Précis d'épistémologie/La recherche de la raison

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La volonté de savoir[modifier | modifier le wikicode]

L'acquisition du savoir est d'abord naturelle et involontaire. Le développement des instincts, l'apprentissage et la mémoire font qu'un animal acquiert du savoir tout au long de sa vie. L'agent apprend simplement en vivant, même s'il ne cherche pas à apprendre. Mais l'acquisition du savoir peut aussi être le but d'un effort volontaire : l'agent se donne pour fin la production d'un savoir et s'efforce d'agir, ne serait-ce qu'intérieurement, pour l'atteindre. Autrement dit, il veut résoudre un problème qu'il s'est posé.

Comment chercher ce qu'on ne sait pas ? Si on ne sait pas ce qu'on cherche, on ne peut pas le chercher. Si on sait ce qu'on cherche, il n'y a rien à chercher, puisqu'on le sait déjà. Donc on ne peut jamais rien chercher. Où est l'erreur dans ce sophisme de Ménon, rapporté par Platon ? Il confond la connaissance d'un problème avec la connaissance de sa solution. On peut connaître les conditions d'un problème, donc on sait ce qu'on cherche, sans connaître sa solution, donc on ne sait pas d'avance ce qu'on espère trouver.

La résolution de problèmes[modifier | modifier le wikicode]

Poser un problème consiste à se donner une fin, un but, un objectif. On a résolu le problème quand on a atteint la fin qu'on s'est fixée ou quand on sait comment l'atteindre. La fin recherchée et la situation initiale sont les conditions du problème.

Une décision à prendre est un problème. Le but est intérieur. Il s'agit simplement de prendre la décision, adoption ou rejet du projet. Un tel problème de décision est déterminé par le projet examiné et par des critères d'évaluation. La fin recherchée est que ces critères soient satisfaits. Dès que les critères d'évaluation sont bien déterminés, un problème de décision est en principe facile à résoudre. Il suffit de détecter si les critères sont satisfaits. Dans ce cas particulier, il n'y a que deux possibilités à examiner, adoption ou rejet, mais si le nombre de possibilités à examiner est très grand, ou infini, savoir détecter si la fin recherchée est atteinte ou non ne suffit pas pour résoudre le problème, parce qu'on ne peut pas examiner toutes les possibilités.

La solution d'un problème consiste en général à réunir des moyens pour atteindre la fin recherchée. Les possibilités de composer les moyens les uns avec les autres font que l'espace des possibilités de solution est en général a priori illimité. On peut toujours inventer de nouvelles compositions.

Les moyens sont des fins intermédiaires, puisque pour atteindre une fin, il faut d'abord se donner pour but de réunir les moyens.

Un problème est pratique lorsque l'objectif est de transformer la réalité observable. Un problème est cognitif lorsque l'objectif est d'imaginer une solution. La solution d'un problème pratique est obtenue quand on a agi, tandis que la solution d'un problème cognitif est obtenue quand on l'a imaginée. Le savoir-résoudre des problèmes cognitifs est une compétence fondamentale, tout simplement parce qu'il faut souvent imaginer ce qu'on va faire avant de le faire.

Poser et résoudre des problèmes cognitifs est une façon d'agir sur soi-même. On ne cherche pas à transformer la réalité extérieure mais seulement à se rendre savant.

Quand on doit imaginer ou dire ce qu'on va faire avant d'agir, on remplace un problème pratique par un problème cognitif : imaginer l'action ou le programme d'actions qui résout le problème pratique initial. On peut alors explorer par l'imagination l'espace des possibilités de solution. On peut ainsi résoudre de nombreux problèmes sans quitter son fauteuil. Bien sûr, on a besoin de savoir anticiper afin de déterminer par l'imagination si une séquence d'actions est faisable et si elle permet d'atteindre le but. Lorsque le savoir acquis au préalable est suffisant, l'imagination seule, sans l'action, permet de trouver des solutions. Grâce à l'imagination le savoir déjà acquis est un tremplin pour acquérir davantage de savoir.

Une méthode générale de résolution de problèmes consiste à identifier toutes les possibilités de solution (toutes les actions et les séquences d'actions possibles par exemple) et à les essayer jusqu'à ce qu'on en trouve une qui atteigne l'objectif désiré. Cette méthode est très efficace tant que le nombre de possibilités à essayer n'est pas trop grand. Mais même les supercalculateurs les plus puissants ne peuvent pas résoudre ainsi certains problèmes parce que l'espace des possibilités qu'ils doivent essayer est beaucoup trop grand.

