Précis d'épistémologie/ La perception et l'imagination

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La perception est l'imagination du présent[modifier | modifier le wikicode]

L'imagination est la production de représentations internes.

La perception sensorielle est une forme de l'imagination, stimulée et guidée par les sens. Les représentations internes sont produites à partir des signaux fournis par les organes sensoriels.

Les représentations de l'environnement présent ne sont pas forcément d'origine sensorielle. Si par exemple je suis dans un endroit familier, je peux me représenter la disposition des lieux même dans l'obscurité. Je sais que divers objets sont présents et où ils sont alors que je ne les perçois pas directement.

De façon générale nos représentations du présent sont issues à la fois d'informations sensorielles et d'informations mémorisées. Par exemple lorsque nous saisissons un objet familier, le geste est préparé de façon à s'adapter au poids de l'objet. Si nous anticipons mal le poids le geste n'est pas adapté. Cela montre que nous avons une représentation interne du poids avant que nous tenions l'objet dans la main. Le poids est donc représenté avant que les capteurs de tension musculaire ne fournissent cette information. On peut dire que le poids a été imaginé, mais on peut aussi dire qu'il a été perçu indirectement à partir de l'image visuelle, grâce à un savoir mémorisé sur le poids ordinaire d'un tel objet.

La perception et l'imagination sont souvent pensées en opposition. Ce qui est perçu est présent, ce qui est imaginé ne l'est pas. Mais cette opposition interdit de parler de l'imagination du présent et de définir la perception comme une forme de l'imagination.

Au sens strict retenu dans ce livre, la perception est seulement l'imagination du présent. Mais on peut aussi définir la perception en un sens plus général et parler de la perception du passé (la remémoration, et plus généralement toute forme d'imagination du passé), du futur (l'anticipation), de l'imaginaire (rêver à des êtres qui n'existent pas) et même des êtres abstraits (le savoir abstrait, mathématique par exemple). Ainsi entendues la perception et l'imagination sont synonymes.

Les associations et les inférences muettes[modifier | modifier le wikicode]

La plupart des représentations internes influencent les actions non directement en commandant les muscles mais indirectement, en participant à la production d'autres représentations. Les représentations internes, sauf peut-être celles qui servent directement à commander les effecteurs, ont toujours pour fonction de produire, modifier ou supprimer d'autres représentations internes, ou au moins de participer à la dynamique de production des représentations internes.

Comme le cerveau est une machine massivement parallèle, une représentation peut exciter ou inhiber de nombreuses autres représentations. C'est pourquoi les représentations sont en général produites en associations. Des représentations qui s'excitent mutuellement sont éveillées simultanément.

Une inférence consiste à passer d'une condition à une conséquence. La conséquence est une représentation produite, inférée, à partir des représentations qui déterminent la condition. Si ces représentations sont verbales, une inférence est une étape d'un raisonnement, mais il n'est pas nécessaire que les représentations soient verbales. La perception procède par inférence muette dès qu'elle relie des conséquences et des conditions.

Une inférence est une sorte particulière d'association. Il faut que le lien d'excitation de la conséquence par la condition soit suffisamment fort pour que la conséquence soit toujours éveillée lorsque la condition l'est.

Les inférences peuvent être enchaînées parce que les conséquences peuvent être elles-mêmes des conditions qui ont des conséquences, et ainsi de suite. Les enchaînements d'inférences muettes ressemblent beaucoup à un raisonnement. La suite des représentations des conditions et de leurs conséquences est semblable à celle de leurs descriptions verbales enchaînées dans un raisonnement.

La perception sensorielle est à la sensation ce que la raison est à l'intuition. Les intuitions viennent spontanément mais il faut raisonner à partir d'elles pour développer le savoir rationnel auquel elles conduisent parfois. De même les sensations sont produites spontanément par les sens mais il faut procéder par inférence, produire de nouvelles représentations internes, pour développer une perception bien informée de l'être perçu. La perception sensorielle est comme un raisonnement sur les sensations.

