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Manuel de terminale de philosophie/Inconscient

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Introduction : Qu'est-ce que l'Inconscient ?

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Depuis Descartes, la philosophie occidentale a longtemps identifié la pensée à la conscience. Dans les Méditations métaphysiques (1641), Descartes affirme : « Je pense donc je suis », posant ainsi la conscience comme évidence première[1]. Pour lui, « par le nom de pensée, j'entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l'apercevons immédiatement par nous-mêmes »[2]. Autrement dit, penser et avoir conscience de penser seraient une seule et même chose. Cette conception suppose que le sujet est transparent à lui-même, qu'il connaît immédiatement tout ce qui se passe dans son esprit.

Mais cette équation entre pensée et conscience peut être remise en question. Peut-il exister des processus psychiques qui échappent à notre conscience ? Des désirs, des pensées, des souvenirs dont nous ne savons rien mais qui influencent pourtant nos comportements ? C'est précisément ce que désigne le concept d'inconscient.

L'inconscient, au sens philosophique et psychanalytique, n'est pas simplement l'absence de conscience (comme lorsqu'on dort ou qu'on s'évanouit). C'est une réalité psychique positive, active, composée de représentations, de désirs et de souvenirs qui demeurent hors de portée de la conscience mais qui continuent d'exercer une influence sur nos pensées et nos actes. Freud, le fondateur de la psychanalyse, définit l'inconscient comme « le psychisme lui-même et son essentielle réalité »[3]. Pour lui, la conscience ne serait que la pointe émergée de l'iceberg psychique.

Cette notion pose des questions majeures : Sommes-nous maîtres de nous-mêmes ? Pouvons-nous vraiment nous connaître ? Sommes-nous responsables de nos actes si des forces inconscientes nous déterminent ? La notion d'inconscient bouleverse la conception classique du sujet et remet en cause l'idéal de transparence à soi hérité de Descartes.

Les principales conceptions philosophiques de l'Inconscient

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1. Les précurseurs : Leibniz et les petites perceptions

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Avant Freud, certains philosophes avaient déjà entrevu l'existence de processus psychiques inconscients. Leibniz (1646-1716), dans ses Nouveaux essais sur l'entendement humain (1765), développe la théorie des « petites perceptions ». Il observe que nous percevons une multitude de sensations infiniment petites dont nous n'avons pas conscience individuellement, mais qui composent ensemble nos perceptions conscientes[4].

L'exemple qu'il donne est celui du bruit de la mer. Nous entendons le fracas des vagues, mais nous ne distinguons pas le bruit de chaque goutte d'eau qui compose cette vague. Pourtant, c'est bien la somme de ces bruits imperceptibles qui produit le grondement que nous percevons. Leibniz distingue ainsi la « perception » (immédiate, spontanée, inconsciente) de l' « aperception » (la prise de conscience réflexive de ce que nous percevons)[5].

Ces petites perceptions échappent à notre entendement, nous en sommes inconscients au sens strict. Elles se stockent dans ce que Leibniz appelle une « infraconscience », accessible à la réflexion mais jamais totalement déployée. Cette théorie montre que la conscience n'épuise pas toute notre vie psychique et que des processus mentaux peuvent nous affecter sans que nous en ayons connaissance.

2. Nietzsche : l'inconscient des pulsions

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Au XIXe siècle, Friedrich Nietzsche (1844-1900) développe une psychologie des pulsions qui anticipe à bien des égards la psychanalyse freudienne. Pour Nietzsche, la conscience n'est qu'un phénomène superficiel, tardif dans l'évolution humaine, né du besoin de communication entre les hommes. Dans Le Gai Savoir (1882), il affirme que « la conscience n'est qu'une conséquence d'une faiblesse de l'homme sur les autres espèces qui, par réflexe grégaire développe la conscience pour se mettre en lien avec les autres hommes et ainsi se protéger »[6].

