Précis d'épistémologie/Qu'est-ce que la raison ?

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Science de l'individuel ou science du général ?[modifier | modifier le wikicode]

La science est-elle plutôt de connaître des individus ou des concepts ?

La science doit être la connaissance de la la vérité sur la réalité. Or seuls les individus sont vraiment réels. Les concepts ne sont que des représentations. La science doit donc être la science des individus pour être vraiment la science.

La science doit être un savoir universel, le même pour tous. Or les individus concrets ont une existence éphémère. Ils viennent de la poussière et redeviendront poussière. Comment la connaissance d'un individu pourrait-elle mériter le nom de science ? Comment pourrait-elle être un savoir qui mérite d'être partagé par tous ?

Une loi porte toujours sur un domaine d'individus. Elle peut ne mentionner aucun individu particulier. Sa vérité est alors générale et dépend seulement des concepts qu'elle mentionne. Elle est donc un savoir de l'universel. Il semble que pour mériter d'être partagée par tous, la science doit être la connaissance des lois, donc être un savoir de l'universel. La science est parfois définie ainsi : le savoir universel de l'universel (Aristote, Seconds Analytiques).

Faut-il en conclure que la science ne connaît que des concepts et qu'elle ignore les individus ?

La connaissance des concepts n'est pas séparée de celle des individus puisqu'en attribuant des concepts aux individus on connaît en même temps les individus et les concepts. Un individu est connu à partir des concepts qui lui sont attribués. Mais on peut aussi dire qu'un concept est connu à partir des individus auxquels il est attribué.

Pour bien connaître un individu il ne suffit pas de le percevoir, ou de savoir ce que d'autres ont perçu de lui, il faut aussi savoir raisonner à son sujet, parce qu'on peut ainsi déduire ce qui n'a pas encore été perçu. Et pour raisonner il faut connaître des lois. Même si on s'intéresse avant tout aux individus concrets, et non aux concepts, on a besoin des concepts et des lois, donc de la science du général, pour faire la science des individus.

Un individu est toujours connu avec une constellation de concepts : tous les concepts que nous lui attribuons. Une telle conjonction suffit en général pour l'identifier parmi les autres individus, parce qu'elle suffit pour le distinguer parmi les autres, mais elle ne détermine pas complètement son individualité, parce qu'elle pourrait être également vraie d'un autre individu, une sorte de jumeau. Un individu n'est donc jamais vraiment connu dans son individualité, mais seulement comme exemple d'une possibilité conceptuelle.

Certains concepts sont utilisés pour n'être vrais que d'un seul individu. On peut les nommer avec des noms propres et ils sont déterminés par les systèmes de détection qui permettent d'identifier les individus. Mais comme un individu peut toujours en principe avoir un jumeau, ces systèmes de détection ne peuvent pas être parfaits.

La permanence est le seul véritable critère qui permet d'identifier un individu. Si on suit en continu la trajectoire d'un mobile, et s'il ne s'est pas évaporé en cours de route, on peut être à peu près sûr que l'individu à la fin est le même qu'au début. C'est ainsi que nous nous reconnaissons nous-mêmes comme des individus. Je sais que je suis moi et que je ne serai jamais un autre parce que je suis un témoin permanent de moi-même.

Ressemblance et généralité[modifier | modifier le wikicode]

Pourquoi les lois sont-elles parfois vraies ? Pourquoi y a-t-il des vérités générales ? Les événements et les individus sont toujours très différents, pourquoi alors la même affirmation devrait-elle être vraie de très nombreux cas particuliers ? Les êtres sont tous différents, mais ils sont aussi parfois très semblables. Les généralités énoncent ce qu'ils ont en commun.

Les ressemblances et les concepts[modifier | modifier le wikicode]

Deux êtres sont semblables lorsqu'une partie de ce qui est vrai de l'un est également vraie de l'autre. Deux êtres sont différents lorsqu'une partie de ce qui est vrai de l'un est fausse de l'autre.