Les associations et les inférences muettes font qu'il n'y a pas de frontière nette entre la perception sensorielle et l'imagination du présent. Lorsqu'une représentation a été produite par inférence, comme conséquence d'une condition déjà perçue, on peut dire qu'elle est imaginée mais on peut aussi dire qu'elle est perçue indirectement à partir de la perception de la condition.

Imaginer pour simuler les autres âmes[modifier | modifier le wikicode]

L'imagination du passé, du futur et de mondes purement imaginaires est une simulation de la perception et de l'action. Une partie des ressources de la perception est mobilisée pour représenter un environnement qui n'est pas présent, seulement imaginé. On peut ainsi imaginer ce qu'on percevrait, ce qu'on ressentirait et ce qu'on ferait si on était ailleurs, à un autre moment, ou à la place d'un autre (Goldman 2006, Rizzolatti & Sinigaglia 2006).

Simuler la perception consiste à simuler l'activation de nos systèmes de détection. On peut simuler la perception sensorielle et reconstituer partiellement des images ou des impressions d'origine sensorielle, mais l'imagination n'est pas forcément associée à des images sensorielles. Pour imaginer un être dangereux il n'est pas nécessaire de s'en faire une image visuelle, ou d'imaginer sa voix, ou toute autre forme de perception sensorielle simulée, il suffit de simuler l'activation d'un détecteur de danger. On peut s'imaginer à proximité d'un être dangereux même si on ne perçoit rien de lui, sauf qu'il est dangereux.

On connaît l'âme d'abord par l'expérience de soi-même. En se souvenant de tout ce qu'on a vécu, on se reconnaît soi-même comme une âme. Mais on étend sa connaissance, par l'imagination, en se mettant à la place des autres âmes, de toutes les âmes que l'on peut imaginer.

Connaître autrui comme une âme, comme un être qui imagine, qui ressent et qui veut, en se mettant à sa place par l'imagination, permet d'anticiper les conséquences immédiates et les effets à long-terme de nos actes présents sur son comportement.

La perception est conceptuelle[modifier | modifier le wikicode]

Les concepts sont des propriétés ou des relations. Une propriété, ou une qualité, est attribuée à un objet. Une relation est entre plusieurs objets. Lorsqu'une relation est entre deux objets, on peut considérer qu'elle est une propriété du couple. Une relation entre trois objets est une propriété du triplet, et ainsi de suite pour les relations entre davantage d'objets.

La perception attribue automatiquement des concepts aux objets perçus. La perception visuelle attribue des qualités visuelles (couleur, luminosité, texture, forme...) aux objets vus. Il en va de même pour les autres formes de perception sensorielle.

On distingue parfois les représentations iconiques, telles que les images visuelles, et les représentations conceptuelles, qui peuvent être formulées avec des mots. Mais cette distinction n'est pas fondamentale. Une image visuelle attribue des qualités visuelles à tous ses points, elle est donc déjà conceptuelle. Inversement une description verbale telle que bleu-blanc-rouge peut être considérée comme une image du drapeau français, parce que les mots sont alignés comme les parties qu'ils représentent.

Percevoir, c'est déjà concevoir. Percevoir, imaginer et concevoir sont essentiellement la même chose. Il s'agit toujours de produire des représentations internes qui préparent à l'action.

Lorsqu'un être est perçu, il est toujours perçu avec des qualités ou des relations. Un être sans concepts, une sorte de chose en soi, à laquelle on n'attribue aucun concept, ne peut pas être perçu. Les êtres ne viennent jamais complètement nus. Ils sont toujours habillés avec les concepts que la perception leur a attribués (Kant 1787).