Pour Nietzsche, l'inconscient est premier, la conscience seconde. Notre psychisme est constitué d'une multiplicité de pulsions (Triebe) qui s'affrontent pour dominer notre être. Ces pulsions sont aveugles, sans conscience d'elles-mêmes, mais elles déterminent nos pensées et nos valeurs. La conscience, loin d'être le maître en nous, n'est que le porte-parole de ces forces inconscientes. Pire encore, en simplifiant et en traduisant ces pulsions pour les rendre communicables, la conscience appauvrit notre vie psychique.

Nietzsche écrit dans Par-delà bien et mal (1886) que nous devons comprendre « de quelle manière les jugements moraux les plus audacieux reposent sur des décisions physiologiques inconscientes »[7]. Nos prétendus choix rationnels et moraux seraient en réalité dictés par nos pulsions, nos affects, notre corps – autant de dimensions qui demeurent largement inconscientes.

3. Freud et la psychanalyse : l'inconscient comme système psychique

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Sigmund Freud (1856-1939) transforme l'intuition philosophique de l'inconscient en un concept scientifique et thérapeutique. Pour lui, l'inconscient n'est plus un simple adjectif désignant ce qui n'est pas conscient, mais un substantif : une instance psychique à part entière, dotée de ses propres lois de fonctionnement.

La première topique freudienne distingue trois systèmes : l'inconscient, le préconscient et le conscient. L'inconscient contient les représentations refoulées, c'est-à-dire les désirs et les souvenirs que la conscience ne peut accepter et qu'elle repousse activement hors d'elle-même. Le refoulement est un mécanisme de défense par lequel le « moi » protège la conscience de contenus psychiques jugés inacceptables ou trop douloureux[8].

L'inconscient obéit à des lois spécifiques, que Freud appelle les « processus primaires » : ignorance de la contradiction, du temps, de la négation, remplacement de la réalité externe par la réalité psychique, mobilité des investissements (condensation et déplacement)[9]. À l'inverse, le conscient suit les « processus secondaires », guidés par le principe de réalité et la logique rationnelle.

La seconde topique freudienne, exposée dans Le Moi et le Ça (1923), remplace cette division par une nouvelle : le Ça (réservoir des pulsions, entièrement inconscient), le Moi (instance d'adaptation à la réalité, en partie consciente) et le Surmoi (instance morale et critique, largement inconsciente elle aussi)[10]. Cette topique montre que l'inconscient ne se limite pas au Ça : le Moi et le Surmoi comportent aussi des zones inconscientes. Freud peut alors affirmer que « le Moi n'est pas maître dans sa propre maison »[11].

Les manifestations de l'inconscient sont multiples : les rêves (« voie royale vers l'inconscient »), les actes manqués (lapsus, oublis, gestes involontaires), les symptômes névrotiques (phobies, obsessions, conversions hystériques). Pour Freud, tout rêve est « la réalisation (déguisée) d'un désir (refoulé) »[12]. Le rêve comporte un contenu manifeste (ce dont on se souvient) et un contenu latent (les désirs inconscients qui se cachent derrière). Le « travail du rêve » transforme le contenu latent en contenu manifeste par différents mécanismes : condensation (fusion de plusieurs éléments), déplacement (transfert de l'importance psychique d'un élément à un autre), figuration (transformation des pensées en images)[13].

4. Lacan : l'inconscient structuré comme un langage

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Jacques Lacan (1901-1981) reprend l'héritage freudien en le relisant à partir de la linguistique structurale. Sa formule célèbre, « l'inconscient est structuré comme un langage », signifie que les processus inconscients fonctionnent selon des mécanismes analogues à ceux du langage[14].

Lacan distingue le « signifiant » (la forme matérielle du signe linguistique) du « signifié » (le sens). Pour lui, dans l'inconscient, c'est le signifiant qui prime. Les symptômes, les rêves, les lapsus fonctionnent comme des chaînes de signifiants qui renvoient les uns aux autres, produisant du sens sans que le sujet en ait le contrôle. Les mécanismes freudiens du déplacement et de la condensation correspondent respectivement à la métonymie et à la métaphore en linguistique[15].