Attribuer un concept à un individu est une façon de de connaître ses ressemblances et ses différences. Dès que le même concept est vrai de plusieurs êtres ils sont tous semblables entre eux, et tous différents de tous les êtres pour lesquels le concept n'est pas vrai.

Comme on connaît toujours par concepts, connaître c'est toujours connaître des ressemblances et des différences.

Lorsqu'une loi est vraie de nombreux individus, ils sont tous semblables entre eux, parce qu'ils obéissent à la même loi, et tous différents de ceux qui ne lui obéissent pas. Pour connaître les lois, il faut donc connaître les façons dont les êtres peuvent se ressembler. Les principes de la science énoncent toujours des ressemblances fondamentales entre les individus et entre les systèmes.

Le raisonnement par similitude et les types[modifier | modifier le wikicode]

Le raisonnement par similitude consiste à affirmer que puisque a et b sont semblables, ce qui a été dit de a doit être également vrai de b. Utilisé sans aucune restriction le raisonnement par similitude est généralement faux, parce que deux êtres semblables sont aussi différents et qu'il y a donc des énoncés vrais de l'un qui ne sont pas vrais pour l'autre. Un raisonnement par similitude n'est pas logiquement correct.

Pour justifier le raisonnement par similitude, on peut recourir à la typologie. On ne se contente pas de dire que a et b sont semblables, on dit qu'ils appartiennent à un même type, et que ce qui a été dit de a est vrai de tous les exemples du même type. On se sert ainsi d'une loi générale. On peut alors conclure en bonne logique que ce qui a été dit de a est également vrai de b.

Un propriété commune est partagée par tous les individus d'un même type. Si p est une propriété commune du type t alors la loi générale 'pour tout x de type t, x est p' est vraie.

L'utilisation de typologies est fondamentale dans toutes les sciences. On peut songer aux structures mathématiques (en tant que types d'objets mathématiques), aux espèces de particules élémentaires, d'atomes et de molécules, aux espèces vivantes...

Les ressemblances entre les systèmes et les analogies[modifier | modifier le wikicode]

Dans cette section un système est défini par un ensemble d'individus (les composants, les constituants ou les éléments du système), de qualités attribuées à ces individus et de relations entre eux.

Lorsqu'on parle de ressemblance entre deux individus auxquels on attribue des qualités, on entend qu'une partie des qualités qui sont attribuées à l'un peut être attribuée à l'autre. Lorsqu'on parle de ressemblance entre deux systèmes, l'expression 'ce qui est vrai de l'un est également vrai de l'autre' peut recevoir une signification plus subtile. On entend qu'il existe une projection f qui permet de remplacer les individus x du premier système par des individus f(x) du second système, de telle façon que des énoncés vrais sur le premier système soient remplacés par des énoncés vrais sur le second système. Une telle projection est appelée en mathématiques un morphisme, ou un isomorphisme si elle est bijective, pour dire que les deux systèmes ont la même forme, ou la même structure.

La ressemblance entre deux systèmes peut être définie d'une façon encore un peu plus subtile. On permet à la projection f de remplacer non seulement les individus mais également des qualités ou des relations, toujours de telle façon que les énoncés vrais soient remplacés par des énoncés vrais. Lorsque la ressemblance est définie de cette façon, on dit couramment que les systèmes semblables sont analogues et que la projection f est une analogie.

Les symétries[modifier | modifier le wikicode]

Pour qu'un système soit symétrique, il faut qu'il ait des parties semblables. Plus précisément, un système est symétrique lorsqu'il a des automorphismes (des isomorphismes internes). Un automorphisme est une fonction (bijective) f qui permet de remplacer les individus x du système par des individus f(x) du même système, de telle façon que des énoncés vrais soient remplacés par des énoncés vrais. Lorsque f est un automorphisme, x et f(x) sont toujours semblables. Les automorphismes d'un système forment un groupe (au sens algébrique) qu'on appelle le groupe des symétries du système.

