Pour lire Platon/Guide des dialogues/Ion
Introduction générale
[modifier | modifier le wikicode]Statut et datation du dialogue
[modifier | modifier le wikicode]L'Ion est l'un des plus brefs dialogues du corpus platonicien, une douzaine de pages Stephanus (530a-542b) pour une conversation dont la durée fictive n'excède pas la demi-heure entre Socrate et le rapsode Ion d'Éphèse. Cette brièveté, jointe au caractère apparemment simpliste d'Ion comme interlocuteur, a longtemps nourri un soupçon d'inauthenticité ou de légèreté. Goethe voyait dans le dialogue « nichts als eine Persiflage » (« rien qu'une parodie »), et plusieurs philologues, Wilamowitz en tête, ont douté qu'il fût de Platon, avant que Wilamowitz lui-même, vers la fin de sa carrière, ne revienne partiellement sur son jugement. L'authenticité est aujourd'hui largement admise, sans être absolument consensuelle.
La datation reste débattue. Traditionnellement rangé parmi les dialogues de jeunesse, voire parmi les premiers écrits platoniciens,, l'Ion a été rapproché par Albert Rijksbaron de la période où Platon rédigeait la République et le Phèdre, sur la base d'un vocabulaire technique et de procédures argumentatives communs à ces œuvres. Cette thèse n'est pas universellement acceptée : plusieurs commentateurs maintiennent une date plus précoce, et les critères stylométriques sont ici peu concluants, comme le rappelle Aguirre.
La date dramatique fictive se laisse conjecturer à partir d'indices internes : Ion revient d'Épidaure, où il vient de remporter les concours rapsodiques des fêtes d'Asclépios, et attend les Grandes Panathénées à Athènes. La conversation se placerait donc vraisemblablement, mais sans certitude, dans la période précédant ces Panathénées, dont la journée principale tombait le 28 Hécatombéon. Rijksbaron note d'ailleurs que, si l'on accepte cette reconstruction, Ion aurait passé plusieurs semaines désœuvré à Athènes, ce qui n'est pas sans poser question.
Les deux personnages
[modifier | modifier le wikicode]Socrate apparaît ici tel qu'on le connaît : ironique, réservé, méthodique, se disant idiôtês (profane, 532d9) face aux « sages ». Il refuse d'emblée la qualification de sophos qu'Ion lui attribue (532d) et la renvoie, non sans malice, aux rapsodes, acteurs et poètes eux-mêmes.
Ion d'Éphèse est un rapsode présenté comme célèbre, mais son historicité reste incertaine : aucune source indépendante ne le mentionne, et il est possible qu'il s'agisse d'un personnage fictif. Le portrait qu'en donne le dialogue correspond en tout cas, dans ses grandes lignes, au type social du rapsode professionnel tel qu'on peut le reconstituer pour l'époque classique : tournée de concours, prestations en tenue somptueuse avec couronne d'or, rémunération substantielle, prétention à être non seulement récitant mais hermêneus (interprète) de la pensée du poète, et ambition de se poser en éducateur au titre de spécialiste d'Homère. Il ne faut toutefois pas confondre le temps dramatique du dialogue, le temps de Platon écrivant, et les pratiques attestées de la rhapsodie : le texte est un portrait littéraire, construit pour les besoins de l'argument, avant d'être un document historique sur les rhapsodes.
Par ce personnage, Platon vise un ensemble : l'héritier de l'aède, qui a renoncé à la cithare mais garde le rhabdos (bâton), et qui porte la culture épique dans les festivals publics. Cette figure condense, aux yeux de Platon, le système éducatif traditionnel fondé sur la mémorisation et l'interprétation des poèmes homériques.
Structure générale et enjeu
[modifier | modifier le wikicode]Le dialogue s'articule en trois grandes sections organisées autour d'un noyau central :
- Partie I (530a-533c) : dialogue dialectique qui met en question la possibilité, pour Ion, de posséder une technê rhapsodique au sens strict, puisqu'il prétend n'être expert que d'Homère alors que la poésie, si elle est une technê, constitue un tout.