Cette conception lie étroitement l'inconscient au symbolique, au langage qui nous précède et nous structure. Pour Lacan, le sujet n'est pas maître de son discours : « là où ça parle, ça jouit, et ça ne sait rien »[16]. L'inconscient parle à travers nous, dans nos mots, nos silences, nos ratés de langage.

5. La critique de l'inconscient : Alain et Sartre

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Tous les philosophes ne reconnaissent pas la validité du concept d'inconscient psychique. Certains y voient une construction illégitime, voire dangereuse.

Alain (1868-1951) refuse l'idée d'un inconscient psychique. Pour lui, l'inconscient doit être réduit à la partie animale et instinctive de l'homme, à ce qui relève du corps et non de l'esprit. Toutes les pensées sont volontaires, affirme-t-il. Accepter l'inconscient freudien, ce serait nier la liberté et la responsabilité humaines. Dans ses Éléments de philosophie (1941), Alain écrit : « L'inconscient est une méprise sur le Moi, c'est une idolâtrie du corps »[17]. L'homme ne serait plus responsable de ses actes puisqu'il deviendrait esclave de l'inconscient qui le pousse à agir.

Jean-Paul Sartre (1905-1980) développe dans L'Être et le Néant (1943) une critique plus radicale encore. Pour Sartre, l'hypothèse de l'inconscient est contradictoire. Si je refoule quelque chose, c'est que j'en ai conscience – sinon, comment pourrais-je décider de le refouler ? La notion freudienne de « censure », qui serait chargée de refouler les contenus inacceptables, implique nécessairement que cette censure sache ce qu'elle refoule. Mais alors, elle en est consciente, et il n'y a plus d'inconscient véritable[18].

Pour Sartre, ce que Freud appelle « inconscient » n'est en réalité que de la « mauvaise foi » : un mensonge à soi-même, une manière de se cacher une vérité désagréable sans pour autant cesser d'en avoir conscience. La mauvaise foi est une structure de la conscience elle-même, et non l'effet d'un inconscient mythique. Sartre écrit : « L'inconscient n'est que la mauvaise foi personnifiée »[19]. Recourir à l'inconscient pour expliquer nos actes, c'est fuir notre liberté et notre responsabilité.

Les enjeux philosophiques de l'Inconscient

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1. L'inconscient et la connaissance de soi

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Le premier enjeu concerne notre capacité à nous connaître nous-mêmes. Depuis Socrate et son célèbre « Connais-toi toi-même », la philosophie fait de la connaissance de soi un idéal moral et intellectuel. Mais si l'inconscient existe, cet idéal devient problématique. Comment puis-je me connaître moi-même si une partie essentielle de mon psychisme m'échappe ?

L'inconscient freudien implique que nous sommes « obscurs à nous-mêmes », pour reprendre l'expression d'Alain. La conscience de soi n'est pas connaissance mais méconnaissance de soi. Avec le concept d'inconscient, Freud fait éclater l'unité de la personne[20]. Nous coexistons avec un autre en nous, dans un rapport d'extériorité et d'étrangeté.

Pourtant, la psychanalyse ne renonce pas à la connaissance de soi. Au contraire, elle en fait son objectif thérapeutique. La cure analytique vise à rendre conscient ce qui était inconscient, à transformer l'ignorance en savoir. Freud écrit : « Là où c'était (le Ça), Je dois advenir »[21]. La connaissance de soi demeure possible, mais elle exige un travail difficile, douloureux, jamais complètement achevé.

2. L'inconscient, la liberté et la responsabilité

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Le deuxième enjeu majeur concerne la liberté et la responsabilité. Si nos actes sont déterminés par des forces inconscientes, sommes-nous encore libres ? Pouvons-nous être tenus pour responsables de ce que nous faisons ?

