Ethnométhodologie/Théories et pratiques de l'ethnométhodologie

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Théories et pratiques de l’ethnométhodologie

Si il est vrai que l’ethnométhodologie s’est construite en opposition à la sociologie formelle, cela ne l’a pas empêchée de développer des problématiques originales et d’ouvrir de très nombreuses pistes de questionnements et de recherches, dont la superposition forme un tout relativement cohérent. Car la problématisation initiée par les ethnométhologues va déboucher sur une grande créativité conceptuelle et méthodologique, qui va permettre d'explorer des terrains délaissés par la sociologie classique.

Les aspects théoriques[modifier | modifier le wikicode]

Il est presque impossible d’énumérer l’ensemble des apports théoriques et empiriques de l’ethnométhodologie, tant ils sont vastes. Cependant, il est possible de mettre en évidence ses problématiques constitutives et un noyau de schèmes explicatifs et conceptuels qui lui fournissent un socle consistant.

Problématiques et développements[modifier | modifier le wikicode]

Reprenons le questionnement initial de l’ethnométhodologie. Quelles sont les méthodes utilisées par les individus pour donner sens à leurs actions et accomplir les tâches de tous les jours ? Cette question sous-tend une doctrine de recherche que Mehan exprime ainsi :

« C’est seulement en sachant comment les membres construisent leurs activités qu’on peut être raisonnablement certain de ce que sont ces activités réellement ».

Ceci amène à prolonger la réflexion sur plusieurs pistes :

  • Quel va être le rôle de la communication et du langage dans la pratique quotidienne ?
  • Comment vont s’effectuer les prises de décisions, les raisonnements des acteurs ?
  • Comment les acteurs vont-ils réussir à se coordonner dans les processus quotidiens : quelle part attribuer à la confiance, aux routines, aux anticipations des acteurs et à l’empathie ?
  • En d’autres termes, comment les acteurs résolvent-ils le problème permanent de l’intersubjectivité ?
  • Quels sont les procédés cognitifs : catégorisation, classifications… que vont utiliser les acteurs pour s’orienter dans des situations concrètes et pour interpréter la structure sociale et les interactions ?

Comme on le voit, affirmer que la réalité sociale est créée par les acteurs sociaux dans leurs pratiques, n’est qu'un positionnement épistémologique initial, il reste à savoir comment elle se crée et comment elle est, de fait, interprétée par les acteurs à travers le langage et les échanges routiniers. Laissons parler H.Garfinkel :

« Le phénomène fondamental sur lequel se focalise l’ethnométhodologie est la production, locale et endogène, des choses les plus ordinaires de la vie sociale ; procédant d’un travail d’organisation, ces choses sont observables (à l’aide d’instructions) et l’on peut en rendre compte dans le langage naturel et du point de vue du sens commun ».

La description de la réalité sociale en terme de procédures, fait partie des techniques ethnométhodologiques, et ces procédures ne peuvent être découvertes que dans des cas concrets et particuliers. Comment la société s’assemble, « par quel miracle », voilà l’objet central des études ethnométhodologiques. Mais il faut garder à l’esprit que Garfinkel ne rejette pas pour autant le fait social, il en modifie seulement la perspective d’observation, il la « subjectivise », en quelque sorte . Pour lui,

« le phénomène à étudier n’est pas le fait social, tel qu’il est donné à la perception immédiate de l’observateur, mais ce qui rend possible une telle perception, c’est à dire les procédés utilisés par un individu pour reconnaître, selon ses propres critères de jugement, un fait social en tant que tel ».

La question de savoir comment les membres disposant de ressources et de compétences, coordonnent leurs activités de façon à produire un ordre local renvoie donc intrinsèquement à des phénomènes de classifications de temporalité, de cohérence, de logique, d’erreurs, d’accidents, de causalité… qui forment les contextes d’actions individuelles ou collectives ; et chacun de ces processus, utilisé au cas par cas, renvoie à des concepts propres à l’ethnométhodologie ou à des problématiques distinctes. Par exemple, une grande partie de la littérature cherchera à appréhender le discours et l’action dans sa production et sa compréhension, à travers les activités classificatrices du monde de tous les jours (voir les travaux de Sacks). De même les relations entre la mémoire, le discours et la pratique dans l’interaction considérée comme réflexive renvoie à l’étude de la signification.