La connaissance d'un individu d'un type permet de connaître tous les individus du même type. La connaissance d'un système permet de connaître tous les systèmes isomorphes ou analogues. Lorsqu'un système est symétrique, la connaissance d'une de ses parties suffit pour connaître toutes les autres. Les types et leurs propriétés communes, les morphismes, les analogies et les symétries permettent de généraliser nos connaissances, et de connaître par le raisonnement plus que ce que nous percevons directement.

Le principe d'équivalence de tous les observateurs et la générosité de la vérité[modifier | modifier le wikicode]

« Il n'est pas possible que la divinité soit envieuse. » (Aristote, Métaphysique, livre A, 983a)

Pour développer la science empirique, il faut postuler que tous les expérimentateurs sont équivalents, au sens où toute expérience faite par l'un doit pouvoir être refaite par un autre. Les expériences doivent être reproductibles. Si une expérience ne l'est pas, alors elle n'est pas bien contrôlée. Pour que les expériences soient reproductibles, il faut en particulier que leurs résultats ne dépendent pas du lieu ou du moment. Les conditions expérimentales doivent pouvoir être reproduites toujours et partout et conduire toujours au même résultat. En postulant le principe d'équivalence des observateurs, on postule donc du même coup que les lois de la physique sont vraies toujours et partout. Cela conduit à définir le groupe des symétries de l'espace-temps. Tous les points de l'espace-temps sont nécessairement semblables. Quand on en connaît un, on les connaît tous. Il en va de même pour toutes les directions de l'espace et plus généralement pour tous les référentiels d'observation. Il n'y pas de centre de l'espace-temps, pas de direction spatiale privilégiée (isotropie, pas de haut et de bas), et pas non plus d'état de repos absolu (principe de relativité de Galilée-Einstein). Comme les chevaliers de la Table Ronde, mais dans un espace beaucoup plus grand, les observateurs de l'espace-temps n'ont jamais de position privilégiée. Le groupe des symétries de l'espace-temps (le groupe de Poincaré) est une traduction mathématique du principe d'équivalence de tous les observateurs, de même que le groupe des symétries d'une table ronde est une traduction mathématique du principe d'équivalence de tous les chevaliers.

Le principe d'équivalence de tous les observateurs n'est pas seulement au fondement de la physique théorique, de sa vérité et de sa beauté, il est également fondamental pour toutes les sciences, empiriques, éthiques et abstraites, parce que la raison exige que le savoir soit universel, que tout ce qui est un savoir pour l'un puisse également être un savoir pour tous les autres.

Quand nous comprenons que le savoir est universel, nous comprenons du même coup le grand principe à partir duquel fonder tout le savoir rationnel. Tout se passe comme si la vérité était une divinité généreuse, qui donne sa sagesse à tous ceux qui veulent vraiment la connaître. La première vérité sur la vérité est que justement elle est généreuse. Elle n'est pas envieuse, elle ne nous prive pas du meilleur. Elle ne serait pas la meilleure si elle privait un seul d'entre nous du meilleur. En sachant que le savoir peut être partagé par tous, nous avons le savoir fondamental qui nous donne les moyens de comprendre tout le savoir rationnel.

La Nature obéit-elle vraiment à des lois ?[modifier | modifier le wikicode]

Nous croyons aux conclusions de nos raisonnements parce que nous croyons à la vérité des lois avec lesquelles nous raisonnons. Nous croyons que nous sommes capables de développer les sciences parce que nous croyons au principe d'équivalence de tous les observateurs.

Il est dans la nature de l'esprit de raisonner et donc de postuler des lois avec lesquelles raisonner. Un esprit ne peut pas développer son esprit sans penser à des lois. Il semble donc que l'existence des lois résulte de la nature de l'esprit. Mais la matière semble en général naturellement sans esprit, pourquoi obéirait-elle à des lois ?

Pour justifier nos savoirs et le principe d'équivalence de tous les observateurs, nous avons besoin de postuler que la Nature obéit à des lois, mais est-ce vraiment une croyance justifiée ? N'est-ce pas plutôt prendre son désir pour une réalité ? Il se pourrait que toutes les lois de la Nature auxquelles aujourd'hui nous croyons soient toutes réfutées par des observations à venir. Et la Nature ne pourrait-elle pas être sans loi ?