La responsabilité morale suppose traditionnellement deux conditions : la conscience (savoir ce qu'on fait) et la liberté (pouvoir agir autrement). Or l'inconscient semble saper ces deux fondements. D'une part, je ne sais pas toujours ce qui me pousse à agir. D'autre part, je ne suis pas libre de mes désirs inconscients : ils s'imposent à moi avec une force qui échappe à ma volonté.

Faut-il en conclure que l'hypothèse de l'inconscient nous décharge de toute responsabilité ? Non, répond Freud. Dans une lettre à Jung du 29 février 1912, il écrit : « Irresponsable, comme chacun sait, n'est pas une définition de la psychologie des profondeurs ». La psychanalyse ne supprime pas la responsabilité, elle la déplace. Nous sommes responsables de notre inconscient, même si nous n'en avons pas conscience. C'est précisément le but de l'analyse que de nous rendre capables d'assumer cette responsabilité élargie.

Spinoza, dans sa Lettre 58 à Schuller (1674), avait déjà montré que la liberté n'est pas l'absence de déterminisme, mais la compréhension de notre déterminisme. « Les hommes se croient libres parce qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes qui les déterminent », écrit-il dans l'Éthique[22]. La vraie liberté consiste à connaître les causes qui nous font agir pour mieux les maîtriser. De même, prendre conscience de notre inconscient, c'est accéder à une forme de liberté intérieure.

3. L'inconscient et la conception du sujet

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Enfin, l'inconscient bouleverse la conception philosophique du sujet. Le « je pense donc je suis » cartésien posait la conscience comme fondement du sujet. Le cogito était cette évidence première, indubitable, à partir de laquelle reconstruire tout le savoir. Mais avec l'inconscient, le sujet n'est plus transparent à lui-même, il n'est plus une évidence.

Freud inflige à l'humanité ce qu'il appelle une « blessure narcissique ». Après Copernic (l'homme n'est pas au centre de l'univers) et Darwin (l'homme descend de l'animal), la psychanalyse montre que « le moi n'est pas maître dans sa propre maison »[23]. Le sujet n'est plus souverain, il est divisé, traversé par des forces qui le dépassent.

Cette conception du sujet comme décentré, divisé, traversé par l'inconscient, aura une influence considérable sur la philosophie du XXe siècle, notamment sur Lacan, Foucault, Deleuze. Elle remet en question l'humanisme classique et son culte de la conscience autonome.

Exemples de sujets de dissertation

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Pour vous entraîner à réfléchir sur l'inconscient, voici plusieurs sujets de dissertation classiques, accompagnés de pistes de réflexion :

1. L'inconscient n'est-il qu'un moindre degré de conscience ?

Ce sujet invite à distinguer deux conceptions de l'inconscient. Si l'inconscient n'est qu'un « moindre degré » de conscience (une conscience faible, obscurcie, confuse), alors il n'est qu'un déficit, une privation. C'est la position de Descartes ou de Leibniz (les petites perceptions). Mais Freud rompt avec cette conception : pour lui, l'inconscient est une réalité positive, dotée de ses propres lois, irréductible à une simple conscience affaiblie. L'inconscient n'est pas moins conscient, il est autrement que conscient.

2. L'idée d'inconscient exclut-elle l'idée de liberté ?

Ce sujet interroge la compatibilité entre déterminisme inconscient et liberté. Si nos actes sont déterminés par des pulsions inconscientes, comment pouvons-nous être libres ? Il faut distinguer ici la liberté comme libre-arbitre (pouvoir absolu de choisir sans être déterminé) et la liberté comme autonomie (capacité à agir selon sa propre nature). Spinoza et Freud rejettent le libre-arbitre, qu'ils considèrent comme une illusion, mais ils n'excluent pas toute forme de liberté. Connaître les causes qui nous déterminent, y compris inconscientes, c'est accéder à une forme de liberté. Par ailleurs, Sartre critique l'inconscient au nom de la liberté humaine : pour lui, invoquer l'inconscient, c'est fuir sa responsabilité.