- Partie II (533c-536d) : long développement de Socrate où la notion de technê est remplacée par celle d'enthousiasmos, une puissance divine (theia dynamis) qui fait du poète et du rapsode les maillons d'une chaîne magnétique partant de la Muse.
- Partie III (536d-541e) : retour à l'examen de la technê par l'analyse de passages homériques concrets, aboutissant au dilemme final.
- Épilogue (541e-542b) : alternative entre deux statuts qu'Ion peut revendiquer, injuste (s'il possède une technê qu'il refuse de montrer) ou divin (s'il n'en a pas).
La question du sens global du dialogue reste discutée. Une lecture forte, répandue chez les commentateurs modernes (Rijksbaron, Aguirre, von der Walde notamment), y voit un geste de disqualification de la poésie traditionnelle comme savoir et comme modèle éducatif du citoyen grec. Dans cette perspective, l'Ion préparerait déjà les thèses du livre X de la République. Une autre lecture, défendue notamment par Penelope Murray et reprise, avec des nuances, par Grace Ledbetter ou Suzanne Stern-Gillet, insiste davantage sur l'instabilité du texte : Socrate mobiliserait la doctrine de l'inspiration sans nécessairement l'endosser de façon simple, et le dialogue serait plus suggestif que conclusif. Le commentaire qui suit privilégie, par commodité d'exposition, la première ligne, tout en signalant, aux moments décisifs, les points où l'autre lecture peut légitimement se faire entendre.
I. Le prologue (530a-531a) : la mise en place
[modifier | modifier le wikicode]530a-b : les salutations et le contexte
[modifier | modifier le wikicode]Le dialogue s'ouvre sur une formule de salutation étonnamment solennelle : « Τὸν Ἴωνα χαίρειν », le nom propre à l'accusatif, précédé de l'article, suivi du verbe à l'infinitif. Ce n'est pas l'habituel « ὦ Ἴων » que Socrate utilise avec ses proches ; c'est une formule de déférence, presque protocolaire, qui présente Ion comme un personnage illustre. On peut y entendre, rétrospectivement, une charge ironique : la suite confirme que Socrate ne partage pas, en réalité, l'estime que suggère ce salut.
Les salutations révèlent que les deux hommes se connaissent déjà : Socrate sait qu'Ion est Éphésien, connaît son activité et le motif de son séjour à Athènes. L'échange initial, avec son hêmin (« nous ») qui feint la camaraderie, crée une connivence qui se dissipera à mesure que Socrate reprendra ses distances.
Ion vient de remporter « les premiers prix » à Épidaure, lors des concours rapsodiques associés aux fêtes d'Asclépios, et espère vaincre également aux Panathénées athéniennes, les deux plus importants festivals rapsodiques du monde grec. Cette double mention établit le prestige d'Ion ; elle peut aussi, plus discrètement, poser la question de la valeur réelle d'une couronne remportée dans de telles compétitions. La vie itinérante du rapsode, toujours en voyage d'un concours à l'autre, est un trait qui le rapproche du mode de vie des sophistes, et contraste avec l'enracinement athénien de Socrate (qui n'a quitté Athènes que pour trois campagnes militaires).
530b-c : la double dimension du rapsode
[modifier | modifier le wikicode]Socrate enchaîne sur un éloge du rapsode qui pose, en réalité, les termes conceptuels de la discussion à venir. Trois motifs se détachent :
- L'apparence (kekosmêsthai) : le rapsode se présente dans une tenue somptueuse qui convient à son art. Cet aspect physique reviendra à plusieurs reprises (535d, 541c) et sera tourné en dérision.
- La fréquentation des poètes : le rapsode est nécessairement en contact avec les plus grands, « en particulier avec Homère, le meilleur et le plus divin (theiotatos) de tous ». Le qualificatif theiotatos appliqué à Homère est suggestif : il prépare la terminologie qui structurera la conclusion du dialogue, où « divin » sera opposé à « technicien ».
