portée philosophique du principe

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Le principe méthodologique fondamental a une portée philosophique qui dépasse le cadre des Méditations. Il inaugure ce que l'on peut appeler l'« épistémologie moderne », caractérisée par les traits suivants :

La primauté de la question de la certitude : Avant de se demander ce que nous connaissons, il faut se demander ce que nous pouvons connaître avec certitude. La question « Qu'est-ce qui est certain ? » précède la question « Qu'est-ce qui est vrai ? ».

Le doute comme méthode : Le doute n'est pas un obstacle à la connaissance, mais un instrument pour y parvenir. En éliminant ce qui peut être mis en doute, on isole ce qui résiste au doute et peut servir de fondement.

L'individualisme épistémique : C'est le sujet individuel qui doit examiner ses croyances et décider de ce qui est certain. La tradition, l'autorité, le consensus social ne sont pas des garanties de vérité. Chacun doit refaire pour son compte le travail de fondation.

Le fondationnalisme : La connaissance a une structure hiérarchique, avec des croyances « de base » qui fondent toutes les autres. L'objectif de l'enquête est d'identifier ces croyances de base et de reconstruire l'édifice du savoir à partir d'elles.

Ces traits ont dominé la philosophie moderne de Descartes à Kant, et même au-delà. Même les philosophes qui ont contesté tel ou tel aspect du cartésianisme ont souvent accepté le cadre général défini par le principe méthodologique. C'est pourquoi ce principe peut être considéré comme l'un des textes fondateurs de la modernité philosophique.

II. Le doute portant sur les sens (§ 3-4)

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A. Le premier argument : l'erreur des sens

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1. L'identification des sens comme fondement du savoir

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« Tout ce que j'ai reçu jusqu'à présent pour le plus vrai et assuré, je l'ai appris des sens, ou par les sens [...]. »

Avant d'attaquer les sens, Descartes établit leur statut épistémologique fondamental. Cette phrase, apparemment anodine, contient une thèse lourde de conséquences : les sens sont le « fondement » (fundamentum) sur lequel repose tout notre savoir. La formulation est soigneusement construite. « Ce que j'ai reçu pour le plus vrai et assuré » désigne les croyances qui jouissent du plus haut degré de certitude subjective, celles auxquelles nous adhérons avec le plus de confiance. Or ces croyances, affirme le méditant, ont toutes été acquises « des sens, ou par les sens » (a sensibus, vel per sensus). La distinction est importante : certaines croyances viennent directement des sens (la perception immédiate des qualités sensibles des objets) ; d'autres viennent indirectement par les sens (le témoignage d'autrui, les livres, l'enseignement — qui passent tous par l'audition ou la vision).

Cette thèse n'est pas inventée par Descartes ; elle représente la position dominante de son époque. L'adage scolastique nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu (« il n'y a rien dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens ») résumait l'épistémologie aristotélicienne enseignée dans les universités. Selon cette conception, l'intellect humain est initialement une « table rase » ; il ne peut opérer qu'à partir de matériaux fournis par les sens. Même pour penser Dieu ou les êtres immatériels, l'intellect doit s'appuyer sur des images sensibles (phantasmata).

Comme le souligne Gary Hatfield dans son commentaire des Méditations, Descartes lui-même, au moment où il écrit ce texte, ne partage plus cette position. Il a déjà élaboré sa théorie des idées innées et sa conception de l'intellect pur. Mais il fait parler ici un « débutant en philosophie » (qui modo primum philosophari incipit), quelqu'un qui n'a pas encore découvert les ressources de l'entendement et qui adhère spontanément à l'empirisme du sens commun. C'est ce « débutant » que les Méditations vont conduire, pas à pas, vers une nouvelle conception du savoir.

Le projet d'attaquer les sens est donc, dès le départ, anti-aristotélicien. Si l'on peut montrer que les sens ne fournissent pas de fondement certain, c'est toute l'épistémologie scolastique qui s'effondre. Descartes ne l'annonce pas explicitement (les Méditations sont dédiées à la Faculté de théologie de Paris, bastion de l'aristotélisme), mais c'est bien de cela qu'il s'agit. Le « retrait de l'esprit hors des sens » (mentem a sensibus abducere) que Descartes annonce dans le Synopsis est un programme philosophique révolutionnaire.

2. La structure de l'argument et la critique de la prudence épistémique

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« [...] or j'ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés. »

L'argument peut être reconstruit sous forme syllogistique :

  1. Prémisse majeure (principe de prudence) : Il est prudent de ne jamais se fier entièrement à ceux qui nous ont trompés, même une seule fois.
  2. Prémisse mineure (fait d'expérience) : Les sens m'ont quelquefois trompé.
  3. Conclusion : Il n'est pas prudent de se fier entièrement aux sens.

Cette structure apparemment simple mérite un examen attentif. La prémisse majeure énonce un principe de prudence (prudentia) emprunté au domaine moral et transposé au domaine épistémique. Dans la vie courante, nous appliquons ce principe aux témoins : si quelqu'un nous a menti une fois, nous hésitons à le croire à l'avenir. Descartes étend ce principe aux facultés cognitives : si les sens nous ont trompés une fois, nous devons nous méfier d'eux en général. Mais ce principe est-il raisonnable ? Ordinairement, nous ne l'appliquons pas de manière aussi stricte. Un ami qui nous a menti une fois par politesse ne perd pas toute crédibilité. Nous distinguons les contextes : on peut faire confiance à quelqu'un pour les choses importantes tout en sachant qu'il enjolive parfois la vérité dans les détails. De même, pourquoi ne pas distinguer les contextes où les sens sont fiables de ceux où ils ne le sont pas ?

La réponse de Descartes tient au niveau d'exigence qu'il s'est fixé. Il ne cherche pas des croyances « probables » ou « raisonnables », mais des croyances « absolument certaines et indubitables ». Dans cette perspective, le moindre risque d'erreur suffit à disqualifier une source. Le principe de prudence, appliqué avec cette rigueur, conduit à rejeter tout ce qui n'est pas infaillible. Ce standard extraordinairement élevé — qui exige l'indubitabilité absolue — révèle le standard de certitude que Descartes s'est fixé. Il reflète son ambition fondationnaliste : construire les sciences sur des bases inébranlables, où toute certitude repose sur des fondements que nul doute ultérieur ne pourrait ébranler.

La prémisse mineure fait appel à l'expérience. Descartes affirme avoir « quelquefois » (interdum) constaté que les sens le trompaient. Le terme interdum est significatif : il ne s'agit pas d'une erreur isolée, mais d'un fait récurrent. Les sens nous trompent « de temps en temps », avec une certaine régularité.

3. Les exemples d'illusions sensibles et le contexte sceptique

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Descartes ne donne pas d'exemples dans la Première Méditation elle-même, mais il en fournit dans d'autres textes. La Sixième Méditation mentionne le cas classique de la tour carrée qui paraît ronde vue de loin. D'autres exemples peuvent être tirés de la Dioptrique et des Principes :

Les illusions de distance et de taille : Un objet éloigné paraît plus petit qu'un objet proche de même taille réelle. Le soleil et la lune semblent avoir la taille d'une assiette, alors qu'ils sont immensément plus grands que la terre. Les étoiles paraissent minuscules alors qu'elles sont gigantesques.

