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Dictionnaire de philosophie/Athéisme

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— Athéisme —

L’athéisme désigne, au sens le plus courant, la doctrine qui nie l’existence de toute réalité divine, sous quelque forme que ce soit, y compris telle que la conçoivent les grandes religions monothéistes et polythéistes. On distingue parfois un athéisme « fort », qui soutient positivement qu’il n’existe aucun dieu, et un athéisme « faible » ou négatif, qui se limite à l’absence de croyance en toute divinité sans prétendre démontrer sa non-existence. Dans les deux cas, il s’agit d’une prise de position sur la place – ou plutôt l’absence de place – d’un principe divin dans l’explication du monde et dans l’orientation de l’action humaine. À ce titre, l’athéisme se distingue de l’agnosticisme, qui suspend le jugement sur l’existence de Dieu en déclarant la question indécidable ou dépourvue de sens.

L’athéisme ne se traduit pas par un unique type d’attitude pratique. Il peut prendre la forme d’un athéisme pratique marqué par une indifférence presque complète à l’égard des croyances religieuses, lorsque celles-ci pèsent peu sur la vie publique ou sur les rapports sociaux ordinaires. Il peut, à l’inverse, devenir athéisme militant, lorsque les institutions religieuses occupent une position centrale et servent à légitimer des violences, des discriminations ou des structures d’oppression – par exemple dans une société qui condamne à mort les « hérétiques » ou subordonne l’accès aux droits civils à l’adhésion explicite à une religion déterminée. Dans un tel contexte, il est difficile que l’athée demeure simplement indifférent : le refus de reconnaître une autorité religieuse s’y confond avec la critique d’un certain ordre social. À l’opposé, dans des sociétés où la notion même de « dieu » personnel est secondaire ou peu structurante – par exemple lorsque les représentations religieuses prennent la forme de coutumes animistes, attribuant une dignité spirituelle diffuse à tout ce qui existe sans organiser la vie collective autour d’un culte hiérarchisé de la divinité – la distinction entre croyants et athées perd de sa netteté : l’absence de référence explicite à un dieu n’y suffit pas à définir un groupe, ni à désigner des adversaires.

Dans l’histoire de la philosophie occidentale moderne, l’athéisme a souvent été associé au monisme matérialiste, c’est-à-dire à une ontologie qui n’admet d’autre réalité que la nature et ses transformations. Des auteurs comme Hobbes ou, plus nettement encore, d’Holbach ont élaboré des systèmes où tout ce qui existe se ramène à des corps en mouvement régis par des lois mécaniques, sans intervention d’un principe divin transcendant. Ce type de matérialisme fournit une « ontologie de rechange » au théisme : le monde y est pensable sans recours à Dieu. Toutefois, la liaison entre athéisme et matérialisme n’a rien de nécessaire. Il existe des formes d’athéisme que l’on peut dire spiritualistes ou « religieuses sans Dieu », et l’on trouve aussi des doctrines – comme certains courants du bouddhisme – qui ignorent la référence à un dieu créateur sans se reconnaître pour autant dans un matérialisme strict. L’athéisme désigne alors moins un choix métaphysique précis qu’un refus d’inscrire le sens de l’existence dans un principe divin transcendant.

Dans les cultures où l’éthique, le droit et les structures politiques se sont historiquement fondés sur des croyances et des pratiques théologiques, l’athéisme prend une portée morale et politique particulière. Mettre en question l’existence de Dieu, ou simplement refuser d’en faire le fondement ultime de l’ordre social, revient à contester les autorités qui s’en réclament. L’athéisme peut alors apparaître comme une position de rupture, assumée et revendiquée lorsque les conditions sociales permettent une expression publique de cette critique, ou bien dissimulée et clandestine lorsque l’avow explicit de l’athéisme expose à des sanctions civiles, professionnelles ou religieuses. De là, dans l’histoire européenne notamment, une double tradition d’athéisme ouvert et d’athéisme caché, fait de stratégies de prudence, d’allusions et de « doubles lectures » de certains textes.

Dans ce type de contexte, les adversaires des athées ont souvent soutenu qu’on ne saurait être véritablement moral sans référence à Dieu, voire accusé l’athéisme de miner le lien social et la confiance mutuelle. Locke, par exemple, refuse dans la Lettre sur la tolérance d’accorder la tolérance civile aux athées au motif qu’ils ne pourraient pas être liés par un serment prêté devant Dieu. L’athéisme, en rejetant le fondement théorique servant de justification prétendument indiscutable à l’imposition d’une structure hiérarchique, apparaît ainsi comme une critique des formes de pouvoir qui s’abritent derrière un discours religieux. Il faut toutefois noter que des accusations similaires de subversion morale et politique ont été portées, selon les époques, contre bien d’autres croyances non athées, dès lors qu’elles semblaient menacer un ordre établi : ce n’est donc pas l’athéisme en tant que tel qui provoque la réaction, mais le sentiment que l’on touche à une pièce maîtresse du dispositif de domination.

L’Antiquité connaît peu de doctrines explicitement athées au sens systématique du terme. Le mot grec átheos sert d’abord à disqualifier : est dit « athée » celui qui refuse les dieux de la cité ou conteste les représentations traditionnelles, plus que celui qui soutiendrait rigoureusement l’inexistence de toute divinité. Épicure affirme ainsi que les dieux, s’ils existent, vivent dans une béatitude parfaite et n’interviennent jamais dans les affaires humaines ; pour la conduite de l’existence, il revient donc au même qu’ils existent ou non. Dès cette période pourtant, on rencontre de nombreuses critiques de l’anthropomorphisme religieux, de la peur des dieux et de la superstition. L’accusation d’athéisme porte alors à la fois sur les rares personnes qui se revendiquent athées et sur ceux dont les croyances s’écartent trop des formes cultuelles admises, même lorsqu’ils continuent à accorder à la divinité une place centrale.

L’histoire de la philosophie fournit de nombreux exemples où l’accusation d’athéisme vise des doctrines qui entendent au contraire repenser la place de Dieu. Des penseurs comme Spinoza, Hegel ou Hobbes ont été dénoncés comme athées, alors même que leurs systèmes restent profondément ancrés dans des formes de théologie : Dieu y est redéfini comme substance unique, comme Esprit absolu ou comme cause première immanente, mais non purement et simplement supprimé. Dans cet usage à visée diffamatoire plutôt que descriptive, qualifier une doctrine d’« athée » revient moins à décrire précisément son contenu qu’à la déclarer inacceptable du point de vue de la conception dominante du divin. L’athéisme y devient un reproche relatif à une certaine représentation du concept de divinité, et non plus le nom du refus ou de l’absence de toute religion.

  • (français) Christian Godin - Dictionnaire de philosophie - Éditions Fayard - 2004
  • (français) Noëlla Baraquin, Anne Baudart, Jean Dugué, Jacqueline Lafitte, François Ribes, Joël Wilfert - Dictionnaire de philosophie : 3e édition - Éditions Armand Colin - 2007
  • (français) Elisabeth Clément - La pratique de la philosophie de A à Z - Éditions Hatier - 2000
  • (français) Louis-Marie Morfaux, Jean Lefranc - Nouveau vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines : 3e édition, retirage avec corrections - Éditions Armand Colin - 2007