La matière ne serait pas la matière si elle n'obéissait pas à des lois. La matière est nécessairement détectable, elle doit donc obéir à des lois de détection, qui résultent des lois fondamentales d'interaction. Une matière qui n'obéirait à aucune loi ne serait pas détectable, et il n'y aurait pas de raison de l'appeler matière. Nous ne savons pas du tout ce que ce pourrait être, cela semble inconcevable.

Tout se passe comme si la matière et l'esprit avaient été faits l'un pour l'autre, parce que la nature de la matière est d'obéir à des lois et que la nature de l'esprit est de connaître les lois.

Ni la matière, ni a fortiori la vie et la conscience, ne pourraient exister et se développer si la Nature n'obéissait pas à des lois. Nous ne serions pas là pour en parler.

Nous n'avons pas à attendre de nos expériences qu'elles prouvent définitivement que la Nature obéit à des lois, ce qu'elles ne peuvent pas faire, puisque toute loi vérifiée aujourd'hui pourrait être réfutée demain, mais seulement qu'elles nous aident à trouver les lois de la Nature. Nous savons d'avance que la Nature obéit à des lois mais nous ne savons pas lesquelles. Comme la Nature ne semble pas être malicieuse, mais plutôt généreuse, il semble qu'un travail honnête et des expériences bien contrôlées suffisent pour trouver et prouver les lois auxquelles elle obéit. Si une loi est vérifiée par une expérience bien contrôlée, ou si elle est une conséquence logique de prémisses déjà bien prouvées, elle peut être considérée comme prouvée, jusqu'à preuve du contraire.

Où trouve-t-on le grain à moudre ?[modifier | modifier le wikicode]

La raison consiste à développer en commun un savoir universel, en cherchant honnêtement des vérités et des preuves, en respectant le principe d'équivalence de tous les observateurs, et plus généralement en se soumettant volontairement à toutes les règles de l'esprit critique.

La discipline critique nous rend capable de développer le savoir en mettant des théories à l'épreuve. Elle est comme un moulin, destiné à donner de la bonne farine, du bon savoir, à partir des théories qu'on lui donne. Mais où trouve-t-on le grain à moudre ? D'où sortent les théories que nous soumettons à la critique ?

Il n'y a pas à chercher très loin : tout ce qui nous passe par la tête et tout ce que nous disons, les pensées de bon sens, ou contraires au bon sens, les intuitions banales, ou originales, même les rêves et les délires, parce qu'ils nous font penser et parler. N'importe quelle pensée est candidate pour un examen critique, mais bien sûr on ne veut pas n'importe quoi. On cherche les pensées qui nous aident à développer un bon savoir, ou qui nous font espérer qu'elles pourraient nous aider.

Quand on cherche du savoir, on se sent parfois comme égaré dans une forêt à la recherche d'un trésor dont on ignore l'emplacement, et il y a de quoi désespérer. Il faudrait un miracle pour qu'on puisse le trouver. Mais c'est une illusion, parce que l'emplacement du trésor est connu d'avance. Il ne peut être qu'en nous-mêmes. Quand on cherche du savoir, on se cherche soi-même parce qu'on cherche un savoir qui nous rend compétent. Il n'y a pas d'autre endroit où chercher. Où le savoir pourrait-il être s'il n'était pas déjà potentiellement en nous-mêmes ?

Le bon savoir est le savoir qui nous rend compétent[modifier | modifier le wikicode]

Comment reconnaît-on le bon savoir ? C'est le savoir qui nous rend compétent. Il n'y a pas de critère plus fondamental. Le bon savoir est par définition le savoir qui nous rend compétent.