Les illusions de forme : Un bâton plongé dans l'eau paraît brisé. Un cercle vu de biais paraît elliptique.

Les illusions de couleur : Un objet change de couleur apparente selon l'éclairage.

Les illusions tactiles : Une même eau peut paraître chaude à une main froide et froide à une main chaude.

Ces exemples relèvent de ce que les sceptiques anciens appelaient les « tropes » ou « modes » de la suspension du jugement. Sextus Empiricus, dans ses Esquisses pyrrhoniennes, avait systématiquement catalogué les variations de la perception selon les conditions (distance, position, état du sujet, mélange avec d'autres objets, etc.). C'est principalement le cinquième trope — « des positions, des distances et des lieux » — que Descartes mobilise ici, même s'il ne le nomme pas explicitement. La tour carrée qui paraît ronde de loin, les étoiles qui semblent petites, le bâton qui paraît brisé dans l'eau : tous ces exemples illustrent la relativité de la perception aux conditions d'observation, ce qui « manque donc de l'objectivité qui caractérise la connaissance vraie », comme le notent Thomas Lennon et Michael Hickson.

Cependant, Descartes ne tire pas les mêmes conclusions que les pyrrhoniens. Pour les sceptiques, la relativité de la perception conduit à la suspension définitive du jugement. Pour Descartes, la mise en évidence de la faillibilité des sens est une étape provisoire dans la recherche d'un fondement plus solide. Cette différence de finalité explique pourquoi Descartes ne s'attarde pas sur les tropes pyrrhoniens. Il les mentionne de manière « allusive », non pour développer un scepticisme systématique, mais pour préparer le passage à un niveau de doute supérieur.

4. La portée limitée du premier argument et l'introduction de l'objection

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L'argument de l'erreur des sens a une portée limitée, que Descartes reconnaît immédiatement. Les cas d'illusion concernent principalement des « choses peu sensibles et fort éloignées » (de iis, quae exigua sunt, vel remote). La tour paraît ronde parce qu'elle est loin ; le bâton paraît brisé parce que la réfraction dans l'eau déforme l'image. Cette observation suggère une stratégie de défense pour l'empiriste : peut-être les sens ne sont-ils pas fiables pour les objets petits ou éloignés, mais ils le sont pour les objets proches et de taille moyenne, perçus dans des conditions normales.

C'est pourquoi Descartes formule lui-même l'objection la plus naturelle à son premier argument :

« Mais, encore que les sens nous trompent quelquefois, touchant les choses peu sensibles et fort éloignées, il s'en rencontre peut-être beaucoup d'autres, desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur moyen : par exemple, que je sois ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature. »

Certes, les sens nous trompent parfois dans des conditions défavorables (objets petits, éloignés, mal éclairés), mais qu'en est-il des perceptions immédiates, dans des conditions optimales ? Peut-on raisonnablement douter que je sois « ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains » ? L'adverbe « raisonnablement » est capital : le doute doit être raisonnable ; un doute qui s'étendrait à toutes les perceptions, même les plus évidentes, serait déraisonnable, voire pathologique.

B. La scène paradigmatique du doute sur l'évidence sensible

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1. Le philosophe auprès du feu : construction d'une certitude apparemment inébranlable

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« [...] que je sois ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains [...]. »

Cette description est l'une des plus célèbres de l'histoire de la philosophie. Elle constitue une scène paradigmatique de certitude sensible, un tableau qui rassemble tous les éléments censés garantir la fiabilité maximale de la perception. La scène est remarquablement concrète et quotidienne : ce n'est pas une expérience de laboratoire, ni une situation exceptionnelle ; c'est la situation ordinaire d'un homme cultivé du XVIIe siècle, dans son cabinet de travail.

Tous les éléments sont choisis pour maximiser la fiabilité de la perception : la proximité spatiale (les objets sont à portée immédiate), la taille moyenne (il ne s'agit pas d'objets minuscules), les conditions d'observation normales (le méditant est éveillé, attentif, dans un environnement familier et bien éclairé par le feu), la familiarité des objets (ce sont des objets quotidiens, bien connus, sans ambiguïté), la convergence des sens (le méditant voit le feu, sent sa chaleur, touche le papier), et enfin l'implication corporelle (le méditant perçoit non seulement des objets extérieurs, mais aussi son propre corps en situation).

Comme le souligne Gary Hatfield, cette accumulation d'éléments favorables semble rendre le doute impossible. Si l'on ne peut pas faire confiance aux sens dans ces conditions, peut-on jamais leur faire confiance ? La scène a une dimension autobiographique évidente (on imagine Descartes lui-même dans sa retraite hollandaise), mais aussi une dimension exemplaire : chaque lecteur peut se reconnaître dans cette situation ou dans une situation analogue, rendant la question « puis-je douter de cela ? » personnelle. La scène fonctionne ainsi comme un cas limite : si ce cas résiste au doute, l'empirisme est sauvé ; s'il cède, l'empirisme s'effondre.

2. L'hypothèse de la folie : impossibilité et rejet méthodologique

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« Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps-ci soient à moi ? si ce n'est peut-être que je me compare à ces insensés, de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile, qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois, lorsqu'ils sont très pauvres ; qu'ils sont vêtus d'or et de pourpre, lorsqu'ils sont tout nus ; ou s'imaginent être des cruches, ou avoir un corps de verre. »

Pour douter de perceptions aussi évidentes, il faudrait être fou. Descartes introduit alors l'hypothèse de la folie (amentia, dementia) comme seule possibilité apparente de douter de ces évidences. Il décrit les fous selon la conception médicale de son époque : leur cerveau est « troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile » — explication humorale de la folie selon la médecine antique. Les exemples illustrent deux types de délire : le délire sur les circonstances (se croire roi quand on est pauvre, vêtu d'or quand on est nu) et le délire sur le corps propre (s'imaginer être une cruche ou avoir un corps de verre). L'allusion au « corps de verre » renvoie probablement au roi Charles VI de France, qui souffrait de cette illusion célèbre.

Mais Descartes rejette immédiatement cette hypothèse :

« Mais quoi ? ce sont des fous ; et je ne serais pas moins extravagant, si je me réglais sur leurs exemples. »

Ce rejet a suscité des débats philosophiques importants. Pourquoi Descartes écarte-t-il si rapidement l'hypothèse de la folie, alors qu'il prendra au sérieux l'hypothèse du rêve et même celle du malin génie ? Plusieurs interprétations complémentaires l'expliquent :

L'interprétation méthodologique (Frankfurt, Ablondi) : L'hypothèse de la folie détruirait la rationalité elle-même. Si je suis fou, je ne peux pas raisonner correctement, et donc je ne peux pas conduire une méditation philosophique. L'entreprise des Méditations présuppose un lecteur sain d'esprit, capable de suivre des arguments. Prendre au sérieux l'hypothèse de la folie, ce serait « mettre fin à l'ouvrage avant même qu'il ait commencé ». Le doute cartésien est un doute raisonnable : il procède par arguments, examine des hypothèses, tire des conclusions. Or, le fou ne raisonne pas ; il délire.