3. Peut-on se connaître soi-même si l'on admet l'existence de l'inconscient ?

Ce sujet porte sur la possibilité de la connaissance de soi. L'inconscient semble faire obstacle : comment me connaître si une partie de moi m'échappe ? Mais on peut aussi soutenir que l'inconscient, loin d'être un obstacle insurmontable, est une invitation à approfondir la connaissance de soi. La psychanalyse propose précisément une méthode pour accéder à l'inconscient. La connaissance de soi n'est plus immédiate (comme chez Descartes), elle devient un travail, un processus difficile mais possible.

4. Suis-je responsable de ce dont je n'ai pas conscience ?

Ce sujet interroge le lien entre conscience et responsabilité. Traditionnellement, on n'est responsable que de ce dont on a conscience. Mais si l'inconscient détermine mes actes à mon insu, puis-je en être tenu pour responsable ? On peut répondre que oui : mes pulsions inconscientes font partie de moi, même si je ne les connais pas. La responsabilité ne se limite pas à la conscience. De plus, je peux devenir conscient de mon inconscient par l'analyse. Ma responsabilité inclut alors le devoir de me connaître moi-même.

5. L'hypothèse de l'inconscient contredit-elle l'exigence morale de responsabilité ?

Ce sujet oppose deux exigences : d'un côté, l'hypothèse scientifique de l'inconscient (qui implique un déterminisme psychique) ; de l'autre, l'exigence morale de responsabilité (qui suppose la liberté). Faut-il renoncer à l'une pour sauver l'autre ? Ou peut-on les concilier ? Kant distinguait l'homme comme phénomène (déterminé, y compris psychologiquement) et l'homme comme noumène (libre, responsable). On peut s'inspirer de cette distinction pour penser l'articulation entre inconscient et responsabilité.

Extraits d'œuvres philosophiques à étudier

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Pour approfondir votre compréhension de l'inconscient, voici quelques textes fondamentaux à analyser attentivement :

Texte 1 : Leibniz, Nouveaux essais sur l'entendement humain (1765), Préface

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« Il y a mille marques qui font juger qu'il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion, c'est-à-dire des changements dans l'âme même dont nous ne nous apercevons pas, parce que ces impressions sont ou trop petites et en trop grand nombre, ou trop unies, en sorte qu'elles n'ont rien d'assez distinguant à part, mais jointes à d'autres, elles ne laissent pas de faire leur effet et de se faire sentir au moins confusément dans l'assemblage. C'est ainsi que la coutume fait que nous ne prenons pas garde au mouvement d'un moulin ou à une chute d'eau, quand nous avons habité tout auprès depuis quelque temps. Ce n'est pas que ce mouvement ne frappe toujours nos organes, et qu'il ne se passe encore quelque chose dans l'âme qui y réponde à cause de l'harmonie de l'âme et du corps ; mais ces impressions qui sont dans l'âme et dans le corps, destituées des attraits de la nouveauté, ne sont pas assez fortes pour s'attirer notre attention et notre mémoire, qui ne s'attachent qu'à des objets plus occupants. »[24]

Éléments d'explication : Leibniz montre ici que nous avons en permanence une « infinité de perceptions » dont nous ne sommes pas conscients. Ces perceptions sont trop petites, trop nombreuses ou trop uniformes pour que nous les remarquions individuellement. Pourtant, elles « font leur effet » et contribuent à nos états conscients. L'exemple du moulin illustre le phénomène de l'habituation : nous ne faisons plus attention à un bruit constant, mais il continue de nous affecter. Leibniz distingue ainsi la perception (qui peut être inconsciente) de l'aperception (la prise de conscience). Ce texte ouvre la voie à l'idée qu'il existe une vie psychique inconsciente.