Pour qu'un objet soit perçu, il faut au minimum un détecteur qui signale la présence de l'objet. Le signal émis par le détecteur est une représentation interne de l'objet perçu. Il détermine également un concept attribué à l'objet : la qualité d'être détectable par ce détecteur, ou même plus précisément, la qualité de pouvoir déclencher le signal de détection émis par le détecteur. Une détection attribue automatiquement à l'objet détecté la qualité d'être un objet qui peut être ainsi détecté. Le même signal de détection peut servir de représentation de l'objet détecté et en même temps de représentation du concept attribué à cet objet, parce que l'objet est identifié par son concept. Les êtres sont représentés par les concepts qui leur sont attribués. Par exemple « l'arbre dans la cour » est une expression qui se sert du concept d'être un arbre dans la cour pour représenter un arbre.

Un concept est déterminé par l'ensemble des systèmes de détection qui signalent la présence d'un objet en lui attribuant ce concept. Cette définition ne vaut pas seulement pour la perception sensorielle et les concepts empiriques. Elle peut être généralisée parce que toute unité de traitement de l'information peut être considérée comme un système de détection. Une unité de traitement de l'information produit des signaux en sortie à partir de signaux reçus en entrée. Un signal en sortie peut être considéré comme un signal de détection des signaux en entrée qui l'on produit.

Lorsqu'un concept est défini par une série de conditions, qui ensemble sont nécessaires et suffisantes pour le déterminer, un système de détection de la présence du concept est défini du même coup, parce qu'on détecte le concept défini en détectant les conditions qui le définissent.

Lorsqu'un concept est défini par les ressemblances avec un ou plusieurs exemples, détecter le concept consiste à détecter des ressemblances et des différences.

Même un être unique peut être identifié par un concept, dès que nous sommes capables de le percevoir ou de l'imaginer en tant qu'être unique, parce que le percevoir ou l'imaginer requiert un système de détection, et parce qu'un tel système définit un concept. Par exemple je peux avoir le concept d'une personne qui m'est familière parce que je peux la percevoir et la distinguer parmi toutes les autres personnes.

On conçoit souvent les concepts comme des produits du langage. Les concepts sont signifiés par les expressions qui servent à les nommer et ils ne sont pas connus avant d'avoir un nom. Selon l'acception retenue dans ce livre les concepts précèdent le langage. Dès qu'un système de perception est capable de détecter des objets, il leur attribue automatiquement des concepts. Les concepts sont très généralement utilisés par les animaux, qu'ils se servent ou non d'un langage (Gould & Gould 1994). Par exemple tous les animaux capables d'avoir peur attestent par leur comportement qu'ils sont capables de détecter le danger. Le concept de danger est donc une de leurs représentations internes.

Les concepts sont-ils des êtres concrets ?[modifier | modifier le wikicode]

« la Forme se retrouve une et identique en même temps en plusieurs endroits. C'est comme si tu étendais un voile sur plusieurs êtres humains et que tu disais « Le voile reste un en sa totalité, lorsqu'il est étendu sur plusieurs choses. » (Platon, Parménide, 131b, traduit par Luc Brisson)

Les êtres sont concrets lorsqu'ils existent dans l'espace et dans le temps. Les objets perçus directement avec nos sens, ou indirectement par l'intermédiaire d'autres êtres matériels (des systèmes d'observation et de mesure) sont tous concrets. Y a-t-il d'autres modes d'existence ? Y a-t-il des êtres qui ne sont pas concrets ?

Les concepts que nous attribuons aux êtres concrets sont-ils des objets ? Faut-il les considérer comme des êtres ? Et si oui, comme des êtres concrets ? Existent-ils dans l'espace et dans le temps ?

Les êtres, ou les objets, sont tout ce qui peut être perçu, représenté ou pensé. Comme les concepts peuvent être représentés et pensés, ils sont des êtres comme les autres. Mais peut-on percevoir leur présence dans l'espace et dans le temps ?

On peut soutenir que les concepts sont présents à chaque fois que les objets dont ils sont vrais sont présents. L'existence du concept de cheval est simplement celle de tous les chevaux. Les concepts sont manifestés et révélés par l'existence des êtres dont ils sont vrais et ils existent en même temps. Ainsi conçu un concept existe concrètement dès qu'il est vrai d'un être concret.

