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Philosophie/Nietzsche/La moralité des mœurs

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La Moralité des mœurs (en allemand : Sittlichkeit der Sitte) est un concept central développé par Friedrich Nietzsche dans Aurore (Morgenröte, 1881), notamment dans l'aphorisme 9. Cette notion désigne la première forme historique de moralité humaine, caractérisée par l'obéissance aveugle aux coutumes traditionnelles, indépendamment de leur contenu ou de leur rationalité. Pour Nietzsche, cette moralité préhistorique constitue le fondement sur lequel s'est édifié tout l'édifice moral de la civilisation occidentale.

Définition et caractéristiques essentielles

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Nietzsche ouvre l'aphorisme 9 d'Aurore par une formulation provocante : « La moralité n'est rien d'autre (donc notamment pas davantage !) que l'obéissance aux mœurs, quelles qu'elles soient ; or les mœurs sont la manière traditionnelle d'agir et d'évaluer »[1]. Cette définition révèle le cœur du concept : la moralité primitive ne se fonde pas sur la raison, le bien-être individuel ou une quelconque transcendance, mais uniquement sur la tradition (Herkommen).

La coutume (Sitte) se présente comme une « autorité supérieure à laquelle on obéit, non parce qu'elle commande ce qui nous est utile, mais parce qu'elle commande »[2]. Cette distinction est capitale : la moralité des mœurs n'a pas de justification rationnelle ou utilitaire externe ; elle tire sa légitimité de son antiquité même, de sa sacralité supposée et de son caractère indiscutable.

Nietzsche identifie plusieurs dimensions de cette forme archaïque de moralité :

1. L'obéissance comme principe absolu : L'individu moral est celui qui se soumet aux prescriptions héritées, même si elles semblent arbitraires ou irrationnelles. La vertu consiste à se plier au collectif.

2. Le sacrifice de l'individualité : « Le plus moral est celui qui sacrifie le plus à la coutume »[3]. L'individu doit renoncer à ses désirs personnels et à ses intérêts propres pour que « la coutume, la tradition apparaissent dominantes, malgré tout désir individuel contraire et tout avantage personnel : l'individu doit se sacrifier — c'est ce qu'exige la moralité des mœurs »[4].

3. La suppression de la liberté : « L'homme libre est immoral, car il veut en toutes choses dépendre de lui-même et non d'une tradition »[5]. Dans les états originaires de l'humanité, « mauvais » signifie précisément « individuel », « libre », « arbitraire », « inhabituel », « imprévisible ».

Fonction sociale et anthropologique

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Nietzsche interprète la moralité des mœurs comme un gigantesque processus de dressage collectif. Dans la Généalogie de la morale (1887), il approfondit cette analyse en montrant comment l'humanité s'est « rendu calculable, régulière, nécessaire »[6].

Ce processus de civilisation repose sur la crainte et la violence. Les sociétés primitives imposaient leurs coutumes par « la crainte d'un intellect supérieur qui commande là, d'une puissance incompréhensible et indéterminée, de quelque chose de plus que personnel — c'est la superstition qui est dans cette crainte »[7]. La moralité apparaît ainsi liée au religieux : les coutumes sont sanctifiées, considérées comme d'origine divine.

Nietzsche souligne que « chaque coutume, même la plus dure, devient avec le temps plus douce et plus agréable, et même le mode de vie le plus strict peut devenir une habitude et ainsi une source de plaisir »[8]. L'habituation transforme la contrainte en seconde nature.

La souffrance volontaire et la cruauté

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Un aspect particulièrement sombre de la moralité des mœurs concerne la valeur accordée à la souffrance volontaire. Dans l'aphorisme 18 d'Aurore, intitulé « La morale de la souffrance volontaire », Nietzsche analyse comment les communautés primitives, vivant dans un état de guerre permanent et de danger constant, ont développé une jouissance de la cruauté[9].

Cette jouissance de la cruauté se manifeste de deux manières :

  • Extérieurement : envers les ennemis et les victimes sacrificielles
  • Intérieurement : contre soi-même, sous forme d'ascèse et de mortification

« Peu à peu, la coutume forme dans la communauté une pratique conforme à cette représentation : on devient désormais plus méfiant à l'égard de tout bien-être excessif et plus confiant dans tous les états douloureux et pénibles »[10]. L'idée se répand que les dieux sont satisfaits par le spectacle de la souffrance humaine, non par compassion — car la compassion est méprisée — mais parce qu'ils en sont « divertis et de bonne humeur : car le cruel jouit du plus haut plaisir du sentiment de puissance »[11].

Cette logique conduit à valoriser l'ascétisme non comme moyen de discipline personnelle ou de bonheur individuel, mais comme preuve de soumission aux forces supérieures et comme offrande aux divinités.

Critique de la rationalisation morale

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Nietzsche s'oppose fermement aux tentatives des philosophes, depuis Socrate, de fonder la moralité sur la raison. Ces penseurs, dit-il, « empruntent une voie nouvelle sous la plus vive désapprobation de tous les représentants de la moralité des mœurs — ils se séparent de la communauté, en tant qu'immoraux, et sont, au sens le plus profond, mauvais »[12].