L'interprétation de l'universalité (Lennon et Hickson) : L'argument de la folie manque d'universalité. L'argument de l'erreur des sens nous fait réaliser que « nous tous, parfois, sommes trompés par les sens ». L'argument de la folie ne fait réaliser que « certains d'entre nous, parfois, sont trompés par les sens ». Les fous sont une exception, non la norme. Supposer que « les vapeurs persistantes ont atteint la tête de tout le monde, ou de quelqu'un en particulier » est « peut-être, comme le dit Descartes, lui-même un signe de folie ». La folie est une condition pathologique qui affecte certains individus, non une possibilité universelle.

L'interprétation dialogique (Larmore) : Celui qui rejette l'hypothèse de la folie n'est pas Descartes lui-même, mais le « méditant empiriste » qui, à ce stade du texte, croit encore que les sens sont la base de toute connaissance. Pour cet empiriste, il est rationnel de rejeter l'hypothèse de la folie : la perception normale des objets proches fait partie de son cadre de référence, et il serait absurde de le remettre en question sur la base d'un cas pathologique.

Enfin, Michel Foucault et Jacques Derrida ont mené un célèbre débat sur ce passage. Pour Foucault (Histoire de la folie, 1961), le rejet cartésien de la folie inaugure l'« âge classique » qui exclut la déraison du champ de la pensée légitime. Pour Derrida (« Cogito et histoire de la folie », 1963), au contraire, le cogito cartésien résiste même à l'hypothèse de la folie : même si je suis fou, je pense, donc je suis. La folie n'est pas exclue ; elle est intégrée et dépassée par le cogito. Le doute hyperbolique va même plus loin, en envisageant une tromperie universelle qui rendrait fou même les sains d'esprit.

3. La transition vers l'argument du rêve : le passage du pathologique au naturel

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« Toutefois j'ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que j'ai coutume de dormir et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensés, lorsqu'ils veillent. »

La transition de la folie au rêve est remarquable par sa fluidité et son ingéniosité. Descartes refuse de « se régler sur l'exemple des fous », mais il reconnaît immédiatement qu'en tant qu'« homme », il a « coutume de dormir » et de vivre en rêve des expériences comparables à celles des fous, « ou quelquefois de moins vraisemblables ». Ce que le fou vit à l'état de veille (des perceptions fausses qu'il croit vraies), l'homme normal le vit en rêve.

La distinction entre folie et rêve est capitale pour comprendre la logique du doute cartésien. Ces deux hypothèses semblent similaires (toutes deux impliquent des perceptions fausses que le sujet croit vraies), mais elles diffèrent profondément. La folie est pathologique (affecte certains individus, résulte d'un dérangement cérébral, détruit la rationalité) ; le rêve est naturel et universel (tout le monde rêve, fait partie de la condition humaine normale, préserve la rationalité puisqu'on peut raisonner sur les rêves). De même, la folie est un doute gratuit (supposer qu'on est fou sans raison est arbitraire), tandis que le rêve est un doute raisonnable (supposer qu'on rêve, alors qu'on rêve régulièrement et que nos rêves sont parfois très vivaces, a des fondements dans l'expérience).

L'expression « les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables » est significative : les rêves peuvent être encore plus extravagants que les délires des fous. On peut rêver qu'on vole, qu'on traverse des murs, qu'on parle avec des morts. L'imagination onirique n'a pas de limites. Comme le concluent Lennon et Hickson : « L'argument du rêve fournit un argument de relativité qui montre à tous les lecteurs des Méditations que nous tous, au moins parfois, sommes trompés par les sens à propos de nous-mêmes. C'est un doute raisonnable parce que dormir et rêver font partie de la vie de chacun. »

Cette transition accomplit ce que l'argument de la folie ne pouvait pas faire : elle permet de douter des perceptions les plus évidentes (être assis auprès du feu, avoir des mains, un corps) sans sortir du cadre de la raison. Car le rêve est une expérience universelle et normale ; reconnaître qu'on rêve, ce n'est pas s'avouer fou.

4. La structure dialectique du premier argument

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La progression de la Première Méditation illustre une structure dialectique caractéristique de la méthode cartésienne. Chaque niveau de certitude est testé, objecté, puis dépassé par un niveau de doute supérieur :

  1. Premier niveau (erreur des sens) : Les sens nous trompent parfois, sur les objets petits ou éloignés. → Le doute est partiel.
  2. Deuxième niveau (l'évidence sensible immédiate) : Mais qu'en est-il des perceptions des objets proches et de taille moyenne ? → L'objection défend ces perceptions.
  3. Troisième niveau (argument du rêve) : L'expérience entière pourrait être un rêve. → Le doute s'étend à toutes les perceptions sensibles.
  4. Quatrième niveau (hypothèse du Dieu trompeur / malin génie) : Même les vérités mathématiques pourraient être fausses. → Le doute devient universel.

L'argument de l'erreur des sens est ainsi la première étape d'une escalade du doute qui ne s'arrêtera qu'avec l'hypothèse du malin génie. Chaque étape englobe et dépasse la précédente, jusqu'à ce que rien ne soit épargné.

5. Portée pédagogique et philosophique

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L'objection de l'évidence sensible immédiate a une fonction pédagogique essentielle : elle permet au lecteur de formuler sa propre résistance au doute, avant de voir cette résistance surmontée. Un lecteur qui lirait l'argument de l'erreur des sens pourrait se dire : « Certes, les sens me trompent parfois sur les objets éloignés, mais pas sur ce que je perçois ici et maintenant. » En formulant explicitement cette objection, Descartes montre qu'il l'a anticipée. Le lecteur se sent compris ; sa résistance est prise au sérieux. Puis, en surmontant l'objection par l'argument du rêve, Descartes conduit le lecteur à abandonner sa résistance.

Sur le plan philosophique, l'argument de l'erreur des sens pose plusieurs questions fondamentales : qu'est-ce qui rend une perception « certaine » ? qu'est-ce que la « normalité » cognitive ? comment se fonde la confiance épistémique ? Ces questions traversent toute la philosophie moderne, de Locke à Kant.

L'argument accomplit plusieurs fonctions dans l'économie des Méditations : il identifie les sens comme le « fondement » apparent du savoir et amorce la critique de ce fondement ; il introduit la logique du doute méthodique ; il établit une hiérarchie des certitudes ; il introduit la distinction entre le doute raisonnable et le doute déraisonnable ; il pose la question de la confiance épistémique. L'argument de l'erreur des sens est donc bien plus qu'un préliminaire rhétorique : il établit les coordonnées du problème épistémologique que les Méditations vont traiter.

III. L'argument du rêve (§ 5-7)

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A. L'indiscernabilité de la veille et du sommeil

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« Toutefois j'ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que j'ai coutume de dormir et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensés, lorsqu'ils veillent. »

Descartes introduit ici l'argument du rêve, l'un des plus célèbres de l'histoire de la philosophie. La transition est subtile : ce que le philosophe refuse d'envisager comme folie, il l'accepte comme rêve. Le rêve est une expérience universelle (« je suis homme »), contrairement à la folie qui affecte certains individus seulement. Chaque nuit, nous vivons des expériences comparables à celles des fous : nous croyons percevoir des choses qui n'existent pas.

« Combien de fois m'est-il arrivé de songer, la nuit, que j'étais en ce lieu, que j'étais habillé, que j'étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ? »

L'exemple est frappant par son parallélisme avec la situation décrite précédemment. Les mêmes détails (le lieu, les vêtements, le feu) qui semblaient garantir la réalité de l'expérience actuelle peuvent être présents dans un rêve. Le rêve reproduit les conditions mêmes de l'évidence sensible : dans le rêve, je crois aussi être éveillé.