- L'exigence herméneutique : le rapsode ne doit pas seulement mémoriser les vers (ta epê) mais en saisir la pensée (dianoia) : « il ne serait pas un bon rapsode s'il ne comprenait pas ce que dit le poète » (530b-c). Cette phrase installe le cadre épistémique dans lequel Socrate va conduire l'examen : epê d'un côté, dianoia de l'autre, mots et pensée.
Le vocabulaire cognitif est dense : syniénai, gignôskein, epistasthai, phrontizein, krinein, eidenai, toute une constellation qui amène insensiblement la rhapsodie sur le terrain du savoir.
Socrate introduit alors le concept-clef de la première partie : le rapsode est hermêneus, interprète, médiateur, de la pensée du poète auprès des auditeurs (530c). Le terme va jouer un rôle double dans le dialogue :
- d'abord comme interprète au sens herméneutique (celui qui explique le texte) ;
- puis, dans la partie centrale, comme simple intermédiaire par lequel passe une parole qui ne lui appartient pas.
530c-531a : Ion se vante
[modifier | modifier le wikicode]Ion, ravi, confirme et surenchérit. Il a, dit-il, mis tout son soin à comprendre la pensée d'Homère et « parle mieux que quiconque » à son sujet. Il se dit digne de recevoir la couronne d'or des Homérides. La vanité d'Ion apparaît dans sa forme la plus directe, mais pas caricaturale : c'est celle d'un professionnel persuadé de la valeur de son métier.
Socrate propose alors la première esquive : il réclame un entretien préalable à toute epideixis (exhibition publique), stratégie qu'il emploiera à plusieurs reprises pour empêcher Ion de se dérober dans la performance (531a, 536d, 538d).
Socrate pose alors la question qui va déclencher toute l'argumentation : « Es-tu expert seulement sur Homère, ou bien aussi sur Hésiode et Archiloque ? » Ion, dans ce que Sales et Menza ont appelé, respectivement, « le motif possibilisateur du dialogue » et la « proposition catalysante », répond fièrement : « Nullement, mais seulement sur Homère, car cela me suffit ».
Cette réponse est l'étincelle. Si Ion affirme être excellent sur Homère et seulement sur Homère, une question devient inévitable : comment cela est-il possible, dès lors qu'Homère parle des mêmes thèmes que les autres poètes ? La tension entre la prétention universelle de la compétence homérique et sa restriction à Homère seul va fournir le levier de toute la première réfutation.
II. Première partie (531a-533c) : l'argument du tout
[modifier | modifier le wikicode]531a-d : le problème des sujets communs
[modifier | modifier le wikicode]Socrate commence par une question apparemment innocente : Homère et Hésiode parlent-ils des mêmes choses ? Oui, répond Ion, sur beaucoup de sujets. Sur ces sujets communs, donc, Ion explique-t-il aussi bien Hésiode qu'Homère ? Oui, concède-t-il, au moins sur ce qu'ils disent de la même manière. Quant aux sujets où ils divergent, par exemple la mantique (où Homère et Hésiode disent « quelque chose »), c'est un devin qui jugera le mieux, non Ion.
Socrate déploie alors un premier mouvement décisif (531b-c). Si quelqu'un est devin au point de pouvoir expliquer ce que les poètes disent de la même manière, il doit aussi être capable d'expliquer ce qu'ils disent différemment. La compétence d'expert porterait donc sur la matière et non sur l'auteur. Un expert en mantique juge toute énonciation mantique, d'où qu'elle vienne ; il ne saurait être expert des énoncés divinatoires d'Homère seul et ignorant de ceux d'Hésiode.
Socrate élargit alors la gamme des sujets qu'Homère traite (531c-d) : la guerre, les relations humaines (entre bons et méchants, profanes et spécialistes), les rapports entre dieux et hommes, les événements célestes et infernaux, la généalogie des dieux et des héros. L'éventail est quasi encyclopédique, et c'est précisément cette prétention à l'universalité des contenus poétiques qui permet à Socrate de la retourner.
Les autres poètes n'ont-ils pas traité les mêmes sujets ? Ion concède qu'ils l'ont fait, mais « bien moins bien qu'Homère ». Cette concession est décisive : Ion admet implicitement qu'il existe un critère de qualité, donc une norme selon laquelle juger.