Les philosophes socratiques qui prêchent la maîtrise de soi et la tempérance comme chemin vers le bonheur personnel sont considérés par Nietzsche comme des exceptions qui ont rompu avec la logique originelle de la moralité des mœurs. Ils ont tenté de substituer à l'obéissance traditionnelle une forme d'autonomie rationnelle — mais cette tentative reste, aux yeux de Nietzsche, profondément marquée par son origine dans la moralité archaïque.

L'originalité persécutée

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L'une des conséquences les plus tragiques de la moralité des mœurs est la persécution systématique de toute originalité. « Chaque action individuelle, chaque pensée individuelle suscite l'effroi »[13]. Nietzsche souligne l'impossible calcul des souffrances endurées par les esprits les plus rares, les plus originaux, tout au long de l'histoire, « car ils ont toujours été ressentis comme les mauvais et les dangereux, et même ils se ressentaient eux-mêmes ainsi »[14].

Cette intériorisation de la culpabilité constitue l'un des mécanismes les plus puissants de la moralité des mœurs : « Sous la domination de la moralité des mœurs, l'originalité de toute espèce a acquis une mauvaise conscience ; jusqu'à cet instant, le ciel des meilleurs en est encore plus sombre qu'il ne devrait l'être »[15].

Le conflit entre moralité et causalité

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Dans l'aphorisme 10, Nietzsche établit un rapport inverse entre le sens de la causalité et l'étendue du domaine de la moralité. « Dans la mesure où le sens de la causalité augmente, le domaine de la moralité diminue »[16]. Chaque fois que l'on comprend les effets nécessaires et qu'on les distingue de toutes les coïncidences et de tout « après cela, donc à cause de cela » (post hoc), on détruit une multitude de causalités fantasmatiques qui servaient de fondements aux mœurs.

Le monde réel, conclut Nietzsche, est « beaucoup plus petit que le monde fantastique », et chaque fois qu'un morceau d'angoisse et de contrainte disparaît du monde, c'est aussi « un morceau de respect pour l'autorité de la coutume » qui s'en va[17]. Le développement de la science et de la pensée causale constitue ainsi un facteur de dissolution progressive de la moralité des mœurs.

Le processus de dépassement

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Nietzsche ne se contente pas de décrire la moralité des mœurs ; il en retrace également le lent processus de dissolution. Dans les sociétés modernes, « le pouvoir de la coutume est étonnamment affaibli et le sentiment de la moralité si raffiné et si élevé qu'on peut tout aussi bien le dire volatilisé »[18].

Cette évolution ne signifie cependant pas une libération complète. Nietzsche suggère que les formes modernes de moralité — qu'elles soient chrétiennes, kantiennes, utilitaristes ou socialistes — restent secrètement tributaires de la logique archaïque de la moralité des mœurs. Le christianisme, en particulier, a perpétué l'idée du sacrifice de soi et de la soumission à une autorité transcendante, tout en habillant ces exigences d'un discours sur l'amour et la compassion.

L'individu souverain

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Dans la Généalogie de la morale, Nietzsche évoque paradoxalement l'émergence, au terme de ce long processus disciplinaire, de « l'individu souverain, semblable seulement à lui-même, libéré à nouveau de la moralité des mœurs, l'individu autonome supramoral (car "autonome" et "moral" s'excluent) »[19]. Cet individu possède « sa propre volonté longue et indépendante » et « ose effectivement promettre »[20].

Cette figure de l'individu souverain représente le dépassement dialectique de la moralité des mœurs : c'est précisément le long dressage moral qui a rendu possible l'émergence d'individus capables de se donner à eux-mêmes leur propre loi. Toutefois, l'interprétation de ce passage reste controversée parmi les commentateurs, certains y voyant une position positive de Nietzsche, d'autres une description ironique ou critique.

Portée philosophique et critique

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La notion de moralité des mœurs occupe une place centrale dans le projet généalogique de Nietzsche. Elle lui permet de :

1. Historiciser la morale : En montrant que nos valeurs morales ont une histoire et une origine contingente, Nietzsche ébranle les prétentions des systèmes moraux à l'universalité et à la nécessité.

2. Naturaliser la morale : La moralité n'est plus comprise comme émanant d'un monde intelligible, de Dieu ou de la raison pure, mais comme un phénomène naturel et social, ancré dans les besoins de conservation et de domination des communautés humaines.

3. Démasquer la violence : Derrière les nobles idéaux de la morale, Nietzsche révèle des mécanismes de contrainte, de cruauté et de répression de la vie.

4. Préparer la critique des morales rationnelles : En montrant que même les morales prétendument rationnelles (socratique, kantienne) restent marquées par la logique du sacrifice et de l'obéissance, Nietzsche ouvre la voie à sa critique radicale de toute moralité prescriptive.

