Étude du cyber-mouvement du logiciel libre/Naissance d'un mouvement

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Ce livre est le Mémoire de Recherche en Science Politique écrit par BOYER Antoine en 2003 intitulé :

« Étude du cyber-Mouvement du Logiciel Libre »

distribué sous Licence de Documentation Libre GNU (GNU Free Documentation License)


Naissance d'un Mouvement[modifier | modifier le wikicode]

Comme nous l'avons précisé dans l'introduction, le Mouvement du Logiciel Libre est difficile à clairement délimiter. De la même manière, il est difficile de situer objectivement sa naissance. Un Mouvement social nécessite une action collective en faveur d'une cause. Mais quelle est la masse critique nécessaire à l'appellation de Mouvement Social ? On peut dater la construction de la cause du Mouvement dans les années 80 à partir du projet GNU. Seulement, la création des structures nécessaires à l'organisation de l'action collective devra attendre la naissance d'Internet qui permettra la popularisation du concept. Enfin, « un mouvement social se définit par l'identification d'un adversaire » aussi faut-il que le Mouvement s'inscrive dans un champ de lutte afin de pouvoir mobiliser.


Les origines et le projet GNU[modifier | modifier le wikicode]

À l'origine d'un mouvement, il existe une communauté. Les origines de la communauté du Libre se perdent dans l'histoire de l'informatique. Car cette communauté est la digne héritière de la communauté des « premiers hackers »4. Ces premiers hackers n'ont aucun lien avec les nouveaux hackers que l'on a préalablement définis dans l'introduction. Ces premiers hackers sont des passionnés d'informatique, des personnes qui sont à la pointe de la technologie, en quête de connaissance et qui prennent plaisir à résoudre des problèmes et à dépasser des limites arbitraires. Aujourd'hui, le terme de "hacking" a été dévoyé et c'est sa seconde définition qui est la plus usitée.


« L'utilisation du mot "hacker" dans le sens de "qui viole des systèmes de sécurité" est un amalgame
ustillé par les mass media. Nous autres hackers refusons de reconnaître ce sens, et continuons d'utiliser
ce mot dans le sens "qui aime programmer et apprécie de le faire de manière astucieuse et intelligente."
(N.d.T. : en français, on peut utiliser le néologisme "bitouilleur" pour désigner l'état d'esprit de celui
qui "touille des bits"). » (Richard Stallman, Tribune Libre, Chapitre 4, « La première communauté qui partageait le logiciel »)


Ces communautés de premiers hackers se sont constituées sur les campus des grandes universités de l'informatique comme celui du SAIL (Université de Stamford), du CMU (Université de Carnegie-Mellon) ou du MIT (Université du Massachusetts). Jusqu'au début des années 80, ces hackers travaillent librement dans les institutions où les programmes sont libres. Ces programmes sont programmés en langage d'assemblage, c'est-à-dire directement en phase avec les composants de l'ordinateur. L'habitude est alors prise de pouvoir copier et de modifier librement des applications aux capacités souvent limitées. Il s'agissait « d'améliorer le système de n'importe quelle manière, de corriger des erreurs, d'ajouter des fonctionnalités, toutes les choses que nous pouvions faire pour améliorer le système de manière utile »6. Richard M. Stallman parle de « coopération passive » : comme les programmeurs étaient toujours très occupés, ils laissaient à d'autres le soin de corriger ou d'améliorer leurs programmes.
La communauté des premiers hackers du MIT s'est rapidement distinguée de celles des autres centres. Elle refuse le système d'exploitation que la société DEC (Digital Equipment Corporation) met à disposition pour l'emploi de ces machines, les PDP-10 qui se sont généralisés, et créé son propre logiciel : ITS (Incompatible Time-sharing System - système à temps partagé incompatible). Cette communauté va s'organiser autour de techniques bien distinctes : la culture PDP-10 « vouée au LISP, au MACRO, au TOPS-10, et à ITS ». D'autres communautés ont fait le choix d'un nouveau système d'exploitation portable, l'UNIX qui a l'incroyable bénéfice d'être portable, c'est-à-dire que contrairement à ses homologues, il n'est pas écrit en langage d’'assemblage, mais en langage C, et est donc indépendant de la structure matérielle de l'ordinateur. Unix peut ainsi présenter le même visage et les mêmes possibilités sur des machines différentes ce qui permettait de s'affranchir des coûts de modification des logiciels liée à l'obsolescence des machines. Un autre atout d'UNIX était qu'un programmeur pouvait facilement apprendre la totalité de la structure logique du C (à la différence de la plupart des autres langages, antérieurs ou postérieurs) sans devoir se référer sans cesse à des manuels. Mais, les hackers PDP-10 avaient tendance à considérer les gens d'UNIX comme « une bande de parvenus, qui utilisaient des outils d'allure ridicule et primitive si on les comparait aux adorables complexités baroques de LISP et d'ITS ». Un troisième courant fut attiré par le potentiel grandissant de l'ordinateur personnel, ou micro-ordinateur, dont le premier exemplaire sortit en 1975. La société Apple précipita l'évolution de ce type d'ordinateur. Ils utilisaient le langage BASIC, qui était si primitif que « les partisans de PDP- 10 comme les aficionados d'UNIX le jugeaient indigne de leur mépris même ».