Plus couramment les concepts sont conçus comme des êtres abstraits. Seuls les êtres qui peuvent être identifiés à un substrat matériel, un corps, sont considérés comme des êtres concrets. Or un concept n'est pas un corps, il peut être vrai de très nombreux êtres concrets, qui ont tous un corps, mais il est différent de chacun d'eux. Un corps ne peut pas prétendre être à lui tout seul un concept qui est vrai de lui, même si c'est un concept qui n'est vrai que de lui, parce que le concept peut être présent dans la tête alors que que le corps est absent, seulement imaginé. Le concept peut demeurer, Socrate, par exemple, alors que le corps qu'il représente a disparu depuis longtemps.

On peut aussi soutenir que les concepts sont présents à chaque fois qu'ils sont conçus, c'est à dire à chaque fois qu'ils sont détectés, ou que cette détection est simulée. L'existence concrète du concept peut être identifiée à celle du signal qui le détecte. Ainsi conçus les concepts existent concrètement dans l'espace et dans le temps, mais pas à la façon des corps, puisqu'ils existent de façon transitoire et dispersée, seulement quand un corps les détecte ou les imagine.

Les schémas[modifier | modifier le wikicode]

Une modélisation simpliste et partiellement fausse de la perception suppose qu'elle est unidirectionnelle. Les informations sont d'abord produites par les détecteurs sensoriels puis synthétisées, par étapes successives, jusqu'aux représentations de haut-niveau, qui déterminent les principaux objets perçus et les principaux concepts qui leur sont attribués. On suppose que les représentations complexes émergent à partir des perceptions élémentaires, comme dans une peinture pointilliste. Une telle dynamique de production des représentations est dite ascendante, ou bottom-up, parce que les signaux sensoriels sont considérés comme des représentations de bas-niveau, tandis que les concepts attribués aux objets complexes sont de haut-niveau. Mais cette modélisation est insuffisante parce qu'elle n'explique pas les effets de préparation à la perception.

Ce qui est perçu n'est pas seulement déterminé par les sens mais aussi par les attentes et les désirs, par les perceptions antérieures, les souvenirs, les préjugés, la culture et le savoir. Les effets d'attente peuvent être si forts qu'il arrive que nous croyons avoir vu ce que nous n'avons pas pu voir, parce que cela n'a pas existé. Nos perceptions ont donc des sources intérieures, elles ne sont pas seulement élaborées à partir des sens. La dynamique des représentations n'est pas seulement ascendante, mais également descendante, top-down. Les système de détection qui reçoivent les informations sensorielles reçoivent aussi des informations de plus haut niveau. Il faut modéliser une sorte de dialogue permanent entre les divers étages de la perception. L'information peut circuler dans toutes les directions, du bas vers le haut, du haut vers le bas, et horizontalement (Hofstadter & FARG 1995). N'importe quelle représentation peut avoir une influence sur la production des autres, quel que soit leur niveau de complexité.

Un schéma, ou un cadre conceptuel, est un système de préconceptions, c'est à dire ce qu'on tient pour vrai avant de l'avoir vérifié. Un schéma détermine les êtres que l'on s'attend à percevoir avec les concepts qu'on croit devoir leur attribuer et les règles d'inférence que l'on croit pouvoir leur appliquer.

Les sensations sont les sources des processus ascendants de la perception, les schémas sont les sources des processus descendants. Ils font partie du fonctionnement normal de la perception. Ils sont nécessaires pour s'adapter rapidement à son environnement, parce que pour agir on n'a souvent pas le temps de tout vérifier.

La connaissance des bons schémas fait toute la différence entre l'expert et le néophyte. Un expert n'a souvent besoin que d'un coup d'œil pour analyser correctement une situation et tirer les conclusions qui s'imposent, parce qu'il connaît déjà les schémas qui permettent de la comprendre et il n'a qu'à vérifier leur adaptation. Un néophyte est submergé par le flot de nouvelles informations, ne sait pas quoi regarder, ne distingue pas l'essentiel du négligeable et se pose rarement les bonnes questions, parce qu'il ne connaît pas les schémas qui lui permettraient d'organiser sa perception de la situation.