531d-532b : le critère unique de jugement
[modifier | modifier le wikicode]Socrate introduit alors le principe fondamental : celui qui reconnaît qui parle bien sur un sujet reconnaît aussi qui parle mal. Si plusieurs personnes parlent de nombres, celui qui reconnaîtra l'expert reconnaîtra aussi le médiocre, c'est l'arithméticien. Si plusieurs parlent d'aliments sains, c'est le médecin qui départagera. Un expert juge donc à la fois le bon et le mauvais dans son domaine.
Application (532b) : puisqu'Ion dit qu'Homère et les autres poètes traitent des mêmes sujets, et puisque le bon juge reconnaît tant l'excellent que le moins bon, Ion, s'il est vraiment expert, devrait être « juge compétent » (kritês hikanos) de tous les poètes, non d'Homère seul.
Ion sent le piège, « il semblerait » (éoiken ge), répond-il, avec réticence, mais accepte la conclusion tout en maintenant son exclusivité homérique. La contradiction est désormais pleinement formulée : Ion prétend posséder une compétence à prétention universelle (il peut juger tout ce que dit Homère, qui parle de tout) tout en confessant une incompétence universelle sur les autres poètes qui parlent des mêmes choses.
532c-533c : le principe de totalité de la technê
[modifier | modifier le wikicode]Socrate formule alors le principe méthodologique central : toute technê est un tout (holon). Il est remarquable qu'il introduise ici la technê poétique avec un prudent pou (« je suppose ») : « ποιητικὴ γάρ πού ἐστιν τὸ ὅλον » (532c7-8), « car il y a, je suppose, un art poétique comme un tout ». Ce pou n'est pas anodin. Rijksbaron, suivi par d'autres, estime que la technê poétique n'est introduite ici qu'argumenti causa, pour les besoins de la démonstration, sans que Platon lui reconnaisse d'existence effective. Cette lecture est cohérente avec l'ensemble du dialogue et elle est commune aujourd'hui, mais on peut aussi, plus prudemment, y voir une simple réserve rhétorique.
Socrate multiplie alors les exemples de technai réelles où le principe s'applique :
- La peinture (532e-533a) : existe-t-il quelqu'un d'expert sur Polygnote seul, capable d'expliquer ses réussites et ses échecs, mais qui reste « sans voix, endormi et sans rien à dire » devant les autres peintres ? Non, bien sûr.
- La sculpture (533b) : même démonstration avec Dédale de Métion, Épeios de Panopée, Théodore de Samos.
- La musique, flûte, cithare, chant à la cithare (533b-c) : même principe ; personne n'est expert d'Olympos ou de Thamyras seulement.
- La rhapsodie elle-même (533c) : personne n'est expert de Phémios (le rapsode ithacien de l'Odyssée) seul et incapable de juger Ion d'Éphèse.
Chaque exemple renvoie à des figures réelles, mythiques ou historiques, et évoque un domaine entier où le principe est évidemment valide. Socrate souligne qu'« il importe peu que l'on prenne telle ou telle technê comme illustration : la même méthode d'examen vaudra pour toutes les technai » (532d-e).
La conclusion de ce mouvement est la suivante : si la poésie était une technê, son expert serait capable de juger tous les poètes également. Or Ion ne peut parler bien que d'Homère. Donc, ou bien la poésie n'est pas une technê, ou bien Ion n'est pas un expert. En prenant la poiêtikê comme tout, Socrate tend à unir, dans un même objet d'analyse, composition (le poète) et interprétation (le rapsode). L'examen dialectique paraît englober toute la chaîne.
533c : l'aveu d'Ion et la demande d'explication
[modifier | modifier le wikicode]Ion, rendu perplexe (« je ne peux te contredire sur ce point »), revient cependant à sa conviction : « Je suis conscient que sur Homère je parle mieux que quiconque… et tous les autres disent que je parle bien. Mais regarde ce que cela signifie ». Cette demande d'éclaircissement marque la transition vers la partie centrale.