Or, au début des années 80, une nouvelle approche de l'informatique se fait jour. De nombreux entrepreneurs ambitionnent de faire de l'ordinateur un objet de consommation comme les autres. D'une informatique du savoir on passe à une informatique commerciale. C'est à cette période que les programmes se verrouillent afin que les exclusivités des programmes ne soient pas révélées afin de justifier des avantages comparatifs dans un marché en émergence. C'est dans ce contexte que Richard S. Stallman, chercheur du MIT et membre de la communauté des hackers PDP-10, découvre la fameuse imprimante Xerox, de nombreuses fois citées dans les discours de celui qui deviendra l'un des pères du Mouvement, et qui donnera le titre du premier chapitre de la biographie de Stallman parue chez O'reilly (For Want of a Printer : Pour les défauts d'une imprimante). Il s'agissait d'une photocopieuse adaptée pour être une imprimante, la première génération des imprimantes laser, offerte par l'entreprise Xerox au MIT (offrir ce genre de matériel à des administrations fréquentés par les premiers hackers permettait au fabricant de déceler des anomalies rapidement et à moindre coût). Cette imprimante était considérablement plus efficace que les matériels antérieurs, permettant de multiplier par dix le travail effectué : imprimer un document ne prenait plus vingt minutes mais deux. Elle était aussi beaucoup plus précise en ne transformant pas les ronds en ovales et les lignes en vagues. Or, ces capacités furent très vite limitées par le logiciel imposé par le producteur, un logiciel dont les codes sources n’'avaient pas été donnés et donc impossible à modifier même pour les grands informaticiens du MIT.


« Nous étions capables d'écrire ces fonctions mais nous étions bloqués volontairement par Xerox, nous
étions prisonniers d'un logiciel qui a mal fonctionné pendant plusieurs années. Il fallait attendre peut-
être une heure pour une imprimante capable d'imprimer en dix minutes, ou en 3 minutes. Mais tout le
monde avait l'habitude d'attendre une heure, parce que nous avions appris qu'il était improbable que
l'impression se termine dans une plus courte période de temps. C'était dégueulasse. » (Conférence de Richard M. Stallman, donnée à Paris-8, le 10 novembre 1998.)


Le code source pouvait être accessible mais à la seule condition de signer un accord de non divulgation. Stallman se révolte contre ce système qui interdit et même criminalise la coopération. Un système qui va se prolonger dans l'utilisation même du logiciel.


« Cela signifiait que la première étape de l'utilisation d'un ordinateur était de promettre de ne pas aider
son prochain (...) "Qui partage avec son voisin est un pirate. Qui souhaite la moindre modification doit
nous supplier de la lui faire" (...) Le système qui vous interdit de partager ou d'échanger le logiciel est
antisocial, immoral, et qu'il est tout bonnement incorrect, surprendra peut-être certains lecteurs. Mais
comment qualifier autrement un système fondé sur la division et l'isolement des utilisateurs ? »
Richard Stallman, Tribune Libre, Chapitre 4, « L'effondrement de la communauté »


Ce virage vers l'informatique commerciale va directement toucher la communauté des premiers hackers du MIT. Une bonne partie de ces premiers hackers va rejoindre des sociétés privées à l'image d'un groupe de hackers de Berkeley qui fonderont Sun Microsystems dont le projet devait rapidement devenir une industrie. Peu de temps après, la société Digital mettra fin à la série des PDP-10 rendant obsolète la quasi-totalité des programmes constituants ITS. C'est une profonde crise pour ce qui reste de la communauté qui perd simultanément toutes les références qui ont constitué son identité pendant des années. Les ordinateurs modernes disposent de leur propre système d'exploitation mais aucun n'était libre. La propriétarisation devient la règle en matière de logiciel. Comme chaque premier hacker, Stallman est confronté au choix de la reconversion.