Une heuristique est une méthode de résolution de problèmes qui explore l'espace des possibilités de solution en sélectionnant certaines qui semblent prometteuses (Newell & Simon 1972, Russell & Norvig 2010). L'apprentissage par l'exercice peut être considéré comme une résolution d'un problème fondée sur une heuristique simple. Le problème est défini par les objectifs que le savoir-faire désiré doit atteindre et par leurs conditions initiales. Les possibilités de solution sont les façons d'agir que l'on peut essayer. On commence par sélectionner une possibilité, pas trop mauvaise si possible, puis on expérimente des variations et on évalue leurs résultats. On modifie par étapes successives le savoir-faire initial en conservant les variations qui semblent nous rapprocher du savoir-faire désiré. On explore ainsi l'espace des possibles par petits pas, en passant d'une façon de faire à une autre qui semble l'améliorer. C'est une forme d'apprentissage par l'essai, l'erreur et la réussite.

Les problèmes théoriques[modifier | modifier le wikicode]

Résoudre des problèmes théoriques consiste à se servir du raisonnement pour augmenter notre savoir. Un problème cognitif est théorique lorsqu'on recherche par le raisonnement à répondre à une question. Si nous avons besoin d'observer ou d'expérimenter pour trouver une réponse, alors la question n'est pas un problème théorique. Le savoir préalable, l'énoncé de la question et nos facultés de raisonnement doivent suffire pour trouver la solution d'un problème théorique. S'il n'existe pas de raisonnement qui permette de répondre à la question, c'est que le problème théorique est mal posé, ou que sa (méta)solution est de ne pas avoir de solution.

Pour une question fermée, il n'y a que deux solutions possibles, oui ou non. Pour une question ouverte, la solution doit nommer ou décrire un ou plusieurs êtres qui satisfont aux conditions énoncées dans la question. Les êtres ainsi nommés ou décrits sont alors les solutions du problème. Pour qu'un problème théorique soit résolu, il faut énoncer ses solutions et les justifier, en donnant un raisonnement qui prouve qu'elles sont véritablement des solutions du problème.

Pour qu'un problème théorique soit bien posé il faut expliciter toutes les conditions du problème, y compris les principes qui nous serviront à raisonner pour le résoudre.

En général l'énoncé d'un problème n'est pas suffisamment explicite pour qu'il soit un problème théorique bien posé. Nous devons trouver ou choisir nous-mêmes les principes qui nous serviront à raisonner (Aristote, Topiques).

L'acquisition du savoir par la résolution de problèmes théoriques exige un savoir préalable, déjà acquis, à partir duquel nous raisonnons. Grâce au raisonnement le savoir théorique déjà acquis est un tremplin pour acquérir davantage de savoir.

La résolution de problèmes théoriques est une façon de s'approcher de l'idéal d'intelligibilité. Plus nous savons raisonner pour répondre aux questions que nous nous posons sur la réalité, plus elle est intelligible .

La critique est une heuristique[modifier | modifier le wikicode]

Lorsque les prémisses fondamentales sont vraies par définition, en mathématiques en particulier, il est possible de donner des preuves infaillibles. Si on est sceptique, il suffit de vérifier la correction logique de la preuve pour supprimer toute possibilité de doute. Dans les sciences empiriques, il est parfois possible de s'approcher de cet idéal d'infaillibilité, lorsque nous avons d'excellentes théories dont les principes sont bien vérifiés par des expériences bien contrôlées. Mais très généralement nos preuves et notre savoir ne sont pas infaillibles. Si nous exigions du savoir qu'il soit infaillible pour être honoré comme un savoir, il faudrait nous priver de la plupart de nos connaissances. Et nous ne pourrions même pas développer le savoir. Une science parvenue à maturité, qui a atteint ou s'est approchée de l'idéal d'infaillibilité, n'a pas toujours été ainsi. Dans ses commencements elle était mêlée à beaucoup d'erreurs ou d'incertitudes.

La raison est naturellement et nécessairement faillible parce qu'elle est en perpétuel développement. Pour que la vérité d'un énoncé puisse être décidée de façon infaillible il faut que sa signification soit déterminée avec précision. Mais ce n'est pas ainsi que nous nous servons couramment de la parole. Et cela n'est pas souhaitable. Le plus souvent nos paroles sont données pour être interprétées. Nous inventons tous les jours de nouvelles interprétations, de nouvelles significations et de nouvelles expressions. Même les principes ne sont pas immuables, parce qu'à partir d'un même principe nous pouvons inventer d'innombrables variations. La multitude des possibilités d'interprétation est vitale pour l'acquisition du savoir, mais elle le rend très faillible, parce que la vérité d'une parole dépend de son interprétation.

