Philosophie/Philosophie analytique/Survol historique
| Introduction | Survol historique, quelques éléments | Gottlob Frege |
Dans ce chapitre, nous retraçons dans ses grandes lignes le développement de la philosophie analytique. Après avoir donné un bref aperçu du rôle de l'analyse en philosophie, avant et pendant le XIXème siècle, ainsi que de ses conséquences sur la philosophie et son statut relativement aux sciences, on considérera l'émergence progressive de l'analyse logique et conceptuelle chez Bolzano, Frege, Moore et Russell. Puis nous considérerons deux changements importants : d'une part, ce que l'on nomme le tournant linguistique de la philosophie analytique (illustrée par Wittgenstein, le positivisme logique et l'analyse conceptuelle) ; d'autre part, la réhabilitation de la métaphysique et les développements du naturalisme et de la philosophie de l'esprit.
Contexte historique, quelques éléments
[modifier | modifier le wikicode]Deux méthodes d'analyse
[modifier | modifier le wikicode]Le mot « analyse » vient du grec « analusis » qui signifie « délier », « dissoudre ». Deux conceptions de l'analyse ont eu un rôle de tout premier plan en philosophie depuis la naissance de cette dernière. La première est illustrée par la recherche de Socrate de la définition de certains termes (tels que « vertu » et « savoir ») et sa continuation par Platon qui nomme cette méthode « division ». Cette décomposition, ou analyse progressive, s'applique à ce qu'aujourd'hui nous appelons « concepts ». C'est une dissection, ou réduction, d'un concept donné en des concepts qui le composent, et qui peuvent ensuite être utilisés pour définir le concept plus complexe. Par exemple, le concept d'être humain est analysé en celui d'animal et en celui de raison ; on obtient ainsi la définition de l'être humain : un animal raisonnable (i.e. capable d'utiliser la raison). Ainsi, la classe des êtres humains est contenue dans la classe des animaux, mais le concept d'être humain contient le concept d'animal, en ce sens que ce dernier est une partie de l'explication (ou de la définition) du premier.
La seconde conception de l'analyse vient de la géométrie grecque et d'Aristote. Elle est nommée « analyse régressive » et elle s'applique à des propositions. Cette méthode d'analyse consiste à prendre pour point de départ une proposition qui n'a pas encore été prouvée et à remonter à des principes premiers, ou axiomes, d'où elle peut être dérivée (et elle devient alors un théorème). On ne doit pas confondre cette méthode avec ce que Kant appelle la méthode synthétique, qui consiste à déduire des conséquences ou des théorèmes à partir d'axiomes ou de définitions selon certains procédures formelles dans le raisonnement (mathématiques ou logique).
Les analyses progressive et régressive commencent toutes deux par quelque chose de donné (un concept à analyser, une proposition à prouver) et permettent d'identifier quelque chose de plus simple (un composant ou les axiomes d'où l'on déduit un théorème) dont ce qui est donné est dérivé (c'est-à-dire défini ou prouvé).
Portées épistémologique et ontologique de l'analyse
[modifier | modifier le wikicode]Tandis que Spinoza s'efforce à raisonner more geometrico (L'Éthique), Descartes estime que cette voie synthétique n'est qu'une méthode d'exposition ou de démonstration. La découverte de nouvelles idées est en revanche analytique et consiste à identifier les « natures simples » qui constituent la réalité et les axiomes qui précisent leurs liens (Méditations Métaphysiques, II). Leibniz va plus loin que Descartes : en toute proposition vraie, le prédicat est contenu dans le concept qui sert de sujet. De ce fait, les équations sont réductibles à des vérités d'identité, puisque tout nombre naturel peut être défini par son prédécesseur auquel on ajoute le nombre un. Par exemple :
- 7 =def 6 + 1 ; 5 =def 4 + 1 and 12 =def 11 + 1
Dès lors :
- 7 + 5 = 12 équivaut à :
- (6 + 1) + (4 + 1) = 11 + 1
et l'on parvient, en poursuivant de la même manière, à
- (1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1) + (1 + 1 + 1 + 1 + 1) = 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1
Leibniz cherchait à inventer une characteristica universalis, une notation scientifique qui fournirait un algorithme pour la méthode analytique de découverte (définition des concepts pertinents par leur décomposition) et la méthode synthétique de la preuve (dérivation d'un théorème à l'aide de ces définitions). Mais, alors que Leibniz promouvait l'analyse logique et Descartes l'analyse ontologique, les empiristes britanniques (Locke, James Mill) utilisèrent quant à eux l'analyse psychologique, étroitement liée à l'analyse épistémologique, pour décomposer nos idées complexes en idées simples. Le but n'était plus de découvrir les composants ultimes de toute réalité, mais de l'esprit humain, et de montrer en outre que tous ces composants sont tirés de l'expérience sensible.