« La solution de facilité était de rejoindre le monde du logiciel propriétaire, de signer des accords de
non divulgation et promettre ainsi de ne pas aider mon ami hacker. J'aurais aussi été, très
probablement, amené à développer du logiciel qui aurait été publié en fonction d'exigences de non
divulgation, augmentant la pression qui en inciterait d'autres à trahir également leurs semblables. »


Cependant, il ne se résout pas à « construire des murs toute sa vie pour séparer les gens » et encore moins à quitter l’'informatique. Aussi, il se prend à l’'idée de refonder une nouvelle communauté de travail qui nécessite la réouverture des codes sources du logiciel et le seul moyen pour y parvenir c'’est de créer un système d'exploitation car « C'est le logiciel le plus crucial pour commencer à utiliser un ordinateur. Un système d'exploitation ouvre de nombreuses portes ; sans système, l'ordinateur est inexploitable. Un système d'exploitation libre rendrait à nouveau possible une communauté de hackers, travaillant en mode coopératif - et tout un chacun serait invité à participer. Et tout un chacun pourrait utiliser un ordinateur sans devoir adhérer à une conspiration visant à priver ses amis des logiciels qu'il utilise »14. Prenant acte de la disparition de ITS, Stallman décide de s’'inspirer d'’UNIX et de sa “portabilité”. Pour lui, il s’'agissait de ne pas recommencer les mêmes erreurs et de voir disparaître toutes les applications développées avec la fin d’'une génération d’'ordinateur. De là naquit le projet GNU (GNU’s Not Unix – GNU N’est pas Unix) l’'acronyme récursif étant en vogue dans les milieux des premiers hackers et témoigne de la volonté de s'inspirer d'’un modèle sans le copier.

Afin de commencer son projet, Stallman démissionne du MIT car il craint que l’'institution ne revendique la paternité du projet. Le professeur Wilson, directeur du laboratoire d'’Intelligence Artificielle, lui permet de continuer à utiliser les équipements du laboratoire. Le projet GNU consistait à créer un ensemble de programmes nécessaires « à un système d'’exploitation digne de ce nom » c'est-à-dire disposant d'interpréteurs de commandes, d'assembleurs, de compilateurs, d'interpréteurs, de débogueurs, d'éditeurs de textes, de logiciels de courrier électronique… Stallman décida de ne pas donner un ordre précis en ce qui concerne la conception des différents programmes. « Pas besoin de commencer par un composant particulier, car quand on a besoin de tous les composants, pourquoi commencer par celui-là ? Il faut tout écrire, donc l'ordre n'importe pas. »15. Le premier logiciel créé, en 1985, fut GNU Emacs qui était un logiciel de texte entièrement adaptable et qui pouvait être utilisé dans une multitude de tâches allant du simple traitement de texte à un environnement de développement intégré en passant par un gestionnaire de courrier électronique par exemple. Ce programme suscita un grand intérêt de la part des programmeurs et afin d’'informer sur son projet mais aussi de distribuer des versions d'’Emacs, la Free Software Foundation (FSF) - Fondation du Logiciel Libre – fut créée. La FSF acceptait des dons, distribuait des copies de logiciels libres, des manuels libres. Mais surtout elle a contribué à financer des programmes libres. Une communauté de travail s’'est petit à petit constituée. Une liste de composants manquants ou projets utiles, la GNU Task list (liste de tâches GNU), fut éditée. L’'une des grandes difficultés de la nouvelle communauté fut la tentation de limiter leur ambition à l’'UNIX. Comme GNU se voulait une imitation d'’UNIX, les programmes développés par GNU pouvaient marcher sur ce type de système d'’exploitation propriétaire. Certains utilisateurs de ces composants de système d'’exploitation se sont lancés dans leur conversion sur les différents systèmes UNIX, incompatibles entre eux, rendant ces composants plus complets mais limitant l’'effort sur le développement d'’un système autonome et libre. Ce qui retarda de plusieurs années l'’objectif affiché de GNU. En 1990, le système GNU était presque terminé. Le seul composant principal qui manquait encore était le noyau, le coeœur d’'un système d’'exploitation, le programme qui permet son amorçage. Le projet initial de conception de ce noyau était ambitieux mais techniquement très difficile à réaliser. C'’est un étudiant finlandais indépendant de la FSF qui réalisa ce noyau libre en 1992, qu'’il baptisa Linux. Ce noyau n'’eut plus qu'’à être incorporé à l'’intérieur de l'’architecture largement établie par la FSF pour constituer le nouveau système d’'exploitation libre qui aboutissait à la réalisation du projet GNU.

Le projet de Richard M Stallman était réalisé. Il aurait pu rester confidentiel car le souhait de Stallman n’'était que de créer une nouvelle communauté qui à présent existait. Or, la dynamique qui a produit le Mouvement s’'est poursuivie, une dynamique soutenue par la communication inter réseaux qui, dès les origines, a joué un rôle important dans la constitution de la Communauté et des “instruments” qui allaient transformer la nature du projet de départ.