Les développements en ethnométhodologie prolongent le programme initial de recherche et puisent leurs outils de réflexion dans des voies assez diverses. Aaron V.Cicourel, comme on l’a vu, approfondit la réflexion en insistant sur les capacités cognitives des acteurs, capacités qu’ils acquièrent à travers le langage ; et va puiser ses références dans la linguistique générative transformationnelle. A travers des corpus propres à un terrain, de nombreuses pistes de recherches sont également découvertes, l’éducation est étudiée par Hugh Mehan ; la délinquance fera l’objet d’une étude très poussée d’A.Cicourel où il ramène, répétons-le, la désignation (au sens de Howard Becker) à des accomplissements pratiques, et explicite comment l’assignation par la société de la carrière de déviant à l’individu s’établit dans la pratique ; la justice, la pratique scientifique, les institutions… seront également étudiées.

Bref, les possibilités d’applications et de développements semblent illimités puisque l’ethnométhodologie nous renvoie à l’étude du singulier. Il n’en demeure pas moins qu’elle a apporté un début de réponse aux questions qu’elle a soulevé, et a introduit de nombreux concepts utiles à la sociologie.

Théorisation et concepts de l’ethnométhodologie[modifier | modifier le wikicode]

On doit à Garfinkel l’élaboration des bases théoriques de l’ethnométhodologie. Partant de la problématique de fond qu’on vient d’examiner il conclut logiquement à un ensemble de postulats de recherche.

Pourquoi l’acteur est-il source de significations ? Garfinkel introduit tout d’abord le concept de compétence unique (Unique adequacy), pour parler d’une activité (en communiquer la signification) seuls sont compétents ceux qui la pratiquent. Il introduit également la maîtrise des allant de soi (les mots, comportements que les acteurs pratiquent naturellement) d’un groupe comme les clés de sa compréhension. Concernant l’action, l’acteur est capable d’adapter son comportement (ad hocing) de façon permanente, il sait comment se comporter dans un groupe et organiser ses rapports avec autrui dans des groupes dont il connaît les finalités, les allants de soi, les manières d’être, les tabous… Ce qui implique qu’il peut (et il est seul à pouvoir le faire aussi parfaitement) décrire et commenter ses actions, leur pourquoi, leur comment et analyser celles des autres membres. Ses comportements jouissent du privilège de racontabilité (accountability).

Cette redéfinition de l’acteur social implique une posture différente du chercheur social. Il doit posséder la qualité de membre. Cette notion n’est pas à prendre dans son sens parsonien (l’appartenance à une communauté), elle « se rapporte plutôt à la maîtrise du langage commun » nous dit Garfinkel, qui renvoie à une conception phénoménologique de l’affiliation à un groupe. Les aptitudes (toujours singulières) qui sont nécessaires au phénomène quotidien de l’ordre social, à la collaboration et à l’interaction forme la notion de membre et une fois affilié, un membre ne s’interroge pas sur sa conduite, il en connaît les implicites et les routines. C’est grâce à cela qu’on se reconnaît dans sa propre culture. Un membre est donc quelqu’un qui a intégré les éthnométhodes d’un groupe et les utilise naturellement comme compétences acquises, ce qui lui permet de se reconnaître et de se faire reconnaître comme membre du groupe. Le travail de recherche suppose donc l’acquisition du langage commun et donc du statut de membre comme conditions incontournables du savoir. Poussant le raisonnement plus loin, Garfinkel et Sacks affirment que « les études ethnométhodologiques sur les structures formelles sont destinées à l’étude phénomènes tels que leurs descriptions par des membres quels qu’ils soient, en s’abstenant de tout jugement sur leur pertinence, leur valeur, leur importance, leur nécessité, leur praticalité, leur succès, ou leur conséquences ». Cette posture est celle de l’indifférence ethnométhodologique, et elle concerne l’ensemble du raisonnement sociologique pratique. On peut remarquer sa filiation avec l’epochē prônée par Husserl. La posture d’indifférence méthodologique n’est pas très éloignée de la réduction phénoménologique, débouchant sur l’attitude de l’ego transcendantal qui observe ses pensées. En tout les cas, le terrain de l’ethnométhodologie s’en trouve agrandi considérablement puisque tous les raisonnements (ethnométhodologiques, sociologiques, psychiatriques...) tombent dans le champ d’étude de l’ethnométhodologie.

Comment l’acteur social met-il en œuvre et acquiert-il des procédés interprétatifs qui assurent en permanence un sens à la structure sociale ? Cette question centrale, déjà introduite plus haut renvoie nécessairement à l’importance du langage dans l’élaboration de la signification. Une des premières avancées de l’ethnométhodologie dans ce domaine est d’insister sur le caractère multiforme du discours qui comprend aussi bien le langage proprement dit que la gestique, et sur le caractère construit du sens que l’acteur donne au discours. Les comportements, le langage, sont des signes dont nous construisons, nous mêmes et dans l’interaction, la signification. Cette construction a plusieurs caractéristiques, elle est évolutive et continue et prend sa source dans l’espace, la temporalité, et le cadre social de l’interaction. La construction du sens est donc locale, elle fait appel aux éléments de l’environnement local du sujet.

Une fois le discours défini, il reste à déterminer comment les acteurs vont l’interpréter. Deux concepts centraux de l’ethnométhodologie apportent un début de réponse l’indexicalité et la réflexivité.

L’indexicalité est à la base une notion linguistique qui rappelle que les mots n’ont de sens que dans des situations locales et spécifiques, en bref, contextualisées. Ce qui sous-entend que le sens produit dans les échanges sociaux se construit sur des non-dits, des sous-entendus qu’on repère dans le langage par des expressions comme « et cetera », « vous voyez bien ce que je veux dire ». l’information est alors complétée par les membres qui ont acquis un répertoire de sous-entendus (dont la compréhension n’engage pas de termes lexicaux) et la communication verbale présuppose que le locuteur et l’auditeur acceptent tacitement l’existence de significations communes (c’est la réciprocité des perspectives introduite par Schütz). Il y a donc un savoir commun socialement distribué qui s’appuie sur des formes normales de discours (les acteurs tendent à rétablir la réciprocité des perspectives). Garfinkel étend cette notion à l’ensemble du langage et considère que l’indexicalité, loin de parasiter nos échanges verbaux est un moyen efficace de faciliter l’intelligibilité du discours. La tentative des sciences sociales d’épurer le discours de son caractère indexical est d’ailleurs vaine car elle débouche sur une régression à l’infini. Qui plus est, on ne peut oublier, comme elles le font généralement, qu’un mot, une institution ne peuvent s’analyser qu’en référence à des situations.

Le concept de réflexivité quant à lui, se positionne explicitement dans le rapport entre action et langage, entre situation et compréhension de la situation. Il décrit le caractère performatif du langage, à savoir que l’énonciation constitue l’action. Le discours donne des renseignements sur le contexte et des indications concernant l’à-propos des évènements. Sa présence au cours d’échanges verbaux renseigne sur le déroulement et la normalité d’une scène d’interaction. « la cadence des échanges verbaux (…) et la fréquence des silences et des « euh ! euh ! », « je vois », « ah » et autres « oh », guident réflexivement l’interlocuteur et l’auditeur au cours des échanges. » explique Cicourel. Mais Garfinkel prolonge le raisonnement et considère que la réflexivité désigne l’équivalence entre décrire et produire une interaction, entre la compréhension et l’expression de cette compréhension. En effet, en parlant, dans nos activités quotidiennes, nous construisons le sens et l’ordre, la rationalité de ce que nous sommes en train de faire au même moment, et ceci de manière souvent inconsciente.

Pour finir, nous évoquerons l’approche de Sacks qui introduit la notion de catégorie pour expliquer comment les acteurs interprètent les structures sociales, comment « ils font et reconnaissent une description ». Cet objectif a une portée épistémologique pour Sacks, puisque cette connaissance est essentielle pour parvenir à une « description sociologique correcte », les sociologues utilisant généralement des catégories, suicide, délinquance, comme si elles allaient de soi, or il faut d’avantage se pencher sur les procédés qu’utilisent les acteurs pour construire des catégories qu’ils vont par la suite considérer comme des évènements ou des objets. Il semble important de souligner l’importance de cette approche qui anticipe et prolonge tout un courant de recherche (allant de l’anthropologie à la sociologie cognitive) et qui, quand on y réfléchit, aborde de front les problèmes de l’interprétation du social et de leur compréhension, ce qui n’est pas une mince affaire ! Sacks s’interroge sur la capacité qu’ont les acteurs à associer des catégories et à en tirer des significations. Le problème pouvant être par exemple de comprendre comment l’acteur reconnaît entre différentes catégories celle qui est la plus adéquate pour référencer une personne. « Le problème se présente comme suit : il existe plusieurs ensembles de catégories. Pour parler d’une personne, comment un ensemble va être sélectionné ? ». une mère devient une femme, une sportive, une voisine… Précisons d’emblée que Sacks retient une conception extensionnelle (en termes d’appartenance de classe) de la catégorie : la catégorisation qu’utilisent les acteurs se présente comme un jugement d’appartenance.

Cette analyse permet d’expliciter de nombreux problèmes propres à la sociologie. Elle aborde le problème de la désignation comme pouvant être relié à celui de la catégorisation de groupes sociaux et à l’appartenance sociale. Par exemple, les adolescents membres d’un groupe peuvent créer leur propre système de désignation, ils utiliseront des catégories différentes d’un autre groupe social (les parents...), et évalueront différemment les personnes suivant l’origine de la désignation. En d’autres termes, les membres d’un groupe choisissent le terme en fonction du destinataire et le chargent d’une évaluation particulière. La désignation sociale est donc active, elle agit sur les personnes, et peut être liée à des revendications identitaires.

L’analyse des catégories fournit un bon exemple de la portée de l’ethnométhodologie, car celle-ci ne se limite pas, contrairement à ce qui est généralement avancé, à une visée purement microsociologique. Les méthodes employées par les acteurs sociaux pour interpréter la structure sociale ont des conséquences au plan macro-sociologique, et ceci pratiquement à leur insu. Il n’empêche que dans la pratique, les études ethnométhodologiques se sont surtout intéressées à des problèmes qualifiés de microsociologiques.

Une pratique spécifique[modifier | modifier le wikicode]

L’originalité de l’ethnométhodologie sur le plan méthodologique tient peut-être au fait qu’elle s’articule comme un tout cohérent, théories et expérimentations fonctionnant ensemble. Les méthodes d’investigation du terrain et de choix de terrain sont dictées par la théorie, et incluses dans la théorie. Le champ d’application de l’ethnométhodologie est donc suffisamment large pour que celle-ci n’exclue aucune dimension du social et dépasse les distinctions communes en sociologie (sociologie de l’art, du sport, des organisations…).

Les techniques ethnométhodologiques[modifier | modifier le wikicode]

Comme on l’a vu, il importe aux ethnométhodologues de décrire en terme de procédures les méthodes employées par les acteurs pour interpréter la structure sociale. Aussi doivent-ils « coller » au mieux le groupe qu’ils cherchent à étudier, ce qui se traduit par des méthodes d’enquêtes très pragmatiques :

  • L’ethnographie constitutive qui étudie sur le terrain les activités structurantes qui construisent les faits sociaux. Elle repose sur la disponibilité des données, l’exhaustivité du traitement des données, la convergence entre les chercheurs et les participants sur la vision des évènements, l’analyse interactionnelle.
  • Le tracking ou filature renvoie à la nécessité d’acquérir un langage commun et de voir ce que le sujet voit. L’ethnométhodologue doit alors se mêler le plus étroitement possible au groupe étudié, inspirer confiance. L’immersion dans le terrain doit être la plus complète. Il s’agit en quelque sorte d’une observation participante poussée à l’extrême.
  • L’analyse de conversation, pratique élaborée par Sacks au milieu des années 1960, se focalise sur les échanges verbaux et les conversations ordinaires. Elle étudie les structures et propriétés formelles du langage. Nos conversations sont en effet organisées et structurées, bien que nous n’en n’ayons pas conscience. Pourtant l’intelligibilité des conversations dépend de cet ordonnancement. John Heritage fait ainsi reposer l’analyse de conversation sur 3 hypothèses : l’interaction est structurée, la contribution des acteurs à l’interaction est de nature contextuelle (d’où le caractère indexical de leurs énoncés) et, troisième point, la réalisation de ces deux propriétés dans chaque détails de l’interaction. Concrètement cela se traduit par des procédés très structurés comme le fait de parler l’un après l’autre, de saluer quelqu’un, faire des pauses… Quant à la propriété indexicale, elle s’illustre bien lorsqu’on sort un morceau de conversation de son contexte. Les formes de l’échange déterminent donc sa compréhension, qui est interactivement construite. On doit donc décrire les procédés langagiers et conversationnels employés pour construire l’ordre social et structurer l’interaction.
  • Sur le plan pratique, les méthodes employées par l’ethnométhodologie dans le cadre de la recherche expérimentale diffèrent peu des techniques qu’utilisent les autres courants sociologiques. On y trouve pêle-mêle un grand nombre de pratiques courantes de recherches : l’entretien, l’observation directe, l’étude des dossiers et des documents administratifs, organisationnels, des tests, des enregistrements vidéo, des projections de ces vidéos aux acteurs eux-mêmes, l’enregistrement des commentaires de cette projection... On voit bien que ce qui compte avant tout c’est l’étude des acteurs en situation, et peu importe la méthode utilisée. Cependant, l’originalité de l’expérimentation ethnométhodologique tient dans l’importance qu’elle attribue à l’interaction entre le chercheur et son terrain et à la subjectivité du chercheur. La façon dont le chercheur entre en relation avec le terrain est en elle-même une ressource pour le chercheur. Il faut noter également que contrairement à une idée reçue, l’ethnométhodologie ne rejette absolument pas l’analyse quantitative. Cicourel en fait même l’apologie dans un de ses ouvrages « Method and Measurment in Sociology », il circonscrit cependant celle-ci à des faits sociaux ou des catégories sociales ayant une validité du point de vue ethnométhodologique. En quelque sorte, avant de se livrer à une analyse quantitative, il faut avoir pratiquer préalablement une eidétique pour ne retenir que les catégories et les faits sociaux essentiels.
  • Enfin, une des méthodes la plus originale est incontestablement le breaching ou provocation expérimentale. Garfinkel eut l’idée de le mettre en place afin de tester les rouages sociaux de la routine et le rôle de la confiance sans laquelle nos échanges ne pourraient avoir lieu. Il s’agit pour l’essentiel de provoquer des situations inhabituelles qui déstabilisent l’acteur dans sa vision du monde et dans ses préoccupations les plus banales. Dans la pratique, on peut exercer le breaching de milles et unes façons, par exemple, en appelant ses parents Monsieur et Madame (sans qu’ils soient au courant du caractère expérimental de cette attitude) afin d’observer leur réaction et d’inférer l’importance de l’accord entre les acteurs qui prévaut au sujet des situations habituelles. Sur le plan théorique, cette expérimentation vise donc à éclairer les procédures de normalisation utilisées par les acteurs. En cas d’un écart persistant à la norme attendue du comportement de l’autre, on se livre à une réinterprétation visant à normaliser les écarts, c’est à dire à les rendre acceptables. La confiance, reposant sur une compréhension mutuelle (faisant appel à l’indexicalité) est brusquement mise en défaut par le breaching, elle crée un état d’anomie transitoire et artificiel qui vient perturber le bon déroulement de l’action et déstabilise les acteurs dans leurs convictions presque inconscientes (puisque normales) qu’il y a une « réciprocité des perspectives » ou « interchangeabilité des points de vue », un savoir commun à propos d’une situation, bref, une normalité supposée par les acteurs, des situations et de la compréhension des situations par autrui.

Un vaste champ d’application : l'exemple de la sociologie des organisations[modifier | modifier le wikicode]

La liste est longue des terrains étudiées par les ethnométhodologues (éducation, justice, laboratoires de science, sectes...) et les acquis de la discipline certainement encore plus longs, car presque toujours, elle apporte un regard neuf, une nouvelle perspective.

On l’a compris, le domaine d’application de l’ethnométhodologie outrepasse les frontières classiques de la sociologie. En tant que science analysant des méthodes, elle a une portée généraliste, qui vise l’action, son déroulement et les conditions de sa réalisation, à travers un large prisme de situations vécues. Elle concerne ainsi l’ensemble des méthodes d’interprétation utilisées par les acteurs pour coordonner et situer leur action dans des cadres d’interaction.