Texte 2 : Freud, Métapsychologie (1915), « L'inconscient »

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« Nous appelons conscient le processus dont l'existence nous est immédiatement donnée. Mais tous les processus psychiques ne sont pas conscients. Certains phénomènes, comme les actes manqués, les rêves, les symptômes névrotiques, supposent l'existence de processus psychiques puissants et actifs qui restent pourtant inconscients. L'hypothèse de l'inconscient est nécessaire et légitime. Elle est nécessaire parce que les données de la conscience présentent un très grand nombre de lacunes ; chez l'homme sain comme chez le malade se produisent souvent des actes psychiques qui, pour être expliqués, présupposent d'autres actes qui, eux, ne bénéficient pas du témoignage de la conscience. […] L'inconscient est le psychique lui-même et son essentielle réalité. Sa nature intime nous est aussi inconnue que la réalité du monde extérieur, et la conscience nous renseigne sur lui d'une manière aussi incomplète que nos organes des sens sur le monde extérieur. »[25]

Éléments d'explication : Freud justifie ici l'hypothèse de l'inconscient par un argument de nécessité : sans cette hypothèse, de nombreux phénomènes psychiques demeurent inexplicables. Les rêves, les lapsus, les symptômes ne peuvent être compris que si l'on admet l'existence de processus psychiques inconscients. Freud affirme ensuite que l'inconscient n'est pas un simple résidu ou un accident, mais « le psychique lui-même », c'est-à-dire la réalité fondamentale du psychisme. La conscience ne nous renseigne sur notre vie psychique que de manière lacunaire, comme nos sens ne nous donnent qu'une connaissance partielle du monde extérieur.

Texte 3 : Sartre, L'Être et le Néant (1943), « Mauvaise foi et inconscient »

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« La psychanalyse substitue à la notion de mauvaise foi l'idée d'un mensonge sans menteur ; elle admet que l'homme est ce qu'il est à la façon d'une chose. […] En introduisant en nous la conscience de l'inconscient, Freud découpe le psychisme selon une ligne horizontale : les résistances, les inhibitions se logent au niveau conscient, tandis que les pulsions refoulées subsistent au niveau inconscient. Mais la censure, pour remplir son rôle, doit connaître ce qu'elle refoule. […] Comment expliquer qu'elle peut relâcher sa surveillance, qu'elle peut même être trompée par les déguisements de l'instinct ? Mais il ne suffit pas qu'elle discerne les tendances maudites, il faut encore qu'elle les saisisse comme à refouler, ce qui implique chez elle à tout le moins une représentation de sa propre activité. En un mot, comment la censure discernerait-elle les impulsions refoulables sans avoir conscience de les discerner ? […] Si en effet nous repoussons le langage et la mythologie chosiste de la psychanalyse, nous nous apercevons qu'il n'y a rien dans la conscience qui soit inconscient, si ce n'est la conscience elle-même. »[26]

Éléments d'explication : Sartre critique l'hypothèse freudienne de l'inconscient en montrant qu'elle est contradictoire. Pour qu'une censure puisse refouler certains contenus psychiques, elle doit nécessairement les connaître. Mais si elle les connaît, ils ne sont plus inconscients. Freud parle d'un « mensonge sans menteur », mais pour Sartre, cela n'a pas de sens : tout mensonge implique que le menteur sache qu'il ment. Ce que Freud appelle « inconscient » n'est en réalité que de la mauvaise foi, c'est-à-dire un mensonge à soi-même où la conscience se cache une vérité tout en la connaissant. Sartre défend une conception transparente de la conscience : nous savons toujours ce que nous sommes, même si nous refusons de nous l'avouer.