Je suis pour moi-même le critère fondamental de reconnaissance du bon savoir, puisque je le reconnais en reconnaissant ma compétence. Mais cette autonomie est rationnelle seulement si elle est solidaire. Le bon savoir n'est pas seulement le savoir qui me rend compétent, c'est surtout le savoir qui nous rend compétent. Un savoir doit pouvoir être partagé pour être rationnel. Quand j'acquiers un savoir, je dois acquérir en même temps la capacité à l'enseigner, sinon mon savoir n'est pas rationnel. Pour développer la raison, nous devons travailler ensemble. Des savoirs individuels isolés ne suffisent pas pour faire la raison.

Je suis la source, le milieu et la fin de la raison. Pas moi en tant que différent de tous les autres mais en tant que semblable à tous les autres. Tous les Je, tous ceux qui peuvent penser qu'ils sont, qui peuvent dire "Je", sont les sources, le milieu et les fins de la raison, les sources parce que la raison naît de nos pensées, le milieu parce qu'elle se développe quand nous travaillons pour elle, les fins parce qu'elle est là pour que nous puissions nous accomplir.

On peut raisonner sur la raison comme si elle était la sagesse d'une personne et lui attribuer une volonté parce qu'on peut lui attribuer des fins. L'éthique nous enseigne ce qui mérite d'être poursuivi et nous donne ainsi les moyens de nous accomplir. Que nous poursuivions les fins que la raison nous prescrit peut justement être considéré comme une fin de la raison. Tout se passe comme si la raison était une bonne autorité qui nous montre les bons chemins.

Savoir qu'un esprit doit travailler pour l'esprit ne suffit pas pour décider des fins particulières que nous nous donnons. C'est ce qu'on attend d'une bonne autorité. Si elle nous privait de notre liberté, elle ne serait pas une bonne autorité. Le savoir éthique rationnel n'est pas une entreprise totalitaire qui décide à notre place de ce que nous devons faire. Il en est l'exact contraire puisqu'il nous demande de décider librement et intelligemment. On peut même affirmer qu'il est une condition de la véritable liberté, parce qu'on fait un mauvais usage de sa liberté si on ne s'en sert pas pour le bien. Plus on connaît le bien, mieux on peut le faire et vivre ainsi comme un esprit vraiment libre.

L'unité de la raison[modifier | modifier le wikicode]

Pour qu'un savoir puisse être partagé, il faut qu'il puise seulement dans des ressources communes, accessibles à tous. On pourrait croire que c'est une limite très restrictive, qu'en se privant de ressources privées, on se prive du même coup du meilleur du savoir, mais c'est l'exact contraire qui est vrai. Nos intelligences sont les plus puissantes justement quand elles se limitent aux ressources communes. C'est en nous entraidant que nous découvrons le mieux le pouvoir de nos intelligences, que nous développons les meilleurs savoirs et que nous faisons vivre la raison.

Malgré leur diversité tous les savoirs manifestent l'unité de la raison. Les grands principes de logique et de discipline critique sont les mêmes pour tous. Une telle unité est essentielle au développement des sciences. Tout ce qui est compris par quelques uns doit pouvoir être compris par tous les autres, sinon ce n'est pas la raison. De ce point de vue on peut dire que toutes les sciences parlent d'une seule voix et que tous les êtres humains contribuent au développement d'un savoir commun.

L'unité de la raison n'exclut pas la diversité, au contraire elle l'encourage. Les grands principes logiques par exemple ne nous interdisent jamais d'étudier des théories. Au contraire ils nous donnent toujours les moyens d'étudier toutes les théories, dès qu'elles sont correctement formulées.

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19:18) n'est pas seulement un principe religieux, c'est aussi un principe rationaliste, parce que les sciences et la raison ne peuvent se développer que par l'entraide et la coopération. Si les êtres humains ne veulent pas s'entraider la raison ne peut pas être parmi eux.

La raison est-elle seulement une invention humaine ?[modifier | modifier le wikicode]

Pour savoir que la raison existe, nous avons besoin de la faire exister, en la partageant entre nous. En ce sens, c'est nous qui la faisons. Elle ne serait pas là si nous ne travaillions pas pour la faire vivre parmi nous. Mais on aurait tort de croire qu'elle est notre invention, parce que nous ne décidons pas de ce qu'elle est, nous ne pouvons pas faire qu'elle soit ce qu'elle n'est pas, ou qu'elle ne soit pas ce qu'elle est. Quand nous travaillons nous la découvrons. Tout se passe comme si elle avait toujours été là de toute éternité, et nous sommes les derniers à l'apprendre. Nous ne savons pas par avance ce qu'est la raison, nous le découvrons tous les jours, et nous devons l'apprendre.