Un comportement ou un programme d'action est tolérant aux fautes lorsque l'erreur ne l'empêche pas de fonctionner correctement. Si des erreurs se produisent, elles sont simplement réparées ou corrigées, et le système continue à fonctionner. Il en va souvent ainsi, pas toujours, pour l'acquisition et l'utilisation du savoir. Heureusement. Sinon nous ne pourrions pas développer la raison.

Si la raison était généralement infaillible, la critique se réduirait à l'examen des preuves. Une fois que leur infaillibilité est vérifiée il ne resterait plus de place pour le doute ou la discussion. Mais généralement la raison n'est pas infaillible.

On peut douter d'une preuve en soupçonnant sa correction logique. Le plus souvent nos raisonnements ne sont pas complètement explicites. Nous laissons dans l'ombre une partie des prémisses nécessaires pour inférer nos conclusions, parce qu'elles semblent plutôt évidentes. Tout expliciter serait fastidieux. Mais ce recours à l'implicite cache parfois des erreurs de logique. Pour les détecter il faut expliciter l'implicite.

Même lorsque sa correction logique n'est pas suspecte, on peut douter d'une preuve en doutant de ses prémisses. Nous justifions notre savoir en donnant des preuves fondées sur des principes. Mais les principes doivent être eux-mêmes justifiés. Il faut qu'ils fassent leurs preuves en nous aidant à développer un bon savoir. Chacun peut se servir de sa propre expérience pour mettre des principes à l'épreuve et apprendre ainsi à reconnaître leur valeur. Mais il ne faut pas se limiter à sa propre expérience. Quand on prend un principe comme base d'un raisonnement, on affirme implicitement qu'il a une valeur universelle, qu'il peut servir à tous ceux qui veulent raisonner. Un principe doit donc être mis à l'épreuve de toutes les expériences de tous les êtres humains. Un principe fait ses preuves en aidant tous les êtres humains à développer un bon savoir.

Afin d'évaluer nos preuves nous devons les soumettre volontairement à la critique de tous les êtres humains en respectant le principe d'équivalence de tous les observateurs. Les objections et les tentatives de réfutation peuvent nous conduire à modifier nos raisonnements, et parfois même à les abandonner, si la réfutation est décisive. Nous développons le savoir en conservant les principes et les preuves qui résistent bien aux épreuves critiques et en renonçant aux autres.

Tout le développement du savoir peut être conçu comme la résolution d'un unique et vaste problème. L'objectif est un savoir qui satisfasse notre désir d'intelligibilité. Nous explorons l'espace des possibles à chaque fois que nous examinons un savoir en vue de l'évaluer. Les épreuves critiques sont destinées à sélectionner les possibilités prometteuses. La critique est donc une heuristique qui nous aide à résoudre le problème du développement de la raison (Goodman 1955, Rawls 1971, Depaul 2006).

La découverte de la raison[modifier | modifier le wikicode]

Comme on peut simuler par l'imagination un dialogue critique, imaginer qu'on doit défendre ce qu'on prétend savoir en face d'un sceptique qui veut nous réfuter, on peut obtenir les bénéfices de l'esprit critique simplement en exerçant sa pensée en solitaire. Mais le développement de la raison est surtout une œuvre collective (Leibniz 1688-1690, Goldman 1999), à laquelle chaque être humain peut participer dès qu'il le veut, qu'il sait qu'il en est capable et qu'il se soumet volontairement à sa discipline : justification et évaluation critique.

Nous ne connaissons pas d'avance la portée de nos capacités à résoudre des problèmes. Nous la découvrons par l'exercice. En résolvant des problèmes, nous prenons davantage conscience de nos capacités. Mieux nous les connaissons et plus nous pouvons étendre leur champ d'applications. Nous nous découvrons ainsi nous-mêmes en tant qu'êtres rationnels, c'est à dire capables de développer la raison. Tous les développements de la raison sont des découvertes, parce que nous ne savons pas ce que la raison nous révélera avant de nous mettre au travail. Nous découvrons que nous sommes capables d'inventer ou de dévoiler la raison.

Où trouve-t-on le grain à moudre ?[modifier | modifier le wikicode]

La raison consiste à développer en commun un savoir universel, en cherchant honnêtement des vérités et des preuves, en respectant le principe d'équivalence de tous les observateurs, et plus généralement en se soumettant volontairement à toutes les règles de l'esprit critique.