Texte 4 : Spinoza, Éthique (1677), Livre III, Proposition 2, scolie

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« Les hommes se croient libres pour la seule cause qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes qui les déterminent. Ce qui constitue donc l'idée de leur liberté, c'est qu'ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. Qu'ils disent, en effet, que les actions humaines dépendent de la volonté, ce sont là des mots auxquels ne correspond aucune idée. Car tous ignorent ce qu'est la volonté et comment elle meut le corps ; quant à ceux qui se vantent de savoir et imaginent des demeures et des habitations pour l'âme, ils provoquent en général le rire ou le dégoût. »[27]

Éléments d'explication : Spinoza montre que le sentiment de liberté repose sur une illusion : nous nous croyons libres parce que nous avons conscience de nos désirs et de nos actes, mais nous ignorons les causes qui nous déterminent à vouloir et à agir. Cette ignorance des causes produit l'illusion du libre-arbitre. Spinoza ne nie pas que nous ayons conscience de nos actions, mais il affirme que cette conscience est partielle, incomplète. Elle ne nous révèle pas les déterminismes (physiques, physiologiques, psychologiques) qui nous poussent à agir. Ce texte annonce la critique freudienne de la conscience : celle-ci n'est pas souveraine, elle est le lieu d'une méconnaissance fondamentale.

Texte 5 : Platon, La République (vers 380 av. J.-C.), Livre IX, 571c-572b

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« — Mais de quels désirs parles-tu là ? dit-il.

— De ceux, dis-je, qui s'éveillent à l'occasion du sommeil, quand tout le reste de l'âme, la partie raisonnable, douce et faite pour commander, sommeille, tandis que la partie bestiale et sauvage, gorgée de nourriture ou de vin, se démène et, après avoir chassé le sommeil, cherche à aller assouvir ses propres penchants. Tu sais que dans un tel état elle ose tous les actes, comme si elle était déliée et débarrassée de toute honte et de toute réflexion. En effet elle n'hésite pas à entreprendre — à ce qu'elle croit — de s'unir à la mère, et à n'importe quel autre des humains, des dieux ou des bêtes, à se souiller de n'importe quel meurtre, à ne s'abstenir d'aucune nourriture ; en un mot, elle ne recule devant aucune déraison, aucune impudence. […]

— Mais je pense que ce que nous voulons reconnaître, c'est ceci : qu'il y a une espèce de désirs terrible, sauvage, et hors-la-loi en chacun, même chez le petit nombre d'entre nous qui donnent l'impression de se dominer tout à fait. Et que cela devient visible pendant les périodes de sommeil. »[28]

Éléments d'explication : Dans ce passage célèbre, Platon anticipe de manière étonnante certaines thèses freudiennes. Il décrit l'existence de désirs « terribles », « sauvages », « hors-la-loi » qui habitent en chacun de nous, même chez ceux qui semblent les plus maîtres d'eux-mêmes. Ces désirs ne se manifestent pas à l'état de veille, car ils sont réprimés par la partie rationnelle de l'âme. Mais pendant le sommeil, lorsque la raison dort, ils émergent dans les rêves et peuvent aller jusqu'à des transgressions extrêmes (inceste, meurtre, sacrilège). Platon distingue ici trois parties de l'âme : la partie rationnelle, la partie courageuse (thumos) et la partie désirante (epithumia). Cette dernière contient des pulsions qui échappent au contrôle de la raison. Freud, qui connaissait ce texte, y voyait une préfiguration de sa propre théorie du rêve comme réalisation déguisée de désirs refoulés.

La notion d'inconscient bouleverse notre conception du sujet humain. Loin d'être transparent à lui-même, maître de ses pensées et de ses actes, le sujet apparaît divisé, traversé par des forces qui lui échappent. L'inconscient remet en question les idéaux philosophiques de la conscience souveraine, de la connaissance de soi immédiate, du libre-arbitre absolu.

Pourtant, loin d'être une doctrine du fatalisme ou de l'irresponsabilité, la psychanalyse propose un idéal de lucidité : « Là où c'était, Je dois advenir. » Prendre conscience de notre inconscient, c'est accéder à une forme de liberté et de responsabilité plus authentiques. C'est reconnaître que nous ne sommes pas tout-puissants, mais que nous pouvons néanmoins agir sur nous-mêmes, nous transformer, nous connaître mieux.

