Neurosciences/Le langage

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A l'heure actuelle (début d'année 2015), les aires cérébrales chargées du traitement du langage sont assez mal identifiées. Mais les études actuelles fractionnent la gestion du langage en plusieurs sous-compétences linguistiques, qui sont prises en charge différemment suivant les hémisphères. On dit ainsi distinguer ce qui relève de la syntaxe/grammaire, du vocabulaire, de la sémantique (le sens des mots et concepts) et de la prosodie (gestion des intonations), et quelques autres compétences linguistiques. Chaque compétence est prise en charge par des aires cérébrales différentes, qui ne sont pas localisées dans les mêmes lobes cérébraux. Nous avons vu dans le chapitre sur la latéralisation cérébrale que le langage est latéralisé, ce qui signifie que chaque hémisphère prend en charge certaines compétences linguistiques et pas les autres. Par exemple, l'hémisphère gauche est surtout celui de la syntaxe et de la grammaire, alors que la prosodie est surtout localisée dans l'hémisphère droit (sauf chez certains sujets assez rares chez qui c'est l'inverse). Le vocabulaire et la sématique sont quant à elles localisées dans les deux hémisphères, avec cependant un léger avantage pour l’hémisphère gauche. Mais rien de tout cela ne nous dit exactement quels sont les lobes cérébraux et les aires cérébrales précises qui s'occupent de ces compétences linguistiques. Ce chapitre va approfondir ce sujet.

Les troubles neurologiques du langage[modifier | modifier le wikicode]

Les premières théories sur la gestion du langage au niveau cérébral proviennent de l'étude des troubles du langage causés par des lésions cérébrales. Ces troubles sont relativement nombreux : entre les aphasies, l'aprosodie, l'alogie, et les anomies, voire agnosies, beaucoup de troubles sont recensés.

L'aphasie[modifier | modifier le wikicode]

Les aphasies sont des troubles du langage parlé, qu'il s'agisse de comprendre ou de produire un discours cohérent. Ces aphasies peuvent concerner le langage parlé, mais aussi d'autres formes de langages. Par exemple, les observations qui vont suivre ont été répliquées avec des locuteurs sourds, qui parlent en langage des signes. Ces lésions donneront des aphasies différentes selon l’hémisphère touché.

L'histoire commence en 1861, quand le médecin Paul Broca étudia un patient assez atypique. Ce patient, Monsieur Leborgne, ne pouvait plus prononcer le moindre mot, et le seul son qu'il pouvait articuler était "tan" (ce qui lui valu d'être surnommé tan, justement). Par contre, il comprenait parfaitement ce qu'on lui disait. L'autopsie de ce patient indiqua une lésion dans la partie gauche du cerveau, dans une aire cérébrale bien précise. Broca donna son nom à cette aire, et fit l'hypothèse que cette aire était en charge de la production du langage. De nos jours, on pense qu'une bonne partie du cortex frontal, ainsi que quelques zones situées à côté de l'aire de Broca sont nécessaires. Les patients atteints d'un aphasie de Broca ont souvent une paralysie du côté droit, preuve que le cortex frontal gauche est touché.

Avec cette aphasie, le langage parlé est haché, fragmenté, et demande un effort pour être produit (si le patient n'est pas totalement muet). Le discours est souvent composé de quelques mots placés les uns à côté des autres, sans que le patient ne puisse prononcer de phrases complètes, ou alors avec difficulté. Le discours a un style qui ressemble à une communication télégraphique. Mais cela ne provient pas d'une difficulté à bouger les muscles ou à planifier et initier les mouvements de la langue et des lèvres. En réalité, c'est la capacité de former des phrases grammaticalement correctes qui disparait : on parle d'agrammatisme. Cette aphasie, où la production du langage est perturbée avec une compréhension intacte, est appelée aphasie de Broca, ou encore aphasie expressive. Aphasie de réception

En 1874, Wernicke étudia un patient avec une production du langage intacte et une compréhension altérée : c'est une aphasie de Wernicke, ou aphasie de réception. Avec cette aphasie, les phrases sont grammaticalement correctes, l'intonation des phrases est conservée, la syntaxe n'a pas le moindre problème. Mais ces patients ont un discours qui n'a tout simplement aucun sens, sans compter qu'ils ne s'en rendent pas compte. Wernicke découvrit que ce patient avait des lésions dans le cortex temporal, dans une zone qui fût nommée l'aire de Wernicke. De nos jours, on pense que la compréhension du langage est localisée dans le cortex temporal, bien au-delà de la simple aire de Wernicke. C'est notamment dans ce cortex que sont localisées nos connaissances sur les objets et les catégories. Évidemment, l'aire en question est presque systématiquement localisée dans l’hémisphère gauche.