La discipline critique nous rend capables de développer le savoir en mettant des théories à l'épreuve. Elle est comme un moulin, destiné à donner de la bonne farine, du bon savoir, à partir des théories qu'on lui donne. Mais où trouve-t-on le grain à moudre ? D'où sortent les théories que nous soumettons à la critique ?

Il n'y a pas à chercher très loin : tout ce qui nous passe par la tête et tout ce que nous disons, les pensées de bon sens, ou contraires au bon sens, les intuitions banales, ou originales, même les rêves et les délires, parce qu'ils nous font penser et parler. N'importe quelle pensée est candidate pour un examen critique, mais bien sûr on ne veut pas n'importe quoi. On cherche les pensées qui nous aident à développer un bon savoir, ou qui nous font espérer qu'elles pourraient nous aider.

Quand on cherche du savoir, on se sent parfois comme égaré dans une forêt à la recherche d'un trésor dont on ignore l'emplacement, et il y a de quoi désespérer. Il faudrait un miracle pour qu'on puisse le trouver. Mais c'est une illusion, parce que l'emplacement du trésor est connu d'avance. Il ne peut être qu'en nous-mêmes. Quand on cherche du savoir, on se cherche soi-même parce qu'on cherche un savoir qui nous rend compétent. Il n'y a pas d'autre endroit où chercher. Où le savoir pourrait-il être s'il n'était pas déjà potentiellement en nous-mêmes ?

Le bon savoir est le savoir qui nous rend compétent[modifier | modifier le wikicode]

Comment reconnaît-on le bon savoir ? C'est le savoir qui nous rend compétent. Il n'y a pas de critère plus fondamental. Le bon savoir est par définition le savoir qui nous rend compétent.

Je suis pour moi-même le critère fondamental de reconnaissance du bon savoir, puisque je le reconnais en reconnaissant ma compétence. Mais cette autonomie est rationnelle seulement si elle est solidaire. Le bon savoir n'est pas seulement le savoir qui me rend compétent, c'est surtout le savoir qui nous rend compétent. Un savoir doit pouvoir être partagé pour être rationnel. Quand j'acquiers un savoir, je dois acquérir en même temps la capacité à l'enseigner, sinon mon savoir n'est pas rationnel. Pour développer la raison, nous devons travailler ensemble. Des savoirs individuels isolés ne suffisent pas pour faire la raison.

Je suis la source, le milieu et la fin de la raison. Pas moi en tant que différent de tous les autres mais en tant que semblable à tous les autres. Tous les Je, tous ceux qui peuvent penser qu'ils sont, qui peuvent dire "Je", sont les sources, le milieu et les fins de la raison, les sources parce que la raison naît de nos pensées, le milieu parce qu'elle se développe quand nous travaillons pour elle, les fins parce qu'elle est là pour que nous puissions nous accomplir.

On peut raisonner sur la raison comme si elle était la sagesse d'une personne et lui attribuer une volonté parce qu'on peut lui attribuer des fins. L'éthique nous enseigne ce qui mérite d'être poursuivi et nous donne ainsi les moyens de nous accomplir. Que nous poursuivions les fins que la raison nous prescrit peut justement être considéré comme une fin de la raison. Tout se passe comme si la raison était une bonne autorité qui nous montre les bons chemins.

Savoir qu'un esprit doit travailler pour l'esprit ne suffit pas pour décider des fins particulières que nous nous donnons. C'est ce qu'on attend d'une bonne autorité. Si elle nous privait de notre liberté, elle ne serait pas une bonne autorité. Le savoir éthique rationnel n'est pas une entreprise totalitaire qui décide à notre place de ce que nous devons faire. Il en est l'exact contraire puisqu'il nous demande de décider librement et intelligemment. On peut même affirmer qu'il est une condition de la véritable liberté, parce qu'on fait un mauvais usage de sa liberté si on ne s'en sert pas pour le bien. Plus on connaît le bien, mieux on peut le faire et vivre ainsi comme un esprit vraiment libre.

L'unité de la raison[modifier | modifier le wikicode]

Pour qu'un savoir puisse être partagé, il faut qu'il puise seulement dans des ressources communes, accessibles à tous. On pourrait croire que c'est une limite très restrictive, qu'en se privant de ressources privées, on se prive du même coup du meilleur du savoir, mais c'est l'exact contraire qui est vrai. Nos intelligences sont les plus puissantes justement quand elles se limitent aux ressources communes. C'est en nous entraidant que nous découvrons le mieux le pouvoir de nos intelligences, que nous développons les meilleurs savoirs et que nous faisons vivre la raison.