L'inconscient n'est donc pas seulement un concept théorique : c'est un outil pratique de transformation de soi. Il nous invite à l'humilité (je ne me connais pas complètement) et au courage (je peux néanmoins chercher à me connaître). C'est tout l'enjeu de la philosophie comme de la psychanalyse : non pas seulement comprendre le monde, mais se comprendre soi-même pour mieux vivre.

Bibliographie indicative

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  • Alain, Éléments de philosophie, Paris, Gallimard, « Folio », 1941
  • Freud, Sigmund, L'interprétation du rêve (1900), Paris, PUF, 2010
  • Freud, Sigmund, Métapsychologie (1915), Paris, Gallimard, « Folio », 1968
  • Freud, Sigmund, Le Moi et le Ça (1923), Paris, PUF, « Quadrige », 2010
  • Lacan, Jacques, Le Séminaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Paris, Seuil, 1973
  • Leibniz, Gottfried Wilhelm, Nouveaux essais sur l'entendement humain (1765), Paris, Garnier-Flammarion, 1990
  • Nietzsche, Friedrich, Le Gai Savoir (1882), Paris, Gallimard, « Folio », 1982
  • Platon, La République, Paris, Garnier-Flammarion, 1966
  • Sartre, Jean-Paul, L'Être et le Néant (1943), Paris, Gallimard, « Tel », 1976
  • Spinoza, Baruch, Éthique (1677), Paris, Seuil, « Points », 1988
  1. René Descartes, Méditations métaphysiques, Paris, Garnier-Flammarion, 1979 , Seconde Méditation
  2. René Descartes, Principes de la philosophie, AT IX, 28
  3. Sigmund Freud, L'interprétation du rêve, Paris, PUF, 2010 , p. 663
  4. Gottfried Wilhelm Leibniz, Nouveaux essais sur l'entendement humain, Paris, Garnier-Flammarion, 1990 , Préface
  5. Leibniz, La Monadologie, § 14, Paris, Le Livre de Poche, 1991
  6. Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, Paris, Gallimard, « Folio », 1982 , § 354
  7. Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, Paris, Gallimard, « Folio », 1987 , § 3
  8. Sigmund Freud, Métapsychologie, Paris, Gallimard, « Folio », 1968 , « Le refoulement »
  9. Freud, L'interprétation du rêve, op. cit., chapitre VII
  10. Sigmund Freud, Le Moi et le Ça, Paris, PUF, « Quadrige », 2010
  11. Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse, Paris, Payot, « Petite Bibliothèque Payot », 2001 , 18e leçon
  12. Freud, L'interprétation du rêve, op. cit., p. 160
  13. Ibid., chapitre VI
  14. Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973
  15. Jacques Lacan, « L'instance de la lettre dans l'inconscient ou la raison depuis Freud », in Écrits, Paris, Seuil, 1966
  16. Lacan, Le Séminaire, Livre XX : Encore, Paris, Seuil, 1975
  17. Alain, Éléments de philosophie, Paris, Gallimard, « Folio », 1941, Livre II, chapitre XX
  18. Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant, Paris, Gallimard, « Tel », 1943, Première partie, chapitre II
  19. Ibid., p. 88
  20. Freud, Introduction à la psychanalyse, op. cit.
  21. Freud, Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984 , 31e conférence
  22. Baruch Spinoza, Éthique, Paris, Seuil, « Points », 1988 , III, scolie de la proposition 2
  23. Freud, Introduction à la psychanalyse, op. cit., 18e leçon
  24. Leibniz, Nouveaux essais sur l'entendement humain, Paris, Garnier-Flammarion, 1990 , Préface, p. 36-37
  25. Sigmund Freud, Métapsychologie, Paris, Gallimard, « Folio », 1968 , p. 65-82
  26. Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant, Paris, Gallimard, « Tel », 1943, p. 87-89
  27. Baruch Spinoza, Éthique, Paris, Seuil, « Points », 1988 , III, scolie de la proposition 2, p. 155-156
  28. Platon, La République, Paris, Garnier-Flammarion, 1966 [vers 380 av. J.-C.], Livre IX, 571c-572b, p. 362-363