L'aphasie de conduction ne dégrade pas la capacité à produire spontanément des phrases, ou à comprendre le sens d'un discours. Beaucoup plus rare que les autres formes d'aphasies, l'aphasie de conduction dégrade la capacité à répéter une phrase ou un mot qui vient d'être entendu. Certains patients atteints de ce trouble ont des lésions à un ensemble d'axones qui relient l'aire de Wernicke à l'aire de Broca, le faisceau arqué. Mais tous ces patients ont aussi des lésions au néocortex, ce qui pose la question de l'origine de ce trouble. Quelques patients existent avec un faisceau arqué fortement dégradé, mais peu de troubles du langage et aucune aphasie de conduction.

L'anomie[modifier | modifier le wikicode]

Les anomies se traduisent pas des déficits dans le rappel des noms, qu'il s'agisse de noms propres (de personnes) ou de noms communs. Les patients anomiques ont des difficultés à se souvenir des noms des personnes qu'elles connaissent, ont des difficultés à trouver leurs mots dans les conversations, remplacent certains mots par des synonymes, etc. Rappelons que certaines anomies ne se manifestent que si l'objet à nommer est présenté dans une modalité sensorielle spécifique. Ainsi, les patients peuvent reconnaitre un objet s'ils l'ont en main, mais ne peuvent pas le nommer quand celui-ci est présenté visuellement. Il existe des troubles similaires où les patients ne peuvent reconnaitre les bruits que font certains objets, ou ne peuvent pas reconnaitre un objet qu'ils ont en main si celui-ci est caché par quelque chose.

Certaines anomies ont un lien avec les agnosies vues au chapitre précédent. Dans ces anomies sémantiques, la mémoire sémantique est dégradée : les patients oublient les mots, ont une capacité dégradée à se souvenir de leur signification, ont accès à beaucoup moins d'informations sémantiques sur ces mots, etc. Ces troubles s'accompagnent systématiquement d'une agnosie, c'est à dire d'un trouble de reconnaissance des objets : non seulement le langage est touché, mais la catégorisation l'est aussi. Il faut dire que la sémantique, la signification des mots, a un lien très fort avec le langage.

Mais d'autres anomies ne sont pas accompagnées d'agnosies ou de troubles évidents de la mémoire sémantique. Ces anomies sont des anomies de sélection, où le sujet n'arrive pas sélectionner le mot qu'il veut prononcer parmi plusieurs alternatives. Quand on leur présente un objet, ces patients ne peuvent en donner le nom, mais ils peuvent l'utiliser convenablement, le décrire, donner des informations sémantiques sur celui-ci. Par exemple, s'ils ne peuvent donner le nom d'un acteur célèbre présenté sur une photographie, ils peuvent quand même dire que c'est un acteur et préciser dans quels films celui-ci a joué. Avec cette aphasie, la capacité à catégoriser les objets est conservée, mais leur nommage est déficient.

L'alogie[modifier | modifier le wikicode]

L'alogie est un symptôme de certaines aphasies, ainsi que de certaines formes de schizophrénie. Elle consiste en une disparition ou une diminution du contenu additionnel évoqué par le sujet en réponse à des questions. Cette diminution touche le nombre et le contenu des phrases, celles-ci devenant de plus en plus courtes et moins nombreuses. Les conversations deviennent pauvres, le sujet se contentant de répondre succinctement aux questions qu'on lui pose, sans jamais rebondir ou donner de détails.

