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Philosophie/Thalès de Milet/Tannery

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Études sur Thalès de Milet




THALÈS ET SES EMPRUNTS L'ÉGYPTE, extrait (p. 299-303), Paul Tannery, Revue philosophique, vol. IX,‎ 1880, p. 299 à 318
numérisation à corriger


Dans l'histoire de la philosophie prédomine aujourd'hui la croyance que, dès son aurore, la pensée hellène s'est développée indépendamment de toute influence étrangère. Il n'y a pas encore bien longtemps qu'une semblable opinion était également en faveur parmi les historiens des mathématiques ; mais, quoique ce soit peut-être dans les sciences exactes que s'affirme le plus la personnalité du génie inventeur, il semble que, de nos jours, les doctrines évolutionnistes aient rallié presque tous ceux qui étudient l'origine et les progrès de ces sciences, et c'est l'opinion inverse qui triomphe sans contestations sérieuses.

La divergence est parfaitement constatée par Édouard Zeller1, pour ce qui concerne, en particulier, le premier sage dont le nom se retrouve au début des deux côtés, dans l'histoire des sciences comme dans celle de la philosophie. « Nous savons, en outre, que Thalès s'est distingué par ses connaissances en mathématiques et en astronomie. C'est lui qui transporta les principes de ces sciences, des pays orientaux et méridionaux, dans la Grèce. » Mais « aucun témoignage n'indique que Thalès ait emprunté aux Orientaux, outre des connaissances géométriques et astronomiques, des connaissances philosophiques et physiques. »

Cependant, à moins de parti pris, il faut avouer que la reconnaissance de l'influence étrangère sur le premier point crée un préjugé en ce qui regarde le second. L'absence de témoignages positifs invoquée par E. Zeller ne peut d'ailleurs avoir une importance décisive, dès que l'on considère à quel degré sont restreintes les données que nous possédons sur les connaissances et les opinions de Thalès, et d'autre part, combien était profonde l'ignorance des auteurs de l'antiquité sur les croyances des barbares ayant trait à la philosophie.

Sans révoquer en doute l'incontestable originalité du génie hellène, il est donc permis de dire que, pour Thalès au moins, la question reste ouverte. Si l'on veut d'ailleurs chercher à l'élucider, il nous semble indispensable de préciser avant tout, autant qu'il est du moins possible de le faire aujourd'hui, le caractère réel de l'influence exercée par les barbares sur la constitution des sciences mathématique et astronomique en Grèce. En l'absence de documents probants, c'est le seul moyen de pouvoir juger, par analogie, quelle a pu être la nature de cette influence sur le développement des premières idées philosophiques.

Nous nous proposons de tenter ici cette double étude. Il nous a semblé que les résultats des travaux de notre siècle, les points acquis dans l'histoire des mathématiques d'une part, et de l'autre, dans celle des anciens peuples de l'Orient, pouvaient mieux servir qu'ils ne l'ont fait jusqu'à présent à éclairer les sources de la philosophie. Quel que soit d'ailleurs le sort réservé aux thèses que nous soutiendrons, nous espérons que l'exposé des faits mis à l'appui suffira pour intéresser nos lecteurs. Quant à nos conclusions, peut-être convient-il de les résumer d'avance. Nous essaierons de montrer que c'est vraiment aux Grecs qu'appartient la gloire d'avoir constitué les sciences aussi bien que la philosophie ; mais si l'originalité de leur génie éclate, par exemple dès Anaximandre de Milet, le véritable chef de l'école ionienne, rien ne prouve que Thalès en particulier ait fait autre chose que de provoquer le mouvement intellectuel, que de susciter l'étincelle, en introduisant dans le milieu hellène des procédés techniques empruntés aux Barbares et en y faisant connaitre leurs opinions. Ce rôle a pu être joué également par beaucoup d'autres voyageurs de son temps ; mais il fut sans doute l'observateur le plus sagace et le plus habile initiateur. Esprit d'ailleurs, semble-t-il, moins spéculatif que pratique2, il n'a pas fait de longues études auprès des sanctuaires de l’Égypte ; mais il a profité de toutes les occasions pour s'enquérir de ce qui lui semblait utile ou curieux, et il sut apprendre à ses compatriotes qu'on résolvait à l'étranger des problèmes auxquels ils n'avaient guère pensé jusque-là, qu'on y avait des croyances au moins aussi plausibles que les leurs. Ainsi, sans peut-être rien inventer ou imaginer réellement par lui-même, donna-t-il le branle à l'inconsciente activité qui sommeillait et mérita-t-il par là ce renom que lui décernèrent ses contemporains et que la postérité la plus lointaine s'est plu à lui conserver.