Socrate n'insiste pas sur la réfutation dialectique. Il offre à Ion une forme de consolation, dont le statut est précisément l'un des points les plus débattus du dialogue : si l'on suit Rijksbaron ou Aguirre, c'est une consolation empoisonnée, une apparente promotion qui se révèle être, au fil du développement, une disqualification ; si l'on suit Murray ou Stern-Gillet, la doctrine que Socrate va développer peut être prise plus au sérieux qu'on ne le dit, ou à tout le moins comporter une ambivalence. La question mérite d'être posée dès ce seuil, car elle engage la lecture de toute la section centrale.
III. Partie centrale (533c-536d) : l'enthousiasmos et la chaîne magnétique
[modifier | modifier le wikicode]533c-534e : la métaphore de la pierre magnétique
[modifier | modifier le wikicode]Socrate annonce : « Je vais te montrer de quoi il s'agit » (erchomai ge soi apophanoumenos). Ce qui permet à Ion de bien parler d'Homère ne serait pas une technê mais une « puissance divine » (theia dynamis, 533d3). Socrate développe alors l'une des métaphores les plus célèbres de l'œuvre platonicienne.
La pierre qu'Euripide appelait « Magnésienne » (fragment 571 Nauck, tiré de l'Oineus) et que la plupart appellent « Héraclée », la pierre aimantée, non seulement attire les anneaux de fer, mais leur transmet sa propre force d'attraction, si bien qu'ils peuvent à leur tour attirer d'autres anneaux, formant une chaîne. De même la Muse, directement (autê, « par elle-même », et non par quelque intermédiaire technique), rend les poètes entheoi (« inspirés », littéralement « qui ont le dieu en eux ») et, à travers ces inspirés, fait de toute une ligne d'autres personnes des enthousiazontes.
Le passage est d'une grande densité sémantique. Les verbes artaô, anartaô, exartaô (« pendre, être suspendu ») disent la dépendance du poète à l'égard de la source divine. La syntaxe elle-même, comme le suggère Omert Schrier (cité par Rijksbaron), adopte un rythme qui imite presque iconiquement le frémissement corybantique. Il existe enfin une distinction sémantique fine, mais significative, entre entheoi (les poètes, qui ont le dieu en eux) et enthousiazontes (les rapsodes et spectateurs, que l'inspiration reçue par transmission met en mouvement).
La description, si on la prend à la lettre, rompt avec une part importante de la tradition poétique grecque. Comme le souligne von der Walde, les poètes archaïques, Homère, Hésiode, Pindare, ne se présentent pas, dans leurs propres textes, comme passifs et possédés. L'invocation aux Muses chez Homère (Iliade II, 480-492) ou Hésiode (Théogonie 104-115) n'implique pas, à première vue, extase ou perte de conscience. C'est Platon qui, dans l'Ion, les Lois (719c) et le Phèdre, articule fortement l'image du poète à la figure du mainomenos (fou), du mantis en transe, de la Pythie sur son trépied. Le « palaios mythos » dont parlent les Lois est, selon plusieurs interprètes, plus une reconstruction platonicienne qu'une tradition ancienne attestable. Reste que d'autres sources archaïques (certains hymnes, certains fragments lyriques) peuvent être lues dans le sens d'une continuité partielle : le dossier n'est pas entièrement à sens unique.
534a-b : poètes lyriques, corybantes, bacchantes
[modifier | modifier le wikicode]Socrate élargit l'analyse aux poètes lyriques (melopoioi). Ceux-ci ne composeraient pas leurs beaux vers quand ils sont emphrones (dans leur bon sens), mais seulement quand ils sont « entrés dans l'harmonie et dans le rythme ». Les comparaisons s'accumulent : les corybantes ne dansent pas quand ils sont dans leur bon sens, les bacchantes ne tirent du miel et du lait des fleuves que quand elles sont possédées.
Le jeu phonétique est savant : melopoioi (534a1, a6) résonne avec melê (chants, 534a2), meli (miel, 534a5) et melirryton (qui coule comme du miel, 534b1). Le tissage sonore renforce l'analogie et tend à dissoudre les frontières conceptuelles entre poètes, corybantes et bacchantes.