Malgré leur diversité tous les savoirs manifestent l'unité de la raison. Les grands principes de logique et de discipline critique sont les mêmes pour tous. Une telle unité est essentielle au développement des sciences. Tout ce qui est compris par quelques uns doit pouvoir être compris par tous les autres, sinon ce n'est pas la raison. De ce point de vue on peut dire que toutes les sciences parlent d'une seule voix et que tous les êtres humains contribuent au développement d'un savoir commun.

L'unité de la raison n'exclut pas la diversité, au contraire elle l'encourage. Les grands principes logiques par exemple ne nous interdisent jamais d'étudier des théories. Au contraire ils nous donnent toujours les moyens d'étudier toutes les théories, dès qu'elles sont correctement formulées.

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19:18) n'est pas seulement un principe religieux, c'est aussi un principe rationaliste, parce que les sciences et la raison ne peuvent se développer que par l'entraide et la coopération. Si les êtres humains ne veulent pas s'entraider la raison ne peut pas être parmi eux.

La raison est-elle seulement une invention humaine ?[modifier | modifier le wikicode]

Pour savoir que la raison existe, nous avons besoin de la faire exister, en la partageant entre nous. En ce sens, c'est nous qui la faisons. Elle ne serait pas là si nous ne travaillions pas pour la faire vivre parmi nous. Mais on aurait tort de croire qu'elle est notre invention, parce que nous ne décidons pas de ce qu'elle est, nous ne pouvons pas faire qu'elle soit ce qu'elle n'est pas, ou qu'elle ne soit pas ce qu'elle est. Quand nous travaillons nous la découvrons. Tout se passe comme si elle avait toujours été là de toute éternité, et nous sommes les derniers à l'apprendre. Nous ne savons pas par avance ce qu'est la raison, nous le découvrons tous les jours, et nous devons l'apprendre.

Les conditions d'apparition de la raison sont générales : des êtres qui parlent et qui veulent trouver ensemble des vérités et des preuves, en respectant le principe d'équivalence des observateurs et toutes les règles de l'esprit critique. Ces conditions ne dépendent pas spécifiquement de notre humanité sur la Terre. D'autres êtres vivants, sur d'autres planètes, en d'autres temps, ou dans d'autres univers, pourraient également développer la même raison, parce que ses conditions d'apparition sont universelles.

Que pouvons-nous espérer ?[modifier | modifier le wikicode]

Avant de chercher, il faut en général chercher quoi chercher, choisir soi-même les problèmes auxquels on va consacrer son travail. Mais on ne sait pas très bien ce qu'on cherche quand on cherche quoi chercher. On veut des problèmes intéressants, des sujets prometteurs, on rêve de faire des découvertes majeures, de faire progresser le savoir et la raison. Mais les conditions du problème ne sont pas bien déterminées. Que cherchons-nous quand nous cherchons à faire progresser la raison ? Et comment pouvons-nous le chercher si nous ne savons pas ce que nous cherchons ?

La raison nous rend capable, mais de quoi ? Que pouvons-nous réaliser avec les compétences que nous développons rationnellement ? Que pouvons-nous espérer ?

Si la liste des problèmes que nous pouvons résoudre rationnellement était connue d'avance, nous saurions quoi espérer. Mais justement elle n'est pas connue d'avance. Nous ne connaissons pas l'étendue des compétences que la raison peut nous donner.

Nous voulons satisfaire un désir d'intelligibilité. Nous voulons comprendre. Nous voulons des explications. Nous ne savons pas où cela nous mène, mais il n'est pas nécessaire de le savoir pour être poussé par ce désir. On peut vouloir sans savoir très bien ce qu'on veut, il suffit de rechercher une satisfaction. Nous sommes guidés par les idées même si nous ne savons pas très bien ce qu'elles sont.

Comme nous ne savons pas de quoi la raison nous rend capable, nous pouvons placer nos espoirs très haut, que le règne de la raison vienne, que sa volonté soit faite, sur la terre comme au ciel, que le présent éphémère soit la splendeur de la vérité éternelle, ou très bas, la raison ne sera jamais plus qu'une pauvre consolation dans une vallée de larmes.

Le développement de la raison est l'histoire d'un étonnement perpétuellement renouvelé. Les sciences ont dépassé nos espérances. La Nature nous a révélé beaucoup plus de secrets que ce que nous pouvions rêver. Il n'est plus possible d'être sceptique. La puissance de la science est devenue incontestable.

Pour savoir de quoi la raison nous rend capable, la meilleure façon, et la seule, est d'essayer. Si on n'essaie pas on n'a aucune chance de se rendre compte de ce qui marche. C'est pourquoi il faut espérer. On pèche plus souvent par défaut d'espoir que par excès.


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