Les conditions d'apparition de la raison sont générales : des êtres qui parlent, c'est à dire qu'ils émettent volontairement des signaux pour influencer l'imagination et la volonté de leurs semblables, et qui veulent trouver ensemble des vérités et des preuves, en respectant le principe d'équivalence des observateurs et toutes les règles de l'esprit critique. Ces conditions ne dépendent pas spécifiquement de notre humanité sur la Terre. D'autres êtres vivants, sur d'autres planètes, en d'autres temps, ou dans d'autres univers, pourraient également développer la même raison, parce que ses conditions d'apparition sont universelles.

Que pouvons-nous espérer ?[modifier | modifier le wikicode]

Avant de chercher, il faut en général chercher quoi chercher, choisir soi-même les problèmes auxquels on va consacrer son travail. Mais on ne sait pas très bien ce qu'on cherche quand on cherche quoi chercher. On veut des problèmes intéressants, des sujets prometteurs, on rêve de faire des découvertes majeures, de faire progresser le savoir et la raison. Mais les conditions du problème ne sont pas bien déterminées. Que cherchons-nous quand nous cherchons à faire progresser la raison ? Et comment pouvons-nous le chercher si nous ne savons pas ce que nous cherchons ?

La raison nous rend capable, mais de quoi ? Que pouvons-nous réaliser avec les compétences que nous développons rationnellement ? Que pouvons-nous espérer ?

Si la liste des problèmes que nous pouvons résoudre rationnellement était connue d'avance, nous saurions quoi espérer. Mais justement elle n'est pas connue d'avance. Nous ne connaissons pas l'étendue des compétences que la raison peut nous donner.

Nous voulons satisfaire un désir d'intelligibilité. Nous voulons comprendre. Nous voulons des explications. Nous ne savons pas où cela nous mène, mais il n'est pas nécessaire de le savoir pour être poussé par ce désir. On peut vouloir sans savoir très bien ce qu'on veut, il suffit de rechercher une satisfaction. Nous sommes guidés par les idées même si nous ne savons pas très bien ce qu'elles sont.

Comme nous ne savons pas de quoi la raison nous rend capable, nous pouvons placer nos espoirs très haut, que le règne de la raison vienne, que sa volonté soit faite, sur la terre comme au ciel, que le présent éphémère soit la splendeur de la vérité éternelle, ou très bas, la raison ne sera jamais plus qu'une pauvre consolation dans une vallée de larmes.

Le développement de la raison est l'histoire d'un étonnement perpétuellement renouvelé. Les sciences ont dépassé nos espérances. La Nature nous a révélé beaucoup plus de secrets que ce que nous pouvions rêver. Il n'est plus possible d'être sceptique. La puissance de la science est devenue incontestable.

Pour savoir de quoi la raison nous rend capable, la meilleure façon, et la seule, est d'essayer. Si on n'essaie pas on n'a aucune chance de se rendre compte de ce qui marche. C'est pourquoi il faut espérer. On pèche plus souvent par défaut d'espoir que par excès.

La preuve d'Anselme[modifier | modifier le wikicode]

Nous ne savons pas très bien ce qu'est Dieu mais nous savons que nous ne pouvons lui attribuer aucun défaut. S'il avait une imperfection il ne serait pas Dieu. Il réunit en lui toutes les perfections. Sa sagesse est parfaite. Il choisit toujours le meilleur des possibles. Sa puissance n'est limitée par aucun adversaire. Il en va de même pour toutes les qualités qu'on peut songer à lui attribuer. Il est toujours le meilleur, ou la somme de toutes les perfections.

