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Philosophie/Une brève introduction/Le mot « philosophie » et ses usages

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Nous commencerons par nous intéresser, d'une part, à l'origine du mot « philosophie » et, d'autre part, à l'usage que nous en faisons dans la vie quotidienne.

Cela nous permettra de mettre en place quelques éléments historiques (développés dans le chapitre IV) et d'esquisser une première description de ce qu'est l'activité philosophique (objet des deux chapitres suivants).

Le mot « Philosophie »

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Le mot « philosophie » est un mot d'origine grecque : il vient directement de φιλοσοφία (philosophia). Il se décompose en philo- (verbe philein : aimer, chercher) d'une part, et, d'autre part, -sophie (nom sophia : connaissance, savoir, sagesse). Littéralement, la philosophie est l'amour de la sagesse ou du savoir.


En bref : La philosophie est l'amour de la sagesse ou du savoir.
Nous voyons d'emblée que le mot « philosophie » a un sens double : pratiquer la philosophie, c'est s'efforcer d'être sage ou d'être savant. S'agit-il là de deux sphères distinctes, la morale d'un côté, et de l'autre la connaissance, ou ces deux objectifs sont-ils uns pour le philosophe  ? Nous proposerons quelques éléments de réponse dans la suite. La notion d'amour est également remarquable, car elle suggère que la philosophie pourrait être mieux définie, ou définie essentiellement, par le genre de passion qu'elle est, plutôt que par les objets qu'elle étudierait.


Nous pouvons nous faire une idée plus précise de la signification des composants du mot grec « philosophia » simplement en consultant un dictionnaire, bien que tous les sens ne nous serviront sans doute pas. Le verbe philein a ainsi le sens de donner un baiser et avoir coutume. Si l'on considère les mot composés de la racine phil-, on trouve que les sens suivants peuvent apparaître en fonction du suffixe : ami, amitié, passion, plaisir, se plaire à, bienveillance (être amical), servir, accueillir (par exemple un étranger). D'autre part, le verbe philosophein signifie chercher la culture, philosopher, être philosophe, étudier à fond, méditer. Et le mot philosophia signifie de même recherche de la culture, étude profonde.

Philosophe vs Sophiste

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Pythagore, détail de l'École d'Athènes de Raphaël, 1509

On attribue l'invention du mot grec philosophe à Pythagore, un philosophe et scientifique grec du VIe siècle avt. J.C. Pythagore refusait de se considérer lui-même comme un sage (sophos), car la possession de la connaissance est un privilège des dieux. Il préférait plus modestement être appelé « amoureux ou ami de la connaissance » (philosophos), c'est-à-dire amoureux des réalités divines. Avant Pythagore, on appelait sophoi ceux qui cherchaient à connaître les réalités divines et humaines, sans que ce mot soit péjoratif. À l'origine, on a donc d'un côté ceux que l'on appelle les sages (Thalès de Milet, etc.) et de l'autre ceux qui furent appelés philosophes.

Le mot sophiste a pris ensuite un autre sens, par opposition à la signification du mot « philosophe ». Le philosophe s'oppose en effet au sophiste, au sens péjoratif que lui a donné Platon : pour ce dernier, le sophiste est un marchand de connaissances frelatées, un faux-monnayeur qui prétend détenir la sophia, mais qui n'en possède que l'apparence.

La philosophie, d'après cette étymologie, n'est pas seulement l'amour de la connaissance, de la sagesse, du savoir, c'est-à-dire une « recherche de la sagesse ou de la connaissance », c'est aussi une activité par laquelle on cultive les facultés de son esprit. Mais ces deux sens sont équivalents puisque la perfection d'une faculté comme la raison dépend de la recherche du savoir. Cette recherche s'oppose à l'érudition. La culture est en effet une éducation de l'esprit tournée vers la mesure et la droiture du jugement. L'érudition est au contraire (selon l'expression de Kant) l'intempérance de l'esprit : on apprend au hasard des rencontres et l'on mémorise un grand nombre de choses, mais l'on ne se forme pas l'esprit parce que l'on ne fait pas de tri dans ce que l'on apprend, tri qui suppose justement d'exercer son jugement. L'amour de la sagesse n'est donc pas l'étude de l'histoire de la philosophie (ce que un tel a pensé à telle époque), mais l'exercice de l'esprit au contact de certaines réalités. Il n'est bien sûr pas paradoxal d'affirmer que l'esprit peut se développer au contact de l'histoire, si ce contact ne se réduit pas à une accumulation stérile de connaissances.