L'aprosodie[modifier | modifier le wikicode]

D'autres études ont étudié l'impact des lésions sur la prosodie, la gestion des émotions transmises par le ton de la voix, son timbre, etc. C'est cette prosodie qui permet de savoir si quelqu'un est en colère, triste, ou apeuré en se basant uniquement sur le son de sa voix. Des patients qui ont des lésions au cortex frontal dans l'hémisphère droit auront une voix totalement monotone, qui ne transmet aucune émotion. On peut citer l'exemple d'un professeur américain, à qui cela posait des problèmes pour maintenir la discipline dans sa classe, ainsi qu'avec sa femme, qui prétendait que son mari ne l'aimait plus comme avant. En réalité, ce professeur ressentait parfaitement des émotions, mais ne pouvait pas moduler la voix en fonction de celles-ci. Pour les patients qui ont des lésions dans les aires temporales/pariétales, c'est la compréhension de la prosodie qui est perturbée : ces patients ont ainsi du mal à savoir si la personne qui leur parle est énervée, contente, etc. Ils doivent se baser sur autre chose que la voix pour déterminer les émotions et sentiments de leur interlocuteur.

Qui fait quoi ?[modifier | modifier le wikicode]

Les aires de Broca et de Wernicke.

Les anciennes théories sur le langage faisaient intervenir deux aires cérébrales bien précises : l'aire de Broca, et l'aire de Wernicke. L'aire de Broca était censée être l'aire de production du langage, des lésions dans cette aire causant de lourds déficits de production, mais pas de compréhension. L'aire de Wernicke était censé être celle de la compréhension du langage, vu que des lésions dans cette aire dégradent la capacité de compréhension mais laissent intact la production. Le faisceau arqué est censé conduire les informations de l'aire de Wernicke vers l'aire de Broca, des lésions de celui-ci causant des aphasies de conduction.

Mais de nos jours, on pense que c'est tout l'hémisphère gauche qui est en charge du langage. En effet, des lésions situées en-dehors des aires de Broca et de Wernicke causent d'importants déficits du langage, souvent irréversibles ou difficiles à compenser. Les aires du cerveau qui causent des aphasies ou des troubles du langage quand elles sont lésées sont localisées dans le lobe temporal, une partie du lobe frontal, une partie du lobe pariétal, et une partie du lobe occipital. Il semblerait que le lobe temporal soit celui qui mémorise les mots du langage, leur sens, leur orthographe, et leur prononciation : il est donc impliqué dans la compréhension. Par contre, le lobe frontal semble spécialisé dans la production du langage, avec notamment de quoi gérer la grammaire, la syntaxe, et de quoi commander les muscles qui nous permettent de parler.

Pour s'assurer des aires liées à la compréhension, certaines expériences d’imagerie médicale ont observé les aires qui s'activent chez un sujet qui entend une phrase intelligible (qui a un sens), comparé à l'activation produite par une phrase sans aucun sens. Dans les deux cas, le cortex auditif analyse le signal, et le transmet éventuellement aux autres aires situées à côté (donc, dans le lobe temporal). Si la phrase entendue a un sens, on observe une activation bien plus diffuse dans les lobes temporaux, pariétaux et frontaux.

Il est cependant certain que la grammaire et la syntaxe sont grandement latéralisées dans l'hémisphère gauche. Par contre, la prosodie est du domaine quasi-exclusif de l'hémisphère droit. Les deux hémisphères prennent une part des traitements sémantiques et peuvent mémoriser des mots et concepts, mais l'hémisphère gauche a un avantage dans ce cas de figure. On peut cependant se demander comment cette latéralisation se développe. Il existe des patients nés sans corps calleux, qui ont appris à parler. Un exemple est celui du patient Kim Peek un autiste de haut niveau, capable de certaines formes de prouesses intellectuelles à la suite d'un accident vasculaire cérébral à la naissance. Chez ce patient, le langage parlé s'est développé dans les deux hémisphères. D'autres études ont observé le fonctionnement du cerveau de personnes bilingues. Les résultats sont controversés, mais il semblerait que la latéralisation hémisphérique se mette en place progressivement : on utilise les deux hémisphères pour les langages que l'on maitrise mal, et uniquement l’hémisphère gauche pour le langage maternel ou des langages maitrisés.