Un être fictif est atteint d'une imperfection, justement qu'il est seulement fictif, qu'il n'est rien de plus qu'un produit de l'imagination. Puisque Dieu réunit en lui toutes les perfections, il ne peut pas être fictif, donc il existe.

Tel est l'argument (Anselme d'Aoste 1078) de Saint Anselme, archevêque de Canterbury, pour prouver l'existence de Dieu.

On accuse parfois Anselme de commettre une faute de logique, surtout depuis Kant (1781). Mais si on la comprend bien, la preuve d'Anselme est tout à fait logique et rationnelle.

Pour un libre penseur rationaliste, l'affirmation initiale, qu'on ne peut attribuer à Dieu aucun défaut, est simplement une hypothèse avec laquelle on peut raisonner, comme avec n'importe quelle hypothèse. Rien ne nous interdit de faire des hypothèses et de voir, par le raisonnement, si elles peuvent nous enseigner quelque chose.

L'argument d'Anselme prouve avec une logique impeccable, parfaitement rigoureuse, que penser à un Dieu fictif est comme penser à un cercle carré. On raisonne mal sur Dieu, sur l'être sans défaut, si on le conçoit seulement comme un produit de notre imagination. Un être sans défaut ne peut pas être purement imaginaire, parce qu'être seulement imaginaire est un défaut. La logique, notre faculté naturelle de raisonner, suffit pour le prouver.

Comme toutes les preuves mathématiques, la preuve d'Anselme révèle une vérité tautologique. La conclusion, que Dieu existe, est déjà affirmée dans la prémisse, puisqu'elle fait l'hypothèse qu'il existe un être sans défaut. Mais ce caractère tautologique n'invalide pas la preuve, au contraire. Tous les raisonnements révèlent des vérités tautologiques, sauf s'ils commettent des erreurs de logique.

La preuve d'Anselme ne suffit pas pour convaincre un sceptique. Elle montre seulement qu'on peut raisonner correctement sur un être sans défaut, et qu'il doit être plus qu'une fiction pour être vraiment sans défaut. Mais cela ne suffit pas pour prouver que cet être sans défaut n'est pas une fiction, puisqu'on peut raisonner correctement sur des fictions.

Que nous puissions raisonner correctement sur un être sans défaut est le point important. La lumière naturelle suffit pour connaître le meilleur. Tout se passe comme si Dieu nous avait donné la faculté de raisonner et l'idée d'un être sans défaut pour que nous puissions le connaître. Un sceptique peut toujours répondre qu'un tel savoir est hypothétique, ce qu'il est, mais cela n'empêche pas de le développer. Si c'est vraiment un bon savoir, il suffit de découvrir par le raisonnement tout ce qu'il peut nous enseigner pour s'en rendre compte. Un bon savoir porte des fruits.

Anselme prouve l'existence de Dieu à partir de l'idée d'un être sans défaut, mais dire que Dieu existe, ce n'est que savoir très peu de Lui. La prémisse, que Dieu est sans défaut, le meilleur, la somme de toutes les perfections, est beaucoup plus importante que la conclusion, qu'il existe, parce qu'elle est beaucoup plus riche de conséquences, parce qu'elle nous apprend tout ce que nous avons besoin de savoir sur Dieu.

Il y a de nombreuses façons d'exister. Quand on affirme l'existence de Dieu, on ne parle pas de n'importe quelle façon d'exister, on veut surtout dire qu'il existe en tant que Créateur, qu'il nous a prouvé son existence en créant l'Univers, que la Création est la révélation de sa vérité. L'existence de Dieu, c'est la Création, c'est la matière et la lumière dans lesquelles nous vivons.

Puisque Dieu est le meilleur, il a la meilleure des existences. Être le meilleur et ne pas nous en faire profiter est de la faiblesse ou de l'égoïsme et ne peut donc pas être le meilleur. Dieu a créé le monde parce qu'il est généreux. Il ne serait pas le meilleur sans cette générosité.