Réception et interprétations

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Le concept de moralité des mœurs a suscité de nombreux débats :

  • L'anthropologie : Certains commentateurs ont rapproché l'analyse nietzschéenne des études anthropologiques contemporaines sur les sociétés primitives, bien que Nietzsche lui-même n'ait pas toujours utilisé des sources fiables[21].
  • La sociologie : Ferdinand Tönnies et d'autres sociologues se sont inspirés de l'analyse nietzschéenne de la coutume et de la tradition pour développer leurs propres théories[22].
  • La philosophie morale : Les philosophes contemporains débattent de la portée exacte de la critique nietzschéenne — s'attaque-t-il à toute morale possible ou seulement à certaines formes historiques de moralité ?
  • La psychologie : La description de l'intériorisation de la contrainte et de la formation de la mauvaise conscience a influencé la psychanalyse freudienne et les théories de la subjectivation.

La moralité des mœurs représente, dans la pensée de Nietzsche, le sol historique et anthropologique sur lequel s'est édifiée toute la moralité occidentale. En révélant les origines violentes, irrationnelles et coercitives de nos valeurs morales, Nietzsche ne cherche pas simplement à les discréditer, mais à nous libérer de leur emprise inconsciente. Sa généalogie vise à créer l'espace pour de nouvelles formes de vie et de pensée, au-delà du bien et du mal tels qu'ils ont été définis par la tradition.

Comme il l'écrit dans la préface dAurore (ajoutée en 1886) : « En nous s'accomplit — à supposer que vous vouliez une formule — l'auto-suppression de la morale »[23]. La compréhension généalogique de la moralité des mœurs est le premier pas vers cette auto-suppression, vers la possibilité d'une existence qui ne serait plus déterminée par l'obéissance aveugle à des coutumes héritées, mais par l'affirmation créatrice de la vie.

Œuvres de Nietzsche

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  • Morgenröthe. Gedanken über die moralischen Vorurtheile, Leipzig, E. W. Fritzsch, 1881
  • Menschliches, Allzumenschliches. Ein Buch für freie Geister, Chemnitz, Ernst Schmeitzner, 1878
  • Zur Genealogie der Moral. Eine Streitschrift, Leipzig, C. G. Naumann, 1887
  • Sämtliche Werke. Kritische Studienausgabe (KSA), éd. Giorgio Colli et Mazzino Montinari, Berlin/New York, Walter de Gruyter, 1980, 15 vol.

Études critiques

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  • Marco Brusotti, Die Leidenschaft der Erkenntnis. Philosophie und ästhetische Lebensgestaltung bei Nietzsche von Morgenröthe bis Also sprach Zarathustra, Berlin/New York, De Gruyter, 1997
  • Andreas Urs Sommer, Kommentar zu Nietzsches Zur Genealogie der Moral, Berlin/Boston, De Gruyter, 2019
  • Arthur C. Danto, Nietzsche as Philosopher, New York, Columbia University Press, 1965 [trad. fr. Nietzsche philosophe]
  • Beatrix Himmelmann, « Nietzsche über Moral und Moralismus », in Studia Nietzscheana, 2024

Sources en ligne

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  1. Friedrich Nietzsche, Morgenröthe. Gedanken über die moralischen Vorurtheile, Leipzig, E. W. Fritzsch, 1881, § 9, KSA 3, p. 21-22
  2. Nietzsche, Morgenröthe, § 9, KSA 3, p. 22
  3. Nietzsche, Morgenröthe, § 9, KSA 3, p. 23
  4. Ibid.
  5. Nietzsche, Morgenröthe, § 9, KSA 3, p. 22
  6. Friedrich Nietzsche, Zur Genealogie der Moral. Eine Streitschrift, Leipzig, C. G. Naumann, 1887, II, § 2, KSA 5, p. 293
  7. Nietzsche, Morgenröthe, § 9, KSA 3, p. 22
  8. Nietzsche, Menschliches, Allzumenschliches. Ein Buch für freie Geister, Chemnitz, Ernst Schmeitzner, 1878, § 97, KSA 2, p. 90-91
  9. Nietzsche, Morgenröthe, § 18, KSA 3, p. 30-32
  10. Nietzsche, Morgenröthe, § 18, KSA 3, p. 31
  11. Ibid.
  12. Nietzsche, Morgenröthe, § 9, KSA 3, p. 23
  13. Nietzsche, Morgenröthe, § 9, KSA 3, p. 23-24
  14. Ibid.
  15. Ibid.
  16. Nietzsche, Morgenröthe, § 10, KSA 3, p. 24
  17. Ibid.
  18. Nietzsche, Morgenröthe, § 9, KSA 3, p. 21
  19. Nietzsche, Zur Genealogie der Moral, II, § 2, KSA 5, p. 293
  20. Ibid.
  21. Voir Paolo D'Iorio (éd.), Digital Critical Edition of the Complete Works and Letters, Nietzsche Source, 2009
  22. Ferdinand Tönnies, Die Sitte, Frankfurt am Main, Rütten & Loening, 1909, p. 63-95
  23. Nietzsche, Morgenröthe. Vorrede, § 4, KSA 3, p. 16