Pour comprendre comment les schémas sont utilisés pour contrôler la perception et l'imagination, on a besoin d'un modèle qui explique la volonté, l'attention et la formation des croyances. Il sera présenté dans un prochain chapitre.

L'imagination créatrice[modifier | modifier le wikicode]

Par l'imagination nous pouvons combiner des représentations dans des configurations nouvelles que nous n'avons jamais perçues. Les parties ont été perçues, mais leur assemblage est inventé, il est purement imaginaire, il représente un être fictif, une sorte de chimère. En assemblant des fragments d'images sensorielles, comme un patchwork, nous pouvons créer une image d'un être qui n'existe pas. De même en assemblant des concepts nous pouvons créer des représentations d'êtres qui n'ont jamais existé et qui n'existeront peut-être jamais. Par l'abstraction nous séparons les concepts des réalités qu'ils représentent. Par l'imagination nous les assemblons dans des configurations nouvelles et créons ainsi des fictions. L'imagination et l'abstraction sont créatrices. Par séparation et composition nous pouvons inventer toutes les possibilités conceptuelles que nous voulons. Nous découvrons ainsi la richesse des concepts et la liberté créatrice qu'ils nous donnent.

Toutes ces fictions de l'imagination sont en principe parfaitement connaissables, parce qu'elles ne sont rien de plus que des êtres imaginés. Nous connaissons nos fictions simplement en nous connaissant nous-mêmes, en tant qu'êtres qui imaginent.

On peut dire des représentations des êtres fictifs qu'elles sont toujours fausses ou toujours vraies. Elles sont toujours fausses parce que pour être vraie une représentation doit représenter ce qui existe vraiment. Elles sont toujours vraies parce qu'elles font exister les êtres fictifs en tant qu'objets de l'imagination ou de la pensée et qu'en affirmant leur vérité on dit seulement que les objets sont ainsi représentés ou pensés. Les êtres imaginaires existent en tant qu'objets de l'imagination, tout simplement parce qu'il est vrai que nous les imaginons. Les représentations des êtres fictifs sont automatiquement vraies parce qu'elles définissent les êtres dont elles sont vraies.

L'importance des représentations du présent et du futur pour la préparation de l'action est évidente, celle des représentations du passé l'est un peu moins. La remémoration nous prépare à l'action indirectement, ne serait-ce qu'en nous aidant à percevoir le présent et le futur, par inférence à partir de la connaissance du passé. Mais l'imagination des fictions, comment peut-elle préparer à l'action ? Il semble qu'elle nous en éloigne. Pour bien agir il faut avoir les pieds sur terre, il faut s'adapter à ce qui existe réellement. A quoi bon imaginer des êtres qui n'existent pas ?

Les buts que nous nous fixons commencent par n'être que des fictions. Ils n'existeront réellement que si nous les atteignons. De cette façon les fictions nous préparent à l'action en tant qu'anticipations de tout ce que nous pourrions faire. Nous découvrons nos capacités par l'imagination. Mais nous imaginons également des êtres qui n'existeront jamais, des fictions qui ne seront jamais des buts de l'action, des êtres purement imaginaires et qui le resteront.

Le travail du romancier est semblable à celui du mathématicien. Il pose des conditions, une situation initiale et des contraintes, puis il expose leurs conséquences, souvent inéluctables, de la même façon qu'un mathématicien démontre des théorèmes à partir d'axiomes et d'hypothèses. Quand nous imaginons des fictions, nous pouvons utiliser pleinement nos capacités à inférer. Il ne s'agit pas seulement d'inventer des assemblages de représentations, il s'agit surtout d'imaginer tout ce qui en résulte, tout ce que notre dynamique intérieure de production de représentations par inférence peut fournir à partir de ces inventions. De cette façon l'imagination des fictions est une exploration de soi-même. Nous découvrons nos capacités de connaissance par inférence.