Socrate livre alors l'une des définitions les plus fameuses de l'Ion : le poète est « chose légère, ailée et sacrée » (kouphon… ptênon… hieron), « incapable de composer avant d'être inspiré, hors de lui et qu'en lui il n'y ait plus de raison » (534b). La métaphore de l'abeille, commune dans la tradition poétique grecque (Pindare, Bacchylide, Callimaque, Euripide), est reprise : le poète butine les sources et les jardins des Muses, ce qui évoque simultanément la douceur du chant et la dépossession, kouphon peut aussi signifier « vide ». Les ailes et le vol rapprochent le poète du chamane. Toute cette imagerie oriente vers l'idée que l'activité poétique ne résulterait pas d'un savoir, mais d'un don divin exceptionnel et transitoire. Le verdict est posé en 534c1 et répété en 535a4 : c'est par theia moira (« allotissement divin ») que les poètes font ce qu'ils font, ou technêi (« non par art »).
On notera la quasi-équivalence, dans ce passage, des termes theia dynamis (533d3), theia moira (534c1, 535a4), katokochê (« possession », 533e7) et enthousiasmos (533e5, 535c2, 536b3). Platon accumule les expressions synonymes pour souligner le caractère non rationnel de l'activité poétique, ce qui ne préjuge pas encore de la valeur finale qu'il accorde à cette inspiration.
534c-535a : les exemples confirmants
[modifier | modifier le wikicode]Socrate illustre alors son propos par trois considérations :
- Spécialisation des inspirations : chaque poète n'est capable de bien composer que dans le genre où la Muse l'a poussé, dithyrambes, encomiums, hyporchèmes, épopées, iambes. « Dans les autres genres, il est nul ». La diversité des talents poétiques trahirait ainsi leur origine divine : si c'était une technê, un poète devrait pouvoir exceller en tous genres.
- Tynnichos de Chalcis (534d) : preuve la plus belle, dit Socrate. Ce poète par ailleurs médiocre (phaulotatos poiêtês) a composé un péan en l'honneur d'Apollon que tout le monde chante encore et qui est « presque la plus belle de toutes les chansons ». Il le disait lui-même : « une invention des Muses ». Le cas illustrerait que le dieu parle à travers les poètes, comme l'oracle, précisément pour que les hommes sachent que ces beaux poèmes ne sont pas humains (ouk anthrôpina), mais divins (theia), les poètes n'étant que des hermêneis tôn theôn (« interprètes des dieux »), chacun possédé par le dieu qui l'a pris. On observe ici que le terme hermêneus s'est déjà déplacé par rapport à l'usage initial (530c) : il ne désigne plus celui qui explique le texte, mais celui qui transmet passivement le message divin.
- L'unicité rhapsodique d'Ion : c'est pour cette raison que le dieu, par dessein, chanterait les plus beaux vers à travers le poète le plus médiocre, pour que nul n'attribue les œuvres divines à un talent proprement humain.
Ion, à ce point, avoue être « touché » par les paroles de Socrate (535a2). Il concède : « Les bons poètes nous transmettent par theia moira ces choses qui viennent des dieux ». Et quand Socrate lui demande si les rapsodes ne sont pas, eux aussi, les interprètes des poètes, Ion acquiesce. La formule qu'il accepte a un poids considérable : les rapsodes sont « ἑρμηνέων ἑρμηνῆς » (535a8), « des interprètes d'interprètes ». Selon la lecture qu'on retient, cette formule peut marquer soit l'effondrement de la position d'Ion (il ne serait plus qu'un maillon passif dans une chaîne d'ignorance transitoire), soit, de façon plus ambivalente, l'indication que l'activité rhapsodique trouve son sens ailleurs que dans la possession d'une technê, sans être pour autant insignifiante. Penelope Murray, par exemple, tient que le passage central a une tonalité partiellement « élogieuse » (eulogistic), même s'il retire aux poètes la technê traditionnellement reconnue.