« Il me semble bien à présent que ce n'est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ; que cette tête que je remue n'est point assoupie ; que c'est avec dessein et de propos délibéré que j'étends cette main, et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. »

Descartes tente une contre-objection : l'expérience actuelle possède une clarté et une distinction que le rêve n'a pas. Les mouvements sont volontaires (« avec dessein et de propos délibéré »), les perceptions sont nettes. Mais cette distinction ne tient pas, comme la suite le montre.

« Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d'avoir été souvent trompé, lorsque je dormais, par de semblables illusions. Et m'arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu'il n'y a point d'indices concluants, ni de marques assez certaines par où l'on puisse distinguer nettement la veille d'avec le sommeil, que j'en suis tout étonné ; et mon étonnement est tel, qu'il est presque capable de me persuader que je dors. »

La conclusion est vertigineuse : il n'existe aucun critère permettant de distinguer avec certitude la veille du sommeil. L'argument ne prétend pas que nous rêvons actuellement, mais qu'il n'y a pas de « marques certaines » pour l'exclure. L'étonnement (stupor en latin) que ressent Descartes est philosophique : c'est le thaumazein aristotélicien, l'étonnement comme source de la philosophie.

La formule finale est paradoxale : l'étonnement est « presque capable de me persuader que je dors ». Ce « presque » est important. Descartes ne conclut pas qu'il dort, mais que la possibilité du rêve suffit à rendre douteuses toutes les perceptions sensibles. Le doute est hyperbolique : il va au-delà de ce que la raison commune accepterait.

B. Ce qui résiste au doute du rêve : l'analogie du peintre

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« Supposons donc maintenant que nous sommes endormis, et que toutes ces particularités-ci, à savoir, que nous ouvrons les yeux, que nous remuons la tête, que nous étendons les mains, et choses semblables, ne sont que de fausses illusions [...]. Toutefois il faut au moins avouer que les choses qui nous sont représentées dans le sommeil sont comme des tableaux et des peintures, qui ne peuvent être formées qu'à la ressemblance de quelque chose de réel et de véritable. »

Descartes accepte de supposer qu'il rêve. Même les éléments les plus évidents (ouvrir les yeux, remuer la tête, étendre les mains) pourraient être des illusions. Mais cette concession n'est pas totale. Les images du rêve, comme les tableaux des peintres, doivent « ressembler » à quelque chose de réel. Le rêve ne crée pas ex nihilo ; il recompose des éléments qui ont une origine dans le réel.

« Car de vrai les peintres, lors même qu'ils s'étudient avec le plus d'artifice à représenter des sirènes et des satyres par des formes bizarres et extraordinaires, ne leur peuvent pas toutefois attribuer des formes et des natures entièrement nouvelles, mais font seulement un certain mélange et composition des membres de divers animaux. »

L'analogie du peintre est cruciale. Même les représentations les plus fantastiques (sirènes, satyres) résultent d'une combinaison d'éléments empruntés à la réalité. Le peintre ne peut « attribuer des formes et des natures entièrement nouvelles » ; il recompose ce qui existe déjà. Ainsi, le rêve le plus extravagant présuppose des éléments simples qui, eux, doivent être réels.

« Ou bien, si peut-être leur imagination est assez extravagante pour inventer quelque chose de si nouveau, que jamais nous n'ayons rien vu de semblable [...], certes à tout le moins les couleurs dont ils le composent doivent-elles être véritables. »

Descartes envisage même le cas limite où l'invention serait totalement nouvelle. Même alors, les « couleurs » (c'est-à-dire les éléments les plus simples et les plus généraux de la composition) doivent être véritables. On atteint ici une limite du doute du rêve : il ne peut pas affecter les « natures simples ».

IV. La distinction entre sciences composées et sciences simples (§ 8-9)

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A. Les natures simples et universelles

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« Et par la même raison, encore que ces choses générales, à savoir, des yeux, une tête, des mains, et autres semblables, pussent être imaginaires, il faut toutefois avouer qu'il y a des choses encore plus simples et plus universelles, qui sont vraies et existantes [...]. De ce genre de choses est la nature corporelle en général, et son étendue ; ensemble la figure des choses étendues, leur quantité ou grandeur, et leur nombre ; comme aussi le lieu où elles sont, le temps qui mesure leur durée, et autres semblables. »

Descartes dresse ici la liste des « natures simples et universelles » qui résistent au doute du rêve. Ces notions sont :

  • la nature corporelle (l'étendue)
  • la figure
  • la quantité
  • le nombre
  • le lieu
  • le temps

Ces concepts sont communs à tout ce qui peut être représenté, réel ou imaginaire. Ils constituent le matériau élémentaire de toute représentation possible.

Le concept d'« étendue » (extensio) est particulièrement important dans la philosophie cartésienne. Il deviendra l'attribut principal de la substance matérielle, définissant l'essence des corps. Ici, Descartes note simplement que l'étendue est présupposée par toute représentation spatiale, qu'elle soit vraie ou fausse.

B. La hiérarchie des sciences

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« C'est pourquoi peut-être que de là nous ne conclurons pas mal, si nous disons que la physique, l'astronomie, la médecine, et toutes les autres sciences qui dépendent de la considération des choses composées, sont fort douteuses et incertaines ; mais que l'arithmétique, la géométrie, et les autres sciences de cette nature, qui ne traitent que de choses fort simples et fort générales, sans se mettre beaucoup en peine si elles sont dans la nature, ou si elles n'y sont pas, contiennent quelque chose de certain et d'indubitable. »

Ce passage établit une distinction épistémologique fondamentale. Les sciences « composées » (physique, astronomie, médecine) dépendent de l'existence réelle de leurs objets ; elles sont donc affectées par le doute du rêve. Les sciences « simples » (arithmétique, géométrie) ne traitent que de relations entre concepts, indépendamment de leur réalisation dans la nature.

La formule « sans se mettre beaucoup en peine si elles sont dans la nature, ou si elles n'y sont pas » est remarquable. Elle caractérise les mathématiques comme des sciences purement formelles, dont la validité ne dépend pas de l'existence des objets étudiés. Que je rêve ou non, les propriétés du triangle restent les mêmes.

« Car, soit que je veille ou que je dorme, deux et trois joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq, et le carré n'aura jamais plus de quatre côtés ; et il ne semble pas possible que des vérités si apparentes puissent être soupçonnées d'aucune fausseté ou d'incertitude. »

Les exemples sont élémentaires : 2 + 3 = 5, le carré a quatre côtés. Ces vérités mathématiques semblent immunisées contre le doute. Leur évidence est telle qu'elle paraît inattaquable. Descartes a atteint ce qui semble être un roc de certitude, un point fixe sur lequel reconstruire le savoir. Mais le « il ne semble pas possible » (nec fieri posse videtur en latin) laisse entrevoir que cette impossibilité n'est qu'apparente. Le doute n'est pas encore à son terme. Descartes va maintenant forger une hypothèse qui mettra en cause les vérités mathématiques elles-mêmes.