Chez Kant, cette analyse de l'esprit aboutit à l'analyse de nos facultés mentales, à savoir la sensibilité, l'entendement et la raison. L'Analytique Transcendantale est une logique de la vérité qui fournit une pierre de touche négative en considérant les principes cognitifs qu'aucun jugement empirique ne peut contredire (par exemple, le principe de causalité). En revanche, la Dialectique Transcendantale est une logique de l'illusion qui montre les erreurs que la raison adopte quand elle prétend étendre nos connaissances à des objets au-delà de toute expérience possible.
A priori et a posteriori
[modifier | modifier le wikicode]Mais Kant utilise également le terme « analytique » au sens de l'analyse par décomposition. En effet, dans le jugement analytique, le prédicat est déjà contenu, au moins implicitement, dans le concept qui en est le sujet. Par exemple :
- Tout corps est étendu.
En revanche, le prédicat d'un jugement synthétique, comme :
- Tout corps a un poids,
ajoute quelque chose au concept prédiqué qui n'est pas implicitement contenu dans celui-ci. La distinction entre analytique et synthétique est liée à celle entre connaissance a posteriori, qui est une connaissance fondée sur l'expérience, et connaissance a priori. Les jugements a priori sont indépendants de l'expérience, non sous le rapport de l'origine, mais sous le rapport de leur validité, ce qui les distingue des idées innées postulées par les rationalistes et rejetées par les empiristes. Ainsi, si nous devons apprendre un jugement a priori tel que « tout corps est étendu », la démonstration de sa vérité ne fait cependant pas appel à l'expérience.
La métaphysique aspire à être à la fois a priori, à la différence des sciences empiriques (ce qui inclut la physiologie lockéenne de l'entendement humain), et synthétique, à la différence de la logique formelle, puisqu'elle prétend formuler des jugements de connaissance à propos de la réalité. Kant pensait que les formules de l'arithmétique et de la géométrie fournissait des exemples évidents de connaissances synthétiques a priori. 7 + 5 = 12 est synthétique : en faisant la somme de 7 et de 5 nous ne pensons pas encore au résultat = 12, puisqu'autrement nous n'aurions pas besoin de faire un calcul. Dans le même temps, Kant compris que l'idée d'une connaissance synthétique a priori était à première vue un paradoxe. Supposé que l'expérience soit la seule façon pour nous d'être en contact avec la réalité, comment un jugement pourrait-il être à la fois synthétique, i.e. nous dire quelque chose sur la réalité, et cependant a priori, i.e. être connu indépendamment de l'expérience ?
Kant résolut l'énigme par sa fameuse « Révolution copernicienne » : nous pouvons connaître a priori d'une chose seulement ce que nous y avons mis nous-mêmes. Il y a en effet une différence entre notre expérience et les objets de cette expérience. Tandis que le contenu de l'expérience est a posteriori, la forme, ou la structure, de l'expérience est a priori, puisqu'elle n'est pas déterminée par les objets contingents, mais par l'appareil cognitif du sujet. Nous faisons l'expérience des objets dans l'espace et dans le temps, et comme des centres de changements qualitatifs, sujets de lois causales. Pour Kant, ce ne sont pas des faits contingents de la réalité ou de la nature humaine, mais des conditions « transcendantales » de la possibilité de l'expérience, conditions auxquelles tous les objets de l'expérience doivent se conformer. Les jugements métaphysiques, tel que « tout changement a une cause », sont vrais des objects de l'expériences (i.e. synthétiques), indépendamment de l'expérience (i.e. a priori), parce qu'ils expriment les conditions de l'expérience des objets, conditions qui dans le même temps déterminent ce que c'est que d'être un objet de l'expérience.
Statut de la philosophie
[modifier | modifier le wikicode]Cette distinction de Kant, et son affirmation qu'il y a des connaissances synthétiques a priori, a déterminé dans ses grandes lignes le débat sur la nature de la logique, des mathématiques et de la métaphysique qui a encore aujourd'hui une place importante dans la philosophie analytique. Plus généralement, Kant a modifié l'image de soi de la philosophie et sa place dans le paysage des connaissances humaines. Avant Kant, en effet, la philosophie était la « Reine des sciences » ; elle donnait un cadre aux sciences particulières, et de ce fait la physique était nommée « philosophie naturelle ». Or, au cours des XVIIème et XVIIIème siècles, les choses changèrent : la métaphysique étaient un champ de bataille, emplis de controverses futiles, tandis que les sciences naturelles progressaient grâce à des recherches expérimentales et des instruments mathématiques. Il y avait là un défi de taille : la philosophie pourrait-elle conserver une place distincte, pourrait-elle demeurer une discipline académique indépendante ? Ou, au contraire, ne devait-elle pas choisir entre devenir une partie des sciences naturelles et se tourner vers les Belles-Lettres, à l'écart des exigences les plus rigoureuses de la vérité et de la raison ?