Toute connaissance d'un être peut aider à connaître ceux qui lui sont semblables, parce qu'une partie de ce qui est vrai de lui est également vrai des autres. Comme les fictions sont toujours plus ou moins semblables à des êtres réels, elles peuvent servir à les connaître. En imaginant des fictions, nous pouvons exercer et développer nos facultés de représentation et d'inférence sur des êtres typiques, fictifs mais suffisamment semblables à certaines réalités pour servir à la connaissance du réel.

La réflexion[modifier | modifier le wikicode]

Pour se préparer à l'action, connaître son environnement ne suffit pas, il faut aussi se connaître soi-même, ne serait-ce que pour connaître sa position et ses capacités.

La perception de son propre corps peut être considérée comme une sorte de perception de soi-même. Par exemple les informations fournies par les capteurs de tension musculaire permettent de construire un modèle interne du corps, de la position des membres et des efforts auxquels ils sont soumis.

Mais la connaissance de soi-même est plus que la perception de son corps, parce que l'âme est en permanence un témoin d'elle-même.

Si je vois que le ciel est bleu, je suis pas seulement informé sur l'état du ciel, je suis également informé sur moi-même, à savoir que je vois le ciel, je me connais moi-même en tant qu'être qui perçoit le ciel.

La réflexion est la connaissance de soi-même en tant qu'âme, c'est à dire en tant qu'être qui perçoit, imagine, ressent et veut.

La réflexion requiert-elle des organes sensoriels ? Y a-t-il une interface sensorielle entre le moi perçu et le moi qui perçoit ? Lorsque je sais que je vois le ciel, est-ce un œil introspectif qui me montre que je vois le ciel ?

Un organe sensoriel est toujours une interface entre un intérieur, le système nerveux, et un extérieur, l'environnement au delà de la peau ou le milieu intérieur en deçà. Les signaux extérieurs sont reçus par l'interface sensorielle et traduits en signaux intérieurs, utilisables par le système nerveux.

La réflexion ne requiert pas d'organe sensoriel parce qu'il n'y a pas de signaux extérieurs à traduire en signaux intérieurs, pas de séparation entre un moi qui perçoit et un moi perçu. Tout se passe à l'intérieur. Toutes les informations sur l'agent, en tant qu'il perçoit, qu'il imagine, qu'il ressent ou qu'il veut, sont déjà présentes à l'intérieur de l'agent. Pour développer ses facultés de réflexion il lui suffit d'exploiter ces sources intérieures d'information. Un organe sensoriel de réflexion n'est pas nécessaire parce que les informations recherchées sont déjà présentes à l'intérieur.

Pour se connaître soi-même il faut se percevoir soi-même, donc se représenter soi-même. Mais où trouve-t-on ce moi que l'on doit percevoir ? Et comment fait-il pour se représenter lui-même ?

La Joconde n'est pas seulement une représentation de Mona Lisa, elle est aussi une représentation de Léonard de Vinci, parce qu'elle porte beaucoup d'informations sur lui. Mes représentations n'apporte pas que des informations sur les êtres représentés, elles peuvent aussi en dire beaucoup sur ma façon de les représenter, et donc sur moi. Elles sont donc aussi des représentations de moi. Mes représentations du monde ne font pas que représenter le monde, elles représentent aussi le moi. On se connaît soi-même en connaissant sa relation à l'être qu'on se représente. Quand on se souvient, on sait qu'il s'agit d'une représentation du passé et on se connaît ainsi soi-même en tant qu'être qui se souvient.

La réflexion permet de développer un savoir muet sur le savoir, parce qu'on connaît le savoir en se connaissant soi-même comme un être qui sait.