535b-d : l'état mental du rapsode
[modifier | modifier le wikicode]Socrate pose alors la question : quand Ion récite Homère, Ulysse sautant sur le seuil, Achille s'élançant contre Hector, les lamentations d'Andromaque, d'Hécube, de Priam, est-il dans son bon sens (emphrôn) ou hors de lui (exô heautou), son âme s'imaginant dans les événements qu'il narre ?
Ion avoue sans détour : « Quand je récite quelque chose de pitoyable, mes yeux se remplissent de larmes ; quand c'est effrayant ou terrible, mes cheveux se dressent et mon cœur palpite ». Cette description recoupe ce que Gorgias avait décrit dans l'Éloge d'Hélène (§9), et elle n'est pas très éloignée, dans la lettre, de ce qu'Aristote nommera plus tard catharsis par eleos et phobos, même si Platon et Aristote évaluent ces mêmes phénomènes de manière diamétralement opposée.
Socrate pousse alors l'argument (535d) : peut-on être emphrôn quand, orné d'une étoffe bariolée et de couronnes d'or, on pleure pendant des sacrifices et des fêtes solennelles sans rien avoir perdu, ou qu'on a peur au milieu de vingt mille personnes (dismyrioi, chiffre peut-être hyperbolique) qui ne sont pas du tout hostiles ? La disproportion entre la situation objective (spectacle avec couronne d'or) et la réaction affective (larmes, tremblements) tend à montrer que le rapsode est ekphrôn, hors de sa raison.
535d-536d : le spectateur, dernier anneau
[modifier | modifier le wikicode]Socrate montre ensuite que l'état du rapsode se transmet aux spectateurs. Ion le confirme : « Je les vois, du haut de l'estrade, pleurant et me regardant terrifiés, stupéfaits de ce que j'énonce… Car il faut que je leur prête grande attention : s'ils pleurent, je rirai en touchant l'argent ; s'ils rient, c'est moi qui pleurerai pour l'argent perdu ». Le mercantilisme avoué d'Ion, qui rappelle l'Hippias Majeur 282b-283b et constitue, aux yeux de Platon, un trait commun aux rapsodes et aux sophistes, n'arrange pas sa position. Surtout, Ion décrit l'effet de contagion affective qu'il produit.
Socrate peut alors donner sa forme finale à la métaphore (535e-536a) :
| Anneau | Occupant |
|---|---|
| Premier anneau | Le poète (Homère) |
| Anneau intermédiaire | Le rapsode-acteur (Ion) |
| Dernier anneau | Le spectateur |
La divinité, à travers tous, « attire l'âme des hommes là où elle veut ». Chaque dieu suscite une chaîne propre : Orphée attire les uns, Musée les autres, Homère la plupart. Ion est possédé par Homère, ce qui expliquerait pourquoi il ne peut bien parler que de lui, et reste « sans voix » devant les autres poètes (536b-c). Même les corybantes ne sont sensibles qu'à la mélodie du dieu qui les possède.
La conclusion, en 536c-d, est nette : « Ce n'est pas par une technê, mais par theia moira que tu es un formidable louangeur d'Homère ». Ion ne serait donc pas un technicien de la poésie. Que cela constitue, comme le pense la tradition interprétative majoritaire, une disqualification radicale, ou comme d'autres le soutiennent, une caractérisation plus ambivalente, c'est un point sur lequel on peut encore débattre.
IV. Troisième partie (536d-541e) : retour à la technê par l'examen des passages
[modifier | modifier le wikicode]536d-537a : le refus d'Ion et la transition
[modifier | modifier le wikicode]Ion, touché dans sa dignité professionnelle, refuse pourtant la description que Socrate fait de lui. Il ne peut croire qu'il est « hors de lui ou possédé ». Il invite Socrate à venir l'écouter en personne. Socrate esquive une fois encore l'epideixis et propose une nouvelle question préalable, c'est la troisième partie qui s'ouvre.
La stratégie de cette partie est de reprendre l'hypothèse de la technê rhapsodique comme si elle était encore vraie, pour en examiner concrètement le contenu. Si Ion est expert de tout ce que dit Homère, sur quoi précisément est-il expert ? Socrate va parcourir une série de passages homériques en demandant, pour chacun, quelle technê particulière est compétente pour en juger.