Platon a analysé ce sens d'amour/recherche, c'est-à-dire de désir, en en faisant le mobile de l'activité même de philosopher (cet érotisme de la philosophie est ainsi le sujet du Banquet). En ce sens, Platon est le véritable inventeur de la philosophie, puisqu'il est le premier à en fournir une définition et une théorisation approfondie. Pour Platon, le désir naturel nous excite à la recherche de la beauté, et, en premier lieu, la beauté qui se trouve dans les choses sensibles, en particulier dans les beaux corps. Mais ce désir est finalement déçu par l'inconsistance de ses objets : celle-ci lui fait sentir la vacuité du devenir et l'impossibilité d'y trouver une satisfaction complète. Nous sommes alors portés à désirer des biens d'un autre ordre, des biens véritables, véritables objets de nos désirs, dont le monde sensible n'est qu'un reflet ou une manière d'être. Bien après Platon, Spinoza a écrit à ce sujet, dans son Traité de la réforme de l'entendement (§1.) :

« Quand l'expérience m'eut appris que tous les événements ordinaires de la vie sont vains et futiles, voyant que tout ce qui était pour moi cause ou objet de crainte ne contenait rien de bon ni de mauvais en soi, mais dans la seule mesure où l'âme en était émue, je me décidai en fin de compte à rechercher s'il n'existait pas un bien véritable et qui pût se communiquer, quelque chose enfin dont la découverte et l'acquisition me procurerait pour l'éternité la jouissance d'une joie suprême et incessante. »

Ce qu'il nous apprend

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Philosophe joyeux.

On voit que l'origine du mot « philosophie » nous en apprend déjà beaucoup, même si nous ne pouvons pas, pour le moment, en tirer de conclusions définitives. Essayons d'ordonner un peu les idées que nous avons rencontrées :

§. La philosophie est étroitement liée à la connaissance. Si nous n'avons pas défini ce terme, nous en avons déjà trouvé certaines caractéristiques très importantes : ce rapport à la connaissance est essentiellement un amour de la vérité, ce qui conduit naturellement le philosophe à mettre en question toutes les autorités, tous les dogmes et préjugés, en ne s'en remettant qu'à sa propre raison. De plus, cette connaissance n'est pas une connaissance de type encyclopédique : la philosophie est une activité intellectuelle, et non une réception passive ou une accumulation de connaissances, d'opinions, de croyances, etc.
§. l'activité philosophique se rapporte aux choses divines, et celui qui s'y consacre par la méditation se rapproche de l'état d'un dieu. Nous dirions aujourd'hui que la philosophie s'occupe des valeurs et des réalités estimées les plus hautes par les hommes.
§. l'activité philosophique est un eudémonisme, c'est-à-dire que le bonheur (ou la joie, comme dans notre exemple de Spinoza) est une fin de cette activité.
§. la philosophie a une finalité morale et pratique : elle est un art de vivre, et le philosophe qui vit selon la raison s'efforce de vivre en sage et de suivre le bien pour atteindre le bonheur. On mesure mal aujourd'hui l'importance de cet art de vivre qui faisait souvent comparer le philosophe à un dieu mortel, à un dieu vivant parmi les hommes (c'est le cas, par exemple, chez des philosophes aussi différents que Platon, Aristote, Épicure et Sénèque). Cet aspect pratique a considérablement évolué, et est aujourd'hui étudié en philosophie politique, en philosophie de l'action et en éthique.
§. le philosophe, dans son rapport aux autres hommes, propose un modèle de vie individuelle, sociale et politique : il ne se contente pas d'inventer des règles de vie, mais agit en conformité avec ses pensées et se sculpte pour ainsi dire lui-même. Le philosophe veut vivre ce qu'il pense, l'incarner, et non seulement en avoir l'idée. Le philosophe est donc très différent de l'intellectuel (au sens actuel péjoratif) ou du sophiste, car son propos n'est pas d'avoir une opinion sur toutes choses et d'en tirer un avantage aux détriments d'autrui ou d'en retirer de la gloire, de l'argent et des honneurs : il souhaite au contraire en tirer un avantage pour lui-même et proposer un modèle de vie bonne qui soit également utile aux autres hommes.

Dans le langage ordinaire

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Les mots « philosophie », « philosophe », « philosopher », ont plusieurs sens dans notre langage quotidien. Ces sens dépendent d'un contexte défini par ce que fait la personne qui parle ou dont on parle, par l'objet de notre discours, ou par l'activité dans laquelle nous sommes engagés. Par exemple, pour ce qui est de l'usage de ces mots français dans des expressions et des contextes différents :

Des philosophes, au café du commerce
  • on dit que quelqu'un subit une épreuve avec philosophie ; dans l'épreuve, quelqu'un dit : « il faut être philosophe », « il faut prendre les choses avec philosophie », etc. ; le mot est synonyme de calme, de contrôle de soi, et parfois aussi de résignation ;
  • être philosophe, c'est aussi avoir des opinions en faisant preuve d'esprit critique, en étant capable de penser par soi-même ; ce sens s'est affaibli, au point de faire du mot philosophie un synonyme de n'importe quelle sorte de vision des choses et d'idéologie (philosophie d'un homme politique, voire d'un joueur de balle aux pieds...).
  • le sens d'une œuvre exprime une certaine philosophie, une vision du monde (morale, scientifique, historique, etc.) ; le romantisme et certains philosophes (tel que Heidegger), ont pensé que l'œuvre dévoile quelque chose d'essentiel, tels que la vérité, l'être, etc.
  • la philosophie d'un philosophe, c'est-à-dire sa doctrine, son système d'idées cohérent, tels qu'ils les expriment dans ses œuvres ou par son comportement ; la philosophie d'un philosophe est donc une pensée ou une sagesse, quelque chose qui se rapporte, dans la pratique, à la vie vécue et à la question de savoir ce que c'est qu'une vie bonne, droite, juste, heureuse, et, dans la théorie, à des conceptions abstraites sur des sujets variés (la Justice, la vérité, etc.).
  • le cours de philosophie ; on désigne ainsi la discipline avec son contenu défini par un programme. C'est par exemple le cours de philosophie suivi au lycée.
  • l'histoire de la philosophie : la philosophie en tant qu'elle est un événement d'une histoire humaine collective ou individuelle, et qu'elle suit ou non un cours, qu'elle se développe par des processus déterminés ou au hasard des contingences des affaires humaines.

Des ces usages populaires ou déjà quelque peu spécifiques, il ressort nettement que la philosophie est associée à la morale, à la connaissance et à des interrogations générales et libres de préjugés à propos de notre existence, au sens que nous pouvons lui donner. Il ne paraît donc pas téméraire d'affirmer que l'image populaire du philosophe présente de grandes similarités avec l'image plus philosophique que nous avons esquissée plus haut.

On constate cependant des infléchissements plus ou moins forts : la résignation que suggère parfois l'expression « être philosophe » n'est pas vraiment une attitude philosophique en soi (bien des philosophes se sont au contraire engagés dans des causes sociales, politiques, etc.) ; appeler « philosophie » n'importe quelle conception est un élargissement du sens de ce mot qui finit par désigner des opinions qui peuvent n'avoir rien de spécialement philosophiques (comme le montrent nos exemples).

Dans le langage philosophique

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Les sens que l'on peut trouver dans le langage ordinaire ne nous font évidemment pas connaître ce que les principaux intéréssés entendent par là. Les philosophes ont eux-mêmes utilisé le mot philosophie dans de nombreuses expressions :

  • Philosophie première, c'est-à-dire la métaphysique, la philosophie qui porte sur les principes et les causes : ce qui est premier ontologiquement. C'est la science la plus haute, car elle porte sur les premiers principes de toutes choses. Son objet est la réalité la plus haute que l'esprit humain puisse concevoir. Certains philosophes en font la philosophie tout entière, dans la mesure où la métaphysique interroge le sens de l'être de choses (et non seulement leurs déterminations, les manières dont ils existent). Ainsi, selon Heidegger, la question fondamentale, la plus profonde et la plus vaste est-elle : « Pourquoi donc y a-t-il de l'étant, et non pas plutôt rien. » (Introduction à la métaphysique)
  • Philosophie seconde : la physique. Cette partie de la philosophie est maintenant autonome. En tant que partie de la philosophie, la physique était la science de l'être en tant que matière.
  • Philosophia perennis.
  • Philosophie générale.
  • Philosophie de l'histoire, morale, politique, de la nature, de l'art, etc. Le cas possessif peut s'entendre à la fois comme un génitif objectif et comme un génitif subjectif. Cette manière d'assigner des domaines à la philosophie suppose en outre que l'on puisse diviser la philosophie, et pose la question de l'unité de la pensée et de la culture.
  • Philosophie populaire : c'est un courant de la philosophie allemande.
  • à quoi, on peut ajouter toutes les désignations du type : philosophie rationaliste, empirique, etc., qui désignent des courants de pensée.

On voit que, dans l'ensemble, le « mot » philosophie est employé dans des expressions pour désigner un contenu particulier, des parties précises de la philosophie ou des courants de philosophie propres à une époque ou liés à tel ou tel auteur.

Quelques premières idées

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Dans l'ensemble de ces premières remarques au sujet de la philosophie, il apparaît assez clairement qu'il existe quelques constantes qui permettent de tracer une esquisse de l'activité philosophique :

  • la philosophie consiste à développer, cultiver, former nos facultés morales et intellectuelles, en particulier la raison ;
  • la philosophie est une activité intellectuelle multiforme et idéalement libre qui a de nombreux objets : le philosophe s'efforce de comprendre la réalité, le monde dans lequel nous vivons et s'interroge sur la destinée humaine ; afin d'y voir plus clair dans ces questions, il critique les opinions reçues (comme les préjugés populaires de son temps) et les croyances (par exemple religieuses), analyse des notions qui lui paraissent entrer de manière essentielle dans les problèmes qu'il rencontre (âme, volonté, liberté, être, la liste est évidemment très longue) ; ensuite, bien souvent, il tente de construire une synthèse de ses réflexions, qu'il organise en un système général. Kant a proposé le résumé suivant des questions philosophiques :
    • Que dois-je faire ?
    • Que puis-je savoir ?
    • Que puis-je espérer ?
    • Qu'est-ce que l'homme ?
  • la culture philosophique n'est pas « neutre » par rapport au monde, aux autres et à la société ; elle se manifeste non seulement par une certaine attitude par rapport au monde et aux événements (attitude qui peut être visée par une éducation ou initiation philosophique comme par exemple dans les écoles de philosophie) ; mais, en outre, cette culture, par sa liberté, contredit les préjugés populaires ou religieux d'une époque, et elle est susceptible de transformer profondément les idées communes sur la morale, l'homme, la connaissance, la vie politique, et bien d'autres.
  • ces réflexions sont transmises par le moyen du langage, et sont enseignées à travers les siècles, par divers écoles philosophiques. Il y a ainsi un héritage philosophique, qui est à la fois une tradition et une démarche pédagogique dont le but est d'apprendre à penser. C'est l'histoire de la philosophie dont la connaissance nous permet d'exercer notre raison.

Par cette première esquisse, nous présentons la philosophie comme une activité qui est avant tout une activité de questionnement. Comme la matière de ce questionnement est très variée et que les philosophes ont proposé des réponses et des systèmes de pensée très différents les uns des autres, il aurait été quelque peu difficile de tirer de cette multitude une idée suffisamment précise de la philosophie pour en faire une présentation. En revanche, il est clair que le questionnement, comprenant des choses comme l'usage de la raison, l'analyse des concepts, la formulation d'hypothèses et de questions nouvelles, l'examen et la mise en cause de nos comportements habituels, de nos préjugés, etc., est quelque chose que tous les philosophes partagent. Nous avons déjà eu l'occasion de citer quelques philosophes qui confirment ce point (Platon, Spinoza, Kant) ; nous pourrions faire la liste de tous les philosophes (Aristote, Descartes, Nietzsche, Wittgenstein, etc.), et nous constaterions qu'il en va bien ainsi.

Cependant, cette esquisse ne permet pas de distinguer dans tous les cas ce qui relève de la philosophie et ce qui relève d'autres domaines. Par exemple, les religions elles aussi, outre leurs dogmes, permettent un certain questionnement (sur le bien suprême, la réalité, etc.) ; nos opinions ordinaires paraissent aussi avoir un peu rapport à la philosophie, puisque les proverbes semblent bien fait pour répondre à des questions d'ordre pratique ; les sciences également posent des questions, sur certaines réalités, leurs propriétés, etc. Mais nous voyons que, si religion, sciences et opinions ressemblent par quelques aspects à l'activité philosophique, elles en diffèrent aussi manifestement par d'autres (par exemple, les religions reposent ultimement sur des croyances qui ne peuvent être remises en cause sans risquer de les détruire). Nous allons à présent comparer ces activités humaines, ce qui nous permettra peut-être en même temps de nous faire une idée plus détaillée et précise de la philosophie.


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