L'affirmation que Dieu est la somme de toutes les perfections est une hypothèse ouverte. A elle seule elle reste très indéterminée. Elle nous invite à raisonner. Il faut la compléter en affirmant quelles sont ces perfections que nous pouvons attribuer à Dieu. Quand on affirme qu'il est le meilleur on ne sait pas d'avance ce que c'est qu'être le meilleur, on doit l'apprendre.

Anselme est le saint des penseurs rationalistes (Descartes, Spinoza, Leibniz, Hegel ... mais pas Kant, parce qu'il se faisait des illusions sur la raison) et de tous les croyants, chrétiens ou non, qui croient que la science est un don de Dieu.

La théologie rationnelle est la connaissance rationnelle de Dieu. Mais comment Dieu peut-il être connu rationnellement ? A partir de son œuvre, y compris la raison. Toute la création, sans exception, peut être interprétée comme la parole de Dieu. Tout parle, tout dit la parole de Dieu. En donnant la création, Dieu a donné sa parole et les êtres capables de l'entendre. La raison est le savoir et la sagesse qu'il nous fait partager.

Les épidémies, la famine, la misère, la torture, les massacres et toutes les horreurs, font partie de la création. Si Dieu est le meilleur, pourquoi laisse-t-il exister toutes les horreurs ? L'existence du mal n'est-elle pas une preuve que tous les discours sur les perfections divines sont vains et insensés ? (Voltaire 1759)

On ne peut pas toujours raisonner sur les perfections divines comme sur les perfections humaines (Spinoza 1677). Pour un être humain, laisser le mal exister dans sa demeure n'est sûrement pas une perfection. Mais transposer ce raisonnement à l'Univers et à son créateur ne semble pas légitime. Nous ne savons pas ce que pourrait être un univers qui ne laisserait pas exister le mal, parce qu'il nous priverait de notre liberté, et parce que la privation de liberté est un mal. Mais surtout nous ne sommes pas en position de juger ce que Dieu aurait dû faire et qu'il n'a pas fait. Croire que nous pouvons savoir mieux que Dieu ce qu'il aurait dû faire est vain et insensé. Évidemment nous ne pouvons pas lui apprendre ce que c'est qu'être le meilleur, c'est lui qui nous l'apprend.

Du point de vue de certains athées (pas tous) l'expression théologie rationnelle est contradictoire, comme un cercle carré. Ils ne font pas la différence entre la religion et la superstition et considèrent que les croyances religieuses ne sont que des fantasmes. Le développement des sciences et de la raison est supposé nous ouvrir les yeux et nous débarrasser de ces vaines illusions. Mais cette prétendue opposition entre la raison et les religions est contredite par l'histoire du développement des savoirs. De très nombreux savants ont fait progresser les sciences en cherchant à connaître Dieu à partir de son œuvre. Et l'existence même de la raison, de notre capacité à la développer, peut être interprétée comme une preuve de la générosité divine. Athées ou croyants, nous ne savons pas par avance ce qu'est la raison, nous le découvrons tous les jours, et nous devons l'apprendre. Les athées ne sont pas les seuls à s'opposer à la déraison, les croyants aussi. Et il n'est pas nécessaire d'être athée pour être scientifique. Si l'athéisme conduit à ignorer tout ce que les religions enseignent sur la raison, il devient aveuglant.


- Ah bon, tu ne sais pas que Dieu existe ?

- Je ne l'ai jamais vu. Pourquoi je croirais qu'il existe ?

- On ne peut pas le voir. Pour le reconnaître dans sa création, il faut le connaître par la pensée. Si tu le cherches dans ta pensée, et si tu veux le trouver, tu le trouveras. Il n'abandonne jamais personne, surtout pas ceux qui le cherchent.


« Dieu, personne ne l'a jamais contemplé. Si nous nous aimons, Dieu habite en nous et son amour se réalise en nous. Nous savons que nous somme en lui et qu'il est en nous grâce au Souffle qu'il nous a donné. » (1 Jean 4, 12-13, traduit par Florence Delay et Alain Marchadour)


La bague de mariage entre Dieu et la vie (Genèse 9, 8-17) :

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