537a-c : le passage de l'aurige (Nestor à Antilocos)
[modifier | modifier le wikicode]Socrate se propose de citer un passage sur l'art de l'aurige, mais Ion l'interrompt pour le réciter lui-même : il s'agit d'Iliade XXIII, 335-340, les conseils de Nestor à son fils Antilocos pour prendre le tournant dans la course funèbre en l'honneur de Patrocle. Question : qui jugera le mieux si Homère dit cela correctement, un médecin ou un aurige ? Ion concède : l'aurige, « parce qu'il possède cet art ».
Socrate formule alors le principe de spécialisation des technai (537c-d) : « À chaque art n'a-t-il pas été accordé par la divinité la fonction de connaître un objet déterminé ? Car ce que nous connaissons par l'art du pilote, nous ne le connaissons pas par celui du médecin ». Le principe s'applique à toutes les technai (kata pasôn tôn technôn). La différence entre les technai repose sur la différence des objets connus : à objets différents, technai distinctes ; à même objet, même technê (illustration : l'arithmétique, par laquelle Socrate et Ion savent tous deux qu'il y a cinq doigts à la main).
Corollaire (538a-b) : celui qui ne possède pas une technê n'est pas capable de juger ce qui est dit ou fait selon cette technê. Par conséquent, pour le passage sur la course de chars, c'est l'aurige qui juge, non Ion. La distinction est cruciale : posséder la technê rhapsodique, si elle existe, n'est pas posséder la technê de l'aurige. Le rapsode est expert en tant que rapsode, non en tant qu'aurige.
On peut signaler ici une objection connue, formulée notamment par Goethe : à la question de savoir si l'aurige ou le poète juge mieux ce que Nestor dit à Antilocos, on pourrait soutenir que le poète juge mieux, en tant que poète, car l'aurige saurait seulement si Homère dit des choses techniquement exactes, tandis que le poète saurait si Homère les dit de manière convenable pour sa fiction. L'argument socratique suppose en réalité qu'il n'y a pas de critère proprement poétique distinct des critères techniques. Pour qui n'accorde pas cette prémisse, une partie de la démonstration perd de sa force.
538b-d : le médecin, le pêcheur
[modifier | modifier le wikicode]Socrate enchaîne les exemples :
- Le médecin (538b-c) : le passage où Hécamède verse au blessé Machaon une boisson de vin pramnien avec du fromage de chèvre râpé (Iliade XI, 639-640). Qui juge ? La médecine, pas la rhapsodie.
- Le pêcheur (538d) : le passage où un plomb descend dans l'eau « pour apporter malheur aux poissons voraces » (Iliade XXIV, 80-82). Qui juge ? La pêche, pas la rhapsodie.
538e-539d : le devin et l'élargissement de la liste
[modifier | modifier le wikicode]Socrate anticipe avec une ironie fine qu'Ion pourrait lui demander si la technê du devin fait aussi partie de celles capables de juger Homère. Oui, répond-il, et il cite deux exemples :
- La prophétie du devin Théoclymène, descendant de Mélampous, aux prétendants dans l'Odyssée XX, 351-357 (« Malheureux ! Quel mal vous frappe ? ») ;
- L'augure du combat où un aigle porte un serpent vivant sur l'armée troyenne, en Iliade XII, 200 et suiv.
Le mouvement est révélateur : à mesure que Socrate parcourt la poésie homérique, il indique que chaque passage relève de la compétence d'une technê particulière autre que la rhapsodie. Le rapsode n'est expert ni en conduite de char, ni en médecine, ni en pêche, ni en divination. Que reste-t-il, alors, à la technê rhapsodique ?
539e-540b : la question inverse
[modifier | modifier le wikicode]Socrate retourne la question à Ion : puisque tu es plus expérimenté que moi en matière homérique, dis-moi toi-même quels sont les passages qui concernent spécifiquement le rapsode et sa technê, ceux qu'il lui revient, à lui plus qu'à tout autre, d'examiner et de juger.
Ion répond avec grandiloquence : « Tous, Socrate ