Philosophie/Nietzsche/La moralité des mœurs

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Nietzsche appelle moralité des mœurs les moyens employés par l'homme pendant la plus longue partie de son histoire pour élever1 l'homme. Cet élevage est une activité formatrice qui s'est d'abord imposée comme obligation absolue, brutale et purement formelle : c'est « une autorité supérieure à laquelle on obéit non parce qu'elle ordonne ce qui nous est utile, mais parce qu'elle ordonne. »2 C'est sous cette forme arbitraire quant à son contenu, inspirant la peur et le respect, que se sont présentés les premiers moyens d'éducation, de discipline (ou d'élevage, traduction de die Zucht) qui ont modifié l'animal homme et lui ont donné une certaine économie d'instincts. Pourquoi et comment ces moyens d'élevage sont-ils mis en œuvre ? Pourquoi Nietzsche considère-t-il que l'élevage de la moralité des mœurs est l'activité essentielle de toute culture et qu'« elle est à l'origine des civilisations. »3

Ce qu'est la moralité des mœurs[modifier | modifier le wikicode]

Pour répondre à la première question, il faut concevoir avec Nietzsche tout regroupement humain selon un modèle organique : selon lui, en effet, un groupe, une communauté, une société, etc. disposent de moyens grâce auxquels leur croissance et leur conservation sont rendues possibles, notamment par l'assimilation des individus qui y naissent et en qui en deviennent ainsi les supports indispensables. En ce sens, l'éducation est un prolongement de la reproduction et un véritable moyen de reproduction amélioré.4 Il y a une continuité entre la reproduction naturelle et la reproduction sociale. Le rapprochement que Nietzsche fait entre la société et l'organique n'est donc pas une analogie ; les fonctions sociales répondent à des fonctions physiologiques. De même qu'un organisme est formé de cellules, de tissus et d'organes, une société est formée d'une multitude d'individus constituant des groupes tissés de croyances et qui entrent en des rapports de forces qui ne cessent de varier.5 Ce sont ces rapports, et, en particulier, les luttes internes et les rivalités pour la puissance entre groupes et entre communanutés, qui permettent le développement de la puissance d'une civilisation. L'élevage de l'homme est ainsi en premier lieu inséparable d'une multiplicité de relations, de luttes, de rivalités ou d'alliances, dans la mesure où il entre dans ce jeu des rapports de puissances dont l'enjeu fondamental est pour chaque communauté de ne pas vouloir « courir le risque d'être exterminée. »6

Dans ces luttes, les moyens d'éducation prennent la forme d'institutions dont le but est de conserver et d'étendre la puissance de la communauté et des groupes qui la constituent.7 Ces institutions prennent des formes variables, mais se confondent à l'origine sans l'unique perspective de la moralité des mœurs : « Originellement [...] tout était mœurs »8 : la coutume, la justice, l'éducation, le travail, les cultes, le mariage, etc. Ces moyens de conservations et de croissance permettent à une communauté de s'assimiler les individus en les organisant et en transmettant d'une génération à l'autre des valeurs communes. Ce qui se transmet, ce sont des types, concept qui désigne un ensemble de valeurs hiérarchisées qu'une communauté estimes utiles à sa conservation : des structures de pensées, des jugements moraux, des croyances, et tout ce qui en découle, à savoir principalement des comportements moyens, normalisés, uniformisant les individus.9

L'élevage de la moralité des mœurs est l'expression d'une volonté de durer et de vaincre : ce sont des individus, des groupes, des classes qui veulent s'imposer : « Qui donc a besoin de cette conservation ? Les chefs de familles, de classe, etc. qui veulent se survivrent dans la perpétuité de leurs institutions. » Cette volonté à l'œuvre dans toute société « inspire des visées lointaines ».10

Ce qui est atteint par la moralité des mœurs[modifier | modifier le wikicode]

Notes[modifier | modifier le wikicode]

1. Le mot élevage traduit le verbe allemand züchten : élever des animaux, ou cultiver (des plantes, etc.).

2. Aurore, § 9.

3. Aurore, § 16.

4. Aurore, § 397.

5. VP, I, II, 460.

6. PBM, 262.

7. VP, I, II, 465.

8. Aurore, § 9.

9. VP, I, II, 152.

10. VP, I, II, 465.