Vers le milieu du septième siècle avant Jésus-Christ, la reconnaissance du fondateur de la dynastie saïte ouvre l’Égypte aux Grecs et en particulier à ceux de l'Asie Mineure. Il y avait déjà huit siècles au moins que les marins de l'Archipel connaissaient les côtes du Delta. Bien avant les chants homériques ', la mémoire de leurs pirateries était conservée par les monuments de Ramsès II. Enfin elles ont eu un terme heureux ; la soif d'aventures, la curiosité de l'inconnu n'ont plus besoin des armes ; derrière le soldat de fortune, qui vient se louer comme mercenaire, les voyageurs affluent. Ceux-là sont des marchands : Thalès vendra du sel, Platon vendra de l'huile. Contes de Plutarque, dit l'historien rigoureux ; mais c'est là le roman plus vrai que l'histoire. En fait, nous ne pouvons constater un seul voyage entrepris dans un but exclusivement scientifique.

À côté des mercenaires et des commerçants arrivent de nombreux émigrants qui fondent de véritables colonies. Des Milésiens viennent avec trente navires et établissent un comptoir fortifié. II y a bientôt dans le Delta une caste formée par les interprètes. L'invasion pacifique s'étend sur l’Égypte entière ; il y a des Milésiens dans l'antique Abydos, des Samiens jusque dans la grande Oasis.

Quelque degré de civilisation que fussent déjà parvenus les Grecs, ils n'étaient encore que des enfants vis-à-vis des Égyptiens, comme Solon se l'entendait dire : leur curiosité avait donc beau jeu. Mais, sans aller demander l'enseignement des prêtres, sans doute malveillants en général pour ces étrangers et plus disposés à leur conter des fables qu'à faire part de leur savoir, il fut certainement bientôt facile à un Grec intelligent et séjournant suffisamment dans le pays, de faire une enquête sérieuse sur les connaissances pratiques et les opinions générales des Égyptiens. C'est au moins le rôle qu'on peut attribuer à Thalès t, qui, hé vers 640 avant Jésus Christ, semble n'être revenu qu'assez tard à Ntilet pour y consacrer les loisirs de sa vieillesse aux travaux de l'intelligence. dans tout le monde hellène. On lui décerne alors le titre de sage, et, surtout après la mort du tyran Thrasybule, il acquiert en Ionie une importance politique notable, qu'il conserve jusqu'à sa mort (vers 548 avant Jésus-Christ), au milieu des vicissitudes de sa patrie, sans toutefois se distraire des études qui avaient fondé sa gloire.

Voilà à peu près comme on peut reconstituer le cadre de sa biographie a. Sans doute les hypothèses y jouent leur rôle, mais l'ensemble est plausible et concorde suffisamment avec les données historiques que l'on possède.

Il n'est au reste qu'un point qui mérite une discussion sérieuse; il s'agit de la réalité de la prédiction de l'éclipse, fait souvent révoqué en doute, et auquel nous attachons d'autant plus d'importance qu'il semble vraiment, par la renommée qu'il valut à Thalès, avoir éveillé dans la race hellène l'amour de la science et l'émulation vers ce but de la vie.