V. L'hypothèse du Dieu trompeur (§ 10-11)

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A. La toute-puissance divine et la possibilité de l'erreur universelle

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« Toutefois il y a longtemps que j'ai dans mon esprit une certaine opinion, qu'il y a un Dieu qui peut tout, et par qui j'ai été créé et produit tel que je suis. Or qui me peut avoir assuré que ce Dieu n'ait point fait qu'il n'y ait aucune terre, aucun ciel, aucun corps étendu, aucune figure, aucune grandeur, aucun lieu, et que néanmoins j'aie les sentiments de toutes ces choses, et que tout cela ne me semble point exister autrement que je le vois ? »

Descartes introduit ici l'hypothèse du Dieu trompeur, l'argument le plus radical de la Première Méditation. L'argument repose sur l'idée traditionnelle d'un Dieu tout-puissant. Si Dieu peut tout, rien ne l'empêche en principe de me faire percevoir un monde qui n'existe pas, de me faire croire que j'ai un corps alors que je n'en ai point.

La liste des choses qui pourraient ne pas exister reprend les « natures simples » identifiées précédemment : terre, ciel, corps étendu, figure, grandeur, lieu. Même ces éléments fondamentaux de toute représentation spatiale pourraient être des illusions. Le doute atteint ici une profondeur vertigineuse : ce n'est plus seulement la réalité du monde extérieur qui est en question, mais la structure même de notre représentation.

« Et même, comme je juge quelquefois que les autres se méprennent, même dans les choses qu'ils pensent savoir avec le plus de certitude, il se peut faire qu'il ait voulu que je me trompe toutes les fois que je fais l'addition de deux et de trois, ou que je nombre les côtés d'un carré, ou que je juge de quelque chose encore plus facile, si l'on se peut imaginer rien de plus facile que cela. »

L'argument s'étend désormais aux vérités mathématiques. Descartes constate d'abord que les hommes se trompent parfois sur ce qu'ils croient savoir le plus certainement. Cette observation empirique ouvre une possibilité : peut-être que je me trompe moi-même sur les vérités les plus évidentes. Un Dieu tout-puissant pourrait faire en sorte que je me trompe à chaque calcul, même le plus simple.

C'est le point culminant du doute : non seulement le monde extérieur, mais les vérités mathématiques elles-mêmes, les évidences rationnelles les plus certaines, deviennent douteuses. Le doute est désormais « hyperbolique », c'est-à-dire excessif, dépassant les limites du raisonnable.

B. L'objection de la bonté divine

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« Mais peut-être que Dieu n'a pas voulu que je fusse déçu de la sorte, car il est dit souverainement bon. Toutefois, si cela répugnerait à sa bonté, de m'avoir fait tel que je me trompasse toujours, cela semblerait aussi lui être aucunement contraire, de permettre que je me trompe quelquefois, et néanmoins je ne puis douter qu'il ne le permette. »

Descartes envisage une objection théologique : Dieu, étant souverainement bon, ne peut pas vouloir me tromper. Mais cette objection se retourne. Si la bonté divine est incompatible avec l'erreur permanente, pourquoi est-elle compatible avec l'erreur occasionnelle ? Or, nous nous trompons parfois : c'est un fait d'expérience. La bonté divine ne garantit donc pas l'absence d'erreur.

Cet argument est subtil. Descartes ne nie pas la bonté de Dieu ; il montre que cette bonté, même admise, ne suffit pas à exclure la possibilité de l'erreur. Le problème du mal (ici, le mal épistémique qu'est l'erreur) reste entier. La théodicée ne résout pas le problème du doute.

C. L'extension aux athées

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« Il y aura peut-être ici des personnes qui aimeront mieux nier l'existence d'un Dieu si puissant, que de croire que toutes les autres choses sont incertaines. Mais ne leur résistons pas pour le présent, et supposons, en leur faveur, que tout ce qui est dit ici d'un Dieu soit une fable. »

Descartes anticipe une objection : certains pourraient préférer l'athéisme à l'acceptation d'une incertitude universelle. Mais cette échappatoire est vaine. Même si Dieu n'existe pas, le doute subsiste, voire se renforce.

« Toutefois, de quelque façon qu'ils supposent que je sois parvenu à l'état et à l'être que je possède, soit qu'ils l'attribuent à quelque destin ou fatalité, soit qu'ils le réfèrent au hasard, soit qu'ils veuillent que ce soit par une continuelle suite et liaison des choses, il est certain que, puisque faillir et se tromper est une espèce d'imperfection, d'autant moins puissant sera l'auteur qu'ils attribueront à mon origine, d'autant plus sera-t-il probable que je suis tellement imparfait que je me trompe toujours. »

L'argument est retourné de façon brillante. Quelle que soit l'origine supposée de mon être (destin, hasard, nécessité naturelle), moins cette cause est parfaite, plus il est probable que son effet (moi) soit imparfait et sujet à l'erreur. L'athéisme, loin de restaurer la certitude, la compromet davantage. Sans un Dieu parfait pour garantir mes facultés, je suis livré à une imperfection peut-être radicale.

VI. La conclusion du premier mouvement du doute (§ 12)

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« Auxquelles raisons je n'ai certes rien à répondre, mais je suis contraint d'avouer que, de toutes les opinions que j'avais autrefois reçues en ma créance pour véritables, il n'y en a pas une de laquelle je ne puisse maintenant douter, non par aucune inconsidération ou légèreté, mais pour des raisons très fortes et mûrement considérées : de sorte qu'il est nécessaire que j'arrête et suspende désormais mon jugement sur ces pensées, et que je ne leur donne pas plus de créance, que je ferais à des choses qui me paraîtraient évidemment fausses, si je désire trouver quelque chose de constant et d'assuré dans les sciences. »

Ce paragraphe marque la conclusion du premier mouvement de la méditation. Le résultat est total : « il n'y en a pas une » de mes anciennes opinions qui échappe au doute. Descartes insiste sur le caractère méthodique de cette suspension : elle ne procède pas de l'« inconsidération ou légèreté », mais de « raisons très fortes et mûrement considérées ».

La formule « arrêter et suspendre mon jugement » (en grec, epochè) rappelle le vocabulaire sceptique. Mais la finalité est inverse : Descartes suspend son jugement pour pouvoir ensuite établir des certitudes. La suspension est provisoire, non définitive.

Le principe méthodologique du début est réaffirmé : ce qui est douteux doit être traité comme faux, si l'on veut « trouver quelque chose de constant et d'assuré dans les sciences ». Le doute est un instrument, non une fin en soi.

VII. La résistance des anciennes opinions (§ 13)

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« Mais il ne suffit pas d'avoir fait ces remarques, il faut encore que je prenne soin de m'en souvenir ; car ces anciennes et ordinaires opinions me reviennent encore souvent en la pensée, le long et familier usage qu'elles ont eu avec moi leur donnant droit d'occuper mon esprit contre mon gré, et de se rendre presque maîtresses de ma créance. »

Descartes fait ici une remarque de psychologie épistémique. Les anciennes opinions ont une force propre qui leur vient de l'habitude. Elles « reviennent » à l'esprit, « contre mon gré ». La métaphore est presque juridique : le « long et familier usage » leur donne un « droit » d'occuper l'esprit. Les croyances ne sont pas de simples contenus neutres ; elles ont une efficace, une tendance à s'imposer.