La réponse de Kant à ces questions est la suivante : la philosophie est une discipline cognitive, mais distincte des sciences empiriques, parce, comme la logique et les mathématiques, elle aspire à une connaissance a priori. Mais il refuse de lui accorder un statut spécial au-dessus des sciences. Avant lui, les platoniciens estimaient que la métaphysique étudie des entités abstraites au-delà de l'espace et du temps ; les aristotéliciens estimaient que la métaphysique est l'étude de l'être en tant qu'être, i.e. l'étude des traits les plus généraux de la réalité auxquels nous puissions parvenir par l'abstraction des traits spécifiques des objets particuliers. Kant propose une réorientation complète, puisqu'il soutient que la métaphysique transcendantale s'occupe non pas tant des objets que du mode de connaissance des objets. La science et le sens commun décrivent ou expliquent une réalité matérielle à partir de l'expérience. La philosophie, en revanche, est a priori, non parce qu'elle décrirait des objets d'une certaine sorte (formes platoniciennes ou essences aristotéliciennes), mais parce qu'elle étudie les conditions non-empiriques de notre connaissance empirique des objets matériels ordinaires. La philosophie est ainsi une discipline dérivée, de second-ordre.
Ainsi Kant ne réhabilite-t-il seulement qu'une métaphysique transcendantale de l'expérience, et non pas la métaphysique transcendante des rationalistes qui cherchaient la connaissance des objets par-delà toute expérience possible (par exemple, la connaissance de Dieu ou de l'âme). Il refuse les prétentions de la métaphysique transcendante, et pourtant il n'abandonne pas le projet d'une philosophie comme discipline indépendante, sui generis, distinctes des sciences particulières.
Réactions idéalistes
[modifier | modifier le wikicode]Mais il y a un inconvénient à cette position théorique séduisante : bien que Kant ne nie pas l'existence d'objets indépendants de l'esprit et qu'il n'affirme pas que l'esprit crée la nature, sa philosophie comporte une certaine forme d'idéalisme. L'esprit impose en effet ses lois à la réalité ; d'un point de vue philosophique, l'espace, le temps et la causalité sont des réalités « idéales » plutôt que réelles (elles viennent de l'esprit, et ne sont pas dans les choses elles-mêmes). Ces lois s'appliquent seulement aux phénomènes, i.e aux choses telles qu'elles peuvent nous apparaître ; elles ne sont pas valables pour les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes que nous ne pouvons absolument pas connaître.
Cet idéalisme, nommé « idéalisme transcendantale », pose quelques problèmes. Par exemple, alors que la causalité est supposée s'appliquer seulement aux phénomènes, ces phénomènes sont le résultat d'une activité causale des choses en soi sur l'appareil cognitif du sujet. L'idéalisme allemand est une réponse à ce genre de difficultés qu'il cherche à dépasser en poussant la pensée de Kant à ses dernières extrémités. Le sujet ne fournit plus seulement la forme de la connaissance, mais également son contenu : la réalité devient une manifestation d'un principe spirituel qui transcende les esprits individuels (par exemple, l'esprit dans la philosophie de Hegel). Puisque la réalité en elle-même est entièrement mentale, elle peut être pleinement saisie par l'esprit humain. Et la philosophie redevient ainsi une science souveraine qui englobe toutes les autres disciplines. Toute connaissance authentique est a priori, puisque la raison, par une méthode dialectique réhabilitée malgré la critique kantienne, peut déduire même des faits - apparemment - contingents.
Échec de l'idéalisme allemand
[modifier | modifier le wikicode]Ces prétentions grandioses se sont toutefois avérées incompatibles avec les progrès rapides des sciences naturelles et des sciences sociales au cours du XIXème siècle. L'idéalisme fut donc rapidement ruiné peu après la mort de Hegel, en 1831. Deux réactions principales ont alors émergées. L'une est le naturalisme : les naturalistes étaient des physiologues de formations qui considéraient que la disparition de l'idéalisme allemand était le signe de la déroute de toute métaphysique spéculative et de tout raisonnement a priori. Ils soutenaient que toute connaissance est a posteriori, car les disciplines prétendument a priori peuvent ou bien être ramenées à des disciplines empiriques (comme la réduction, inspirée par John Stuart Mill, des mathématiques et de la logique à la psychologie et à la physiologie), ou bien être rejetées comme illusoires (conduisant à un rejet de la philosophie toute entière).
L'autre réaction fut le néo-kantisme qui domina la philosophie académique allemande entre 1865 et 1914. Si la philosophie voulait conserver son statut de discipline indépendante respectable, elle devait abandonner la compétition sans espoir avec les sciences particulières. Aussi, prenant comme signe de ralliement le slogan : « Retour à Kant », les néo-kantiens revinrent-ils à l'idée que la philosophie est une discipline de second-ordre. En aucun cas elle n'étudie une réalité supposée inaccessible à la science, et elle n'est pas plus en compétition avec la science pour l'explication de la réalité empirique. Au lieu de cela, la philosophie clarifie les conditions logiques, conceptuelles et méthodologiques de la connaissance empirique, aussi bien que, de manière plus générale, les conditions de nos modes non philosophiques de penser.
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