Ce qui implique par exemple qu’en sociologie des organisations, elle devrait détenir une place de choix. Par exemple, les méthodes utilisés par les agents en situation organisationnelle font appel à des schèmes préconçus de catégorisation ou interprétation de la réalité et d’organisation de l’espace social, comme les méthodes de management. Les acteurs pour orienter et coordonner leur action entre eux s’y réfèrent constamment et ceux qui les mettent en application supposent généralement que ces méthodes sont fondées et partagées par les autres. Ce qui amènerait à envisager le problème sous deux angles distincts, comment ces méthodes sont-elles acquises, interprétées et utilisées par les acteurs dans la pratique courante de leur travail quotidien ? Quel peut être l’apport de l’ethnométhodologie pour cerner l’élaboration des méthodes de management et leurs limites en tant qu’analyses formelles des structures organisationnelles ? Il paraît clair, en effet que les méthodes de management laissent des « trous » dans leurs analyses et recommandations que les membres des organisations qui utilisent ces techniques vont combler par des procédés interprétatifs découverts par l’ethnométhodologie (les manuels de management laisse une grande marge de flou, ils se fondent sur des allant de soi que les acteurs réinterprètent constamment et utilisent pratiquement dans leur rapports sociaux quotidiens, ce qui permet de leur assigner un sens). Les méthodes développés par les acteurs pour structurer leur relations et interpréter la structure organisationnelle qui les entoure sont donc reliées interactivement aux méthodes de management. Ce qui veut dire que ces méthodes s’élaborent pratiquement en généralisant des pratiques singulières qui ont cours dans les organisations, et en y introduisant des catégories étrangères souvent puisées dans l’analyse formelle (comme la rationalité microéconomique...) ; et que l’utilisation et l’interprétation qu’en font les acteurs sur le terrain n’apporte pas forcément une validation de ces méthodes, celles-ci n’étant pas forcément jugées pertinentes.

Mais ce n’est qu’une façon d’aborder le champ organisationnel à l’aide de l’ethnométhodologie, d’autres problématiques peuvent être soulevées : Comment se construit concrètement la structure de l’interaction organisationnelle ? Ce problème est crucial car il est généralement délaissée par l’analyse des organisations qui considère la structure, le système d’interaction comme une donnée et calque en conséquent des modèles formels sur des entités réelles, sans tenir compte de la capacité des acteurs à produire la structure. La structure vue comme l’accomplissement d’un processus quotidien, c’est ce que l’analyse formelle oublie quand elle se penche sur l’organisation. Certes, on peut rétorquer à cela que les analyses comme celles de Crozier rétablissent le caractère processif en introduisant la notion de jeu construit par les acteurs. Mais on peut aussitôt souligner les limites d’une telle analyse. Entre le jeu, qui ne concerne que les intérêts stratégiques des acteurs, et la pratique réelle dans un environnement routinier d’objets techniques, de procédures formalisées, il y a un abîme incommensurable ; qui plus est le concept de jeu et de rationalité sont en quelque sorte importés par le sociologue, et administrés de force aux agents. Il parait peu probable qu’un seul agent dans une entreprise dise qu’il entre dans un jeu et s’y oriente, le comprend de façon rationnelle et utilitaire. Cette idée de stratégies qu’auraient les agents parait en fin de compte peu probable, d’autant plus que si elle existe, elle est perçue et créée dans l’interaction quotidienne, elle suit forcément un accomplissement réel, or l’analyse de Crozier reste très imprécise sur la pratique des stratégies entre acteurs.

L’ethnométhodologie complète donc l’analyse formelle des organisations dont elle éclaire les faiblesses. Mais elle doit certainement pouvoir servir à résoudre des problèmes concrets au sein des organisations du fait de l’acuité de son regard et de la dimension pratique de ses analyses (peut-être que Taylor, d’ailleurs, en décomposant les mouvements de ses ouvriers au cours de ses analyses anticipait l’ethnométhodologie !!!). Par exemple, les problèmes de compréhension, de signification, de confiance, de réciprocité des perspectives ont forcément une place dans l’organisation. Place souvent considérée comme négligeable par les tenants de l’analyse formelle qui préfèrent concevoir l’acteur sous l’angle d’une seule dimension (stratégique, souffrant, irrationnel, calculateur, affectif, communicationnel, cognitif...). Pourtant, il semble que les problèmes de tous les jours, les problèmes pratiques et les problèmes de différence d’interprétation de la structure organisationnelle ou de langage fassent partie des problèmes qui préoccupent le plus les acteurs dans les organisations. De plus des concepts comme ceux de membres, réflexivité, indexicalité peuvent certainement s’appliquer à l’analyse organisationnelle sans forcément recourir à l’analyse ethnométhodologique.

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