Ce passage révèle une conception de l'esprit comme champ de forces. La volonté de douter ne suffit pas à neutraliser les croyances ; celles-ci ont leur inertie propre. Le philosophe doit lutter contre cette tendance naturelle à retomber dans les certitudes familières.

« Et je ne me désaccoutumerai jamais d'y acquiescer, et de prendre confiance en elles, tant que je les considérerai telles qu'elles sont en effet, c'est à savoir en quelque façon douteuses, comme je viens de montrer, et toutefois fort probables, en sorte que l'on a beaucoup plus de raison de les croire que de les nier. »

Descartes reconnaît que les anciennes opinions sont « fort probables ». Il serait plus raisonnable de les croire que de les nier. Mais la probabilité n'est pas la certitude. Pour les besoins de la recherche métaphysique, le probable doit être traité comme le faux. Cette exigence va contre le sens commun et contre la tendance naturelle de l'esprit.

« C'est pourquoi je pense que j'en userai plus prudemment, si, prenant un parti contraire, j'emploie tous mes soins à me tromper moi-même, feignant que toutes ces pensées sont fausses et imaginaires. »

La solution est paradoxale : pour contrebalancer la force des opinions probables, Descartes décide de « se tromper lui-même » volontairement. Il va « feindre » que tout est faux. Cette décision marque le passage du doute simplement méthodique au doute hyperbolique assumé. Il ne s'agit plus seulement de suspendre son jugement, mais d'adopter activement la position contraire aux croyances naturelles.

L'expression « balancer mes préjugés » serait éclairante. L'esprit est comme une balance. Les préjugés font pencher d'un côté. Pour rétablir l'équilibre (et donc l'impartialité du jugement), il faut ajouter un poids de l'autre côté. Le doute volontaire joue ce rôle de contrepoids.

VIII. L'hypothèse du malin génie (§ 14)

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A. L'invention d'une fiction méthodologique

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« Je supposerai donc qu'il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vérité, mais un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant, qui a employé toute son industrie à me tromper. »

Descartes forge ici l'une des figures les plus célèbres de l'histoire de la philosophie : le « malin génie » (genius malignus en latin). Ce n'est pas un Dieu trompeur (ce serait contradictoire avec l'idée de Dieu comme source de vérité), mais une entité maléfique, « non moins rusé et trompeur que puissant », dont la seule raison d'être est de me tromper.

Pourquoi cette nouvelle hypothèse ? L'argument du Dieu trompeur posait un problème théologique : Dieu, par définition, ne peut pas être trompeur. Le malin génie contourne cette difficulté. C'est une pure fiction méthodologique, un outil pour maintenir le doute à son maximum d'intensité. Peu importe qu'une telle entité existe réellement ; il suffit qu'elle soit concevable pour que le doute soit justifié.

« Je penserai que le ciel, l'air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures que nous voyons, ne sont que des illusions et tromperies, dont il se sert pour surprendre ma crédulité. »

Le champ d'action du malin génie est total. Tout ce qui constitue le monde extérieur (« le ciel, l'air, la terre ») mais aussi les qualités sensibles (« les couleurs, les figures, les sons ») sont potentiellement des « illusions et tromperies ». La réalité tout entière devient suspecte, un piège tendu à ma « crédulité ».

« Je me considérerai moi-même comme n'ayant point de mains, point d'yeux, point de chair, point de sang, comme n'ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses. »

Le doute atteint désormais mon propre corps. Je dois supposer que je n'ai « point de mains, point d'yeux, point de chair, point de sang ». Mon corps tout entier pourrait être une illusion. Seule subsiste une croyance fausse : « croyant faussement avoir toutes ces choses ». Mais cette croyance, elle, existe. Le mouvement vers le cogito est préparé, sans être encore explicité.

B. La résolution de maintenir le doute

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« Je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n'est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d'aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement. C'est pourquoi je prendrai garde soigneusement de ne point recevoir en ma croyance aucune fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand trompeur, que, pour puissant et rusé qu'il soit, il ne me pourra jamais rien imposer. »

Descartes affirme sa résolution avec une détermination remarquable. L'adverbe « obstinément » traduit une volonté de fer. Même si aucune vérité ne peut être atteinte, au moins la suspension du jugement est possible. C'est un gain : en ne croyant à rien, on ne croit à rien de faux. Le malin génie ne peut « rien imposer » à celui qui refuse tout assentiment.

On voit ici apparaître le rôle de la volonté dans le doute cartésien. Le doute n'est pas seulement un état intellectuel ; c'est une décision, un acte de la volonté. Face aux « ruses » du trompeur, l'esprit se met en position de défense active. La vigilance intellectuelle est une forme de vertu.

IX. La difficulté de maintenir le doute (§ 15)

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A. La paresse et l'attrait de la vie ordinaire

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« Mais ce dessein est pénible et laborieux, et une certaine paresse m'entraîne insensiblement dans le train de ma vie ordinaire. »

La fin de la méditation prend une tonalité plus personnelle. Descartes avoue la difficulté de maintenir le doute. Le projet est « pénible et laborieux ». Une « paresse » naturelle pousse à retourner à la « vie ordinaire », c'est-à-dire à l'attitude naturelle où l'on ne doute de rien. Le doute hyperbolique demande un effort constant, une tension contre les tendances spontanées de l'esprit.

B. La métaphore de l'esclave rêvant de liberté

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« Et tout de même qu'un esclave qui jouissait dans le sommeil d'une liberté imaginaire, lorsqu'il commence à soupçonner que sa liberté n'est qu'un songe, craint d'être réveillé, et conspire avec ces illusions agréables pour en être plus longuement abusé, ainsi je retombe insensiblement de moi-même dans mes anciennes opinions, et j'appréhende de me réveiller de cet assoupissement. »

Cette métaphore finale est d'une grande richesse. L'esclave qui rêve de liberté ne veut pas se réveiller ; il préfère l'illusion agréable à la réalité pénible. De même, nous préférons nos croyances confortables à l'inconfort du doute. Les « anciennes opinions » sont comme un sommeil dont nous ne voulons pas sortir.

Mais la métaphore contient aussi une promesse. L'esclave qui se réveille découvre sa condition réelle ; c'est le premier pas vers une possible émancipation. Le philosophe qui s'éveille du sommeil dogmatique accède à une lucidité nouvelle. Le « réveil » est douloureux, mais nécessaire.

« De peur que les veilles laborieuses qui succéderaient à la tranquillité de ce repos, au lieu de m'apporter quelque jour et quelque lumière dans la connaissance de la vérité, ne fussent pas suffisantes pour éclaircir toutes les ténèbres des difficultés qui viennent d'être agitées. »

La méditation s'achève sur une note d'incertitude. Descartes craint que l'effort de réflexion (« les veilles laborieuses ») ne suffise pas à dissiper les « ténèbres » du doute. La lumière de la vérité est espérée, mais non garantie. Cette fin ouverte prépare la suite : la Seconde Méditation apportera effectivement une première lumière avec la découverte du cogito.

Conclusion : portée et signification de la Première Méditation

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A. Le bilan du doute

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La Première Méditation a accompli un travail de destruction systématique. Toutes les sources de connaissance ont été mises en doute : les sens (argument de l'erreur des sens), l'imagination (argument du rêve), et même l'entendement (hypothèse du Dieu trompeur et du malin génie). Rien ne subsiste de l'édifice des anciennes opinions.