La réflexion est fondamentale pour développer l'intelligence. Par exemple, un agent peut souvent imaginer comment agir avant d'agir. Dès qu'il anticipe correctement les résultats des actions qu'il pourrait entreprendre il se rend capable de les atteindre. En se connaissant lui-même comme un être qui imagine, donc en réfléchissant à ses capacités, il découvre comment les développer. Réfléchir à nos capacités nous rend capable.

La nature de la matière et la vérité de la perception[modifier | modifier le wikicode]

Lorsque nous percevons un objet avec nos sens nous croyons le connaître ainsi. Par exemple, si nous voyons que le mur est jaune, nous croyons naturellement qu'il est vraiment jaune. Mais n'est-ce pas une erreur ? Tout ce que nous savons c'est que nos yeux nous donnent une sensation de jaune. Le jaune semble être sur le mur mais il est surtout sur nos yeux. Il se pourrait même que le mur n'existe pas, que nous ayons seulement l'illusion d'un mur jaune. Faut-il en conclure que nous ne connaissons jamais le monde extérieur, que nous pouvons seulement connaître nos sensations et nous-mêmes, que la perception est toujours introspective ?

La nature de la matière est d'interagir avec la matière. Les propriétés d'un morceau de matière (particule élémentaire, atome, molécule, matériau solide, liquide ou gazeux...) sont toujours déterminées par ses façons d'interagir avec les autres morceaux de matière. La matière fait toujours ça, interagir avec la matière, et rien d'autre. Il n'y a rien de plus à connaître sur la matière que ses interactions. Quand on sait comment des êtres matériels interagissent, on sait tout ce qu'il y a à savoir sur eux.

On est sensible à un être quand il agit sur nos sens. Nos organes sensoriels sont spécialisés pour subir l'action des objets extérieurs. Ils ne suffisent pas pour connaître tous les êtres matériels et toutes leurs interactions, mais ils apportent tout de même beaucoup d'informations très utiles. Les instruments d'observation et de mesure, et tous les systèmes de détection que nous pouvons construire, sont comme des prothèses sensorielles. Ils étendent le champ de la perception. Ils nous font connaître des êtres matériels auxquels les sens ne sont pas directement sensibles. Ils nous révèlent d'autres formes d'action et de sensibilité.

La matière peut toujours être détectée parce que sa nature est d'interagir. Dès qu'elle agit sur un autre morceau de matière, celui-ci est un détecteur. Nos sens, complétés par tous les systèmes de détection concevables, nous permettent donc en principe de connaître tous les êtres matériels et toutes leurs propriétés. Rien ne peut rester caché. Tout peut être perçu, parce que la nature de la matière est d'être perceptible (Dugnolle 2017).

Le mur est vraiment jaune simplement parce qu'il est capable d'exciter la sensation de jaune sur nos yeux, ou sur tout autre détecteur sensible à la lumière jaune. Plus généralement toutes les qualités et toutes les relations qui déterminent l'existence d'un être matériel sont détectables par d'autres êtres matériels. Nous n'avons donc pas à craindre que la perception nous prive malicieusement de ce qu'elle semble nous donner, des représentations vraies des êtres perçus.

Mais cet argument en faveur de la vérité des perceptions semble prouver beaucoup trop, puisqu'il suggère que toutes les perceptions devraient être vraies. Si la qualité détectée est toujours la qualité d'être détectable ainsi, il s'en suit que toute détection est vraie, puisque ce qui est détecté est nécessairement détectable. Comment les fausses perceptions peuvent-elles alors exister ?

La possibilité de la fausseté vient de l'existence d'une norme de vérité. Si un instrument de mesure n'a pas été correctement étalonné, il fournit un résultat faux. Le résultat est faux seulement par référence à l'étalon de mesure. Il en va de même pour la perception. Elles ne peuvent être fausses que s'il y a une norme qui détermine ce qui doit être perçu. En l'absence de norme, elles sont toujours vraies, parce qu'elles révèlent toujours l'effet de l'objet sur nos sens. Même une perception fausse révèle une vérité sur l'objet, parce qu'il est vrai qu'il peut être ainsi perçu.

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