M. Th.-H. Martin 3 a notamment combattu la réalité de cette prédiction. Il s'appuie sur un point d'ailleurs incontestable, que, pour essayer d'annoncer une éclipse solaire avec quelque chance de succès, il faut posséder certains éléments astronomiques qui n'ont été connus, et encore très approximativement, qu'au nie siècle avant Jésus-Christ (Aristarque de Samos), et mis en œuvre dans ce but qu'au lie ;Hipparque). La prédiction faite par Thalès ne serait donc que le sage Milésien aurait connu l'explication des éclipses, et qu'il aurait peut-être tout au plus, d'après cette connaissance, annoncé la nécessité du retour de ce phénomène. Si ingénieux que soient les arguments invoqués par l'illustre érudit à l'appui de son opinion, elle ne peut nous satisfaire. Tout d'abord, les textes anciens' parlent uniquement d'une prédiction, non d'une explication. Le récit, d'après Diogène Laërce, remonte d'ailleurs à Xénophane, presque contemporain de Thalès; il est difficile de demander plus pour cette époque, comme preuve historique.

À la vérité, il est possible, probable même, que Thalès a donné une explication du phénomène; mais il n'a certainement pas connu la véritable. Autrement, il serait inexplicable que, pendant un siècle après lui, tous les Ioniens aient épuisé leur imagination pour les solutions fantaisistes que nous rappellerons plus loin. C'est Anaxagore de Ctazomène qui, le premier, enseignera la doctrine scientifique, qui ne verra dans la lune qu'un corps obscur par lui-même, reflétant la lumière du soleil, qui expliquera ainsi du même coup les phases, les éclipses de lune et celles de soleil; et c'est lui qui le premier rendra, dans les fers, témoignage pour la vérité ".

Pour Thalès, la question est d'ailleurs beaucoup moins de savoir s'il a pu prédire une éclipse de soleil avec quelques chances de succès, que si, l'ayant annoncée, fut-ce comme nos almanachs populaires prédisent le temps, il a vu l'événement s'accomplir suivant sa parole.

Or on sait, à n'en pas douter, que les astrologues orientaux, dès le huitième siècle avant Jésus-Christ, prévoyaient les éclipses possibles et les annonçaient comme devant arriver; on nous permettra de citer ici un curieux texte cunéiforme déchiffré par M. Smith3.

1. Nous empruntons l'excellente traduction de La philosophie des Grecs, par M. Boutroux - Paris, Hachette, 1877. - Voir pages 199-201.

2. (texte grec) Platon, Civitas, X, 600, a.

1. On a révoqué en doute jusqu'au voyage de Thalès en Égypte, parce qu'il n'est pas attesté par des documents suffisamment anciens. Il nous semble que le problème de la cause des débordements périodiques du Nil, question qui préoccupe successivement tous les Ioniens et qui, d'après Hérodote, remonte à Thalès, n'a pu être originairement soulevé que par un témoin oculaire du phénomène.

2. Il nous parait inutile d'indiquer les sources, faciles à retrouver. ,T'ai fait au reste, dans toute cette étude, de fréquents emprunts à Letronne, Mémoire ur la czvzicsation égyptienne depuis l'établissement des Grecs sous Psazn-rniticlaus jusqu'à la conquête d'Alexandre. - G. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, ouvrage désormais classique. - Bretschneider, Die Geo>reed•ie und die Georrceter vor Ruklides. Leipzig, Teubner, 1870.

3. Revue archéologique, 1864.

1. Hérodote,I, 7i; Eudème, d'après Clément d'Alexandrie, Strornata, I, eh. xiv.

2. Anaxagore n'était du reste lui-même nullement en mesure d'analyser suffisamment les conditions des phénomènes; pour expliquer comment les éclipses de soleil sont, en un même lieu, plus rares que celles de lune, il admit que ces dernières pouvaient être produites par l'interposition, entre le soleil et notre satellite, d'autres astres obscurs. C'est là la véritable origine de l'hypothèse pythagoricienne de l'Antichthone, dans le système de Philolaos. Voir Schiaparelli, I precursori de Copernico nell' antichità, Hœpli, Milan, 1873, page 6.

3. Schiaparelli, Le sfere omocentriche di Eacdosso, di Callippo e di Aristotele, Hcepli, Milan, 1875, p. 12.