Le doute a progressé par cercles concentriques, du plus superficiel au plus profond. On peut distinguer trois niveaux :

  1. Le doute empirique : les sens nous trompent parfois
  2. Le doute onirique : je pourrais rêver
  3. Le doute métaphysique : un être tout-puissant pourrait me tromper sur tout

Chaque niveau engloutit le précédent et l'approfondit.

B. Les caractères du doute cartésien

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Le doute cartésien présente des caractères distinctifs qui le distinguent du scepticisme antique et moderne :

  • Méthodique : c'est un instrument au service de la recherche de la vérité, non une fin en soi.
  • Hyperbolique : il va au-delà de ce que le bon sens commun accepterait, en traitant le simplement douteux comme certainement faux.
  • Provisoire : destiné à être surmonté, il prépare la reconstruction du savoir.
  • Volontaire : c'est une décision, un acte de la volonté qui résiste aux tendances naturelles de l'esprit.

C. La préparation de la Seconde Méditation

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La Première Méditation s'achève dans les « ténèbres », mais elle a préparé la « lumière » qui viendra. En effet, le doute radical a isolé un élément qui résiste implicitement à la destruction : l'acte même de douter. En supposant que je n'ai pas de corps, je suppose que je crois faussement avoir un corps ; mais cette croyance, vraie ou fausse, existe. L'existence de la pensée est présupposée par le doute lui-même.

La Seconde Méditation exploitera cette brèche. Le cogito (« Je pense, donc je suis ») émergera comme la première vérité absolument certaine, résistant à tous les arguments du doute. Le malin génie lui-même ne peut me tromper sur le fait que, tant que je pense, j'existe. La destruction opérée par la Première Méditation aura ainsi préparé la reconstruction.

D. L'héritage philosophique

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L'influence de la Première Méditation sur l'histoire de la philosophie est immense. Elle inaugure la tradition de la « philosophie du sujet » qui domine la pensée moderne. En faisant de la certitude subjective le critère de la vérité, Descartes opère une révolution comparable à celle que Kant appellera plus tard « révolution copernicienne ». Ce n'est plus l'objet qui détermine la connaissance, mais le sujet connaissant qui devient le centre de la réflexion.

Les arguments du doute ont été repris, discutés, critiqués par tous les grands philosophes ultérieurs. L'argument du rêve est devenu un classique de l'épistémologie. L'hypothèse du malin génie a été sécularisée dans les discussions contemporaines sur le « cerveau dans une cuve » ou sur la simulation informatique. La question que pose Descartes — comment distinguer l'illusion de la réalité ? — reste au cœur de la réflexion philosophique.

Ainsi, la Première Méditation n'est pas seulement un moment dans l'itinéraire cartésien vers la vérité ; c'est un texte fondateur de la philosophie moderne, dont la force interrogative n'a rien perdu de son actualité.

Notes et Références

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  1. G. W. F. Hegel, Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie, vol. 3, Francfort, Suhrkamp, 1971 ; trad. anglaise : Lectures on the History of Philosophy, vol. 3, trad. Haldane et Simson, Londres, Kegan Paul, 1896. Cité par Charles Larmore, « The First Meditation: skeptical doubt and certainty », dans David Cunning (dir.), The Cambridge Companion to Descartes' Meditations, Cambridge University Press, 2014, p. 48.
  2. Charles Larmore, « The First Meditation: skeptical doubt and certainty », dans David Cunning (dir.), The Cambridge Companion to Descartes' Meditations, Cambridge University Press, 2014, p. 48-68. Voir également du même auteur : « Descartes and skepticism », dans Stephen Gaukroger (dir.), The Blackwell Guide to Descartes' Meditations, Oxford, Blackwell, 2006, p. 17-29.
  3. Descartes, Principia philosophiae, I, art. 71-74, AT VIII-A, p. 35-37. Voir Gary Hatfield, Descartes and the Meditations, Londres, Routledge, 2003, p. 89-90.
  4. Descartes, Meditationes, VI, AT VII, p. 82 ; Principia philosophiae, I, art. 71, AT VIII-A, p. 35. Cf. Gary Hatfield, Descartes and the Meditations, op. cit., p. 269-270.
  5. Descartes, Principia philosophiae, I, art. 73, AT VIII-A, p. 37.
  6. Descartes, Principia philosophiae, I, art. 71, AT VIII-A, p. 36. Trad. adaptée.
  7. Descartes, Principia philosophiae, I, art. 71-74, AT VIII-A, p. 35-37. Voir l'analyse de Gary Hatfield, Descartes and the Meditations, op. cit., p. 89-90.
  8. Descartes, Meditationes, II, AT VII, p. 31-32 ; AT IX-1, p. 25. Cf. Martial Gueroult, Descartes selon l'ordre des raisons, Paris, Aubier, 1953, t. I, p. 131-136.
  9. Edwin Curley, Descartes Against the Skeptics, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1978, p. 31-35. Voir également du même auteur « The cogito and the foundations of knowledge », dans Stephen Gaukroger (dir.), The Blackwell Guide to Descartes' Meditations, op. cit., p. 30-47.
  10. Charles Larmore, « The First Meditation », dans David Cunning (dir.), The Cambridge Companion to Descartes' Meditations, op. cit., p. 50-51 : « The complaint fails to do justice to the intellectual context. Foundationalist notions were already well ensconced. The idea that all knowledge rests upon the senses pervaded the thinking of the time, most notably in the Scholastic establishment. Descartes was not injecting a foundationalist view of knowledge where none had been before, but rather seeking to replace the reigning form with another. »
  11. Aristote, De anima, III, 8, 432a7-8 ; Thomas d'Aquin, De veritate, q. 2, a. 3, arg. 19. Voir Charles Larmore, « The First Meditation », op. cit., p. 51.
  12. Gary Hatfield, Descartes and the Meditations, op. cit., p. 40 et 89 : « Descartes described the meditator as a beginner who must overcome the prejudices of childhood. » Cf. Descartes, Entretien avec Burman, AT V, p. 146.
  13. Jorge Secada, « God and meditation in Descartes' Meditations on First Philosophy », dans Karen Detlefsen (dir.), Descartes' Meditations: A Critical Guide, Cambridge University Press, 2012, p. 201-202 : « Descartes hoped that readers of his meditations would actually be meditators living through the meditative process, a transformative process (7: 34, and 162–63). The Meditations does not describe this undertaking; rather, it aims to become the expression of the reader's own transformation. »
  14. Gary Hatfield, Descartes and the Meditations, op. cit., p. 89-90 : « Although Descartes described the meditator as a beginner who must overcome the prejudices of childhood, he knew full well that such "prejudices" included many tenets of Aristotelian metaphysics and epistemology. »
  15. Descartes, La Recherche de la vérité par la lumière naturelle, AT X, p. 495-527. Cf. Gary Hatfield, Descartes and the Meditations, op. cit., p. 89.
  16. Descartes à Mersenne, 28 janvier 1641, AT III, p. 298 ; CSMK, p. 173. Cité par Charles Larmore, « The First Meditation », op. cit., p. 51.
  17. Martial Gueroult, Descartes selon l'ordre des raisons, op. cit., t. I, p. 33-34 : « il faut frapper de doute tout ce qui n'est pas certain d'une certitude absolue, et, d'autre part, il faut absolument exclure de nous tout ce qui est frappé de ce doute ».
  18. Descartes, Responsiones VII, AT VII, p. 481 (réponse à Bourdin). Cf. Martial Gueroult, Descartes selon l'ordre des raisons, op. cit., t. I, p. 33.
  19. Sur ces objections, voir Bernard Williams, Descartes: The Project of Pure Enquiry, Harmondsworth, Penguin, 1978, p. 46-49 ; Charles Larmore, « The First Meditation », op. cit., p. 50-51.
  20. Voir Edwin Curley, Descartes Against the Skeptics, op. cit., ch. 3 ; Charles Larmore, « The First Meditation », op. cit., p. 59-61.
  21. Daniel Garber, « Semel in vita: The Scientific Background to Descartes' Meditations », dans Amélie Oksenberg Rorty (dir.), Essays on Descartes' Meditations, Berkeley, University of California Press, 1986, p. 81-116.
  22. Gary Hatfield, « The Senses and the Fleshless Eye: The Meditations as Cognitive Exercises », dans Amélie Oksenberg Rorty (dir.), Essays on Descartes' Meditations, op. cit., p. 45-79. Voir également Gary Hatfield, Descartes and the Meditations, op. cit., p. 40-43.
  23. Descartes à Élisabeth, 28 juin 1643, AT III, p. 692-693. Cf. Martial Gueroult, Descartes selon l'ordre des raisons, op. cit., t. I, p. 29.
  24. Jorge Secada, « God and meditation », dans Karen Detlefsen (dir.), Descartes' Meditations: A Critical Guide, op. cit., p. 200-201 : « The Meditations is instead a therapeutic manual. It offers a course of treatment for a cognitive illness inherent to human beings, resulting from the embodiment of the human mind. »
  25. Ignace de Loyola, Exercitia spiritualia, Rome, 1548. Voir Gary Hatfield, « The Senses and the Fleshless Eye », op. cit., p. 47-54, et Descartes and the Meditations, op. cit., p. 40-42 : « In Descartes' day, the meditative method was well developed in religious writings known as spiritual exercises. Ignatius, founder of the Jesuits, had composed a set of exercises, and Descartes participated in meditations or spiritual exercises at La Flèche. »
  26. Descartes, Meditationes, Préface, AT VII, p. 9. Cf. Gary Hatfield, Descartes and the Meditations, op. cit., p. 41.
  27. Jorge Secada, « God and meditation », op. cit., p. 201 : « The Meditations is instead a therapeutic manual. It offers a course of treatment for a cognitive illness inherent to human beings. »
  28. Lisa Shapiro, « The self in the Meditations », dans Karen Detlefsen (dir.), Descartes' Meditations: A Critical Guide, op. cit., p. 230 : « Within the meditational tradition that Descartes is drawing upon, the process of meditating is supposed to effect in the meditator some sort of progress. »
  29. Jorge Secada, « God and meditation », op. cit., p. 202 : « Yet, we, contemporary readers, can no longer oblige its author. We cannot wholeheartedly take on the meditator's garb because we can no longer believe Descartes' promise of scientific advance, nor his diagnosis. »
  30. Descartes, Discours de la méthode, IIIe partie, AT VI, p. 22-28.
  31. Roger Ariew, Dennis Des Chene et al. (dir.), Historical Dictionary of Descartes and Cartesian Philosophy, 2e éd., Lanham, Rowman & Littlefield, 2015, art. « Doubt », p. 120-121.
  32. Martial Gueroult, Descartes selon l'ordre des raisons, op. cit., t. I, p. 33 : « Nécessité de traiter provisoirement comme fausses les choses ainsi frappées de doute; ce qui entraîne la nécessité de les rejeter entièrement. »
  33. Martial Gueroult, Descartes selon l'ordre des raisons, op. cit., t. I, p. 33.
  34. Thomas d'Aquin, De veritate, q. 2, a. 3, arg. 19. Cf. Charles Larmore, « The First Meditation », op. cit., p. 51.
  35. Gary Hatfield, Descartes and the Meditations, op. cit., p. 89 : « Although Descartes described the meditator as a beginner who must overcome the prejudices of childhood, he knew full well that such "prejudices" included many tenets of Aristotelian metaphysics and epistemology. »
  36. Charles Larmore, « The First Meditation », op. cit., p. 62-63 : « For consider: though indubitability is presented as a dictate of reason, it is not a requirement an empiricist must be inclined to endorse. On the contrary, I have already noted that for Aristotle sense perception serves as the basis of knowledge because of its reliability, not under all possible, but under normal, conditions. »
  37. Bernard Williams, Descartes: The Project of Pure Enquiry, Harmondsworth, Penguin, 1978, p. 46-49. Voir Charles Larmore, « The First Meditation », op. cit., p. 63-65.
  38. Descartes, Discours de la méthode, IVe partie, AT VI, p. 31-32.
  39. Charles Larmore, « The First Meditation », op. cit., p. 64 : « In reality, we would have at least two distinct goals: acquiring truths, but also avoiding falsehoods. The two are not the same, since if we were interested only in the former, we would believe everything, not worrying about how many false beliefs we thereby obtained, whereas if we cared only about the latter, we would believe nothing, for that would mean immediate success. »
  40. Martial Gueroult, Descartes selon l'ordre des raisons, op. cit., t. I, p. 33-34.
  41. Martial Gueroult, Descartes selon l'ordre des raisons, op. cit., t. I, p. 33 : « A cette triple nécessité correspondent trois caractères du doute cartésien : il est méthodique, il est universel, il est radical. En outre, son caractère méthodique faisant de lui un simple instrument en vue de fonder la certitude du savoir, c'est-à-dire le dogmatisme de la science, il en résulte un quatrième caractère : le doute cartésien est provisoire. »
  42. Roger Ariew, Dennis Des Chene et al. (dir.), Historical Dictionary of Descartes and Cartesian Philosophy, op. cit., art. « Doubt », p. 120 : « Descartes makes it clear that in practical matters, we should not expect the certainty we are entitled to ask for in the domain of theoretical science. »
  43. Deborah Brown, « Descartes and content skepticism », dans Karen Detlefsen (dir.), Descartes' Meditations: A Critical Guide, op. cit., p. 25-26.
  44. Pierre Gassendi, Disquisitio metaphysica, dans Objectiones V, AT VII, p. 257-258. Cf. Charles Larmore, « Descartes and skepticism », dans The Blackwell Guide, op. cit., p. 24-25.
  45. Martial Gueroult, Descartes selon l'ordre des raisons, op. cit., t. I, p. 39.
  46. Martial Gueroult, Descartes selon l'ordre des raisons, op. cit., t. I, p. 39 : « la fiction volontaire, installant provisoirement, mais péremptoirement, la fausseté au cœur même de l'infini divin, donne au doute une portée absolument universelle. »
  47. Martial Gueroult, Descartes selon l'ordre des raisons, op. cit., t. I, p. 19-22.
  48. Sur ces objections, voir Bernard Williams, Descartes: The Project of Pure Enquiry, op. cit., chap. 2 ; Charles Larmore, « The First Meditation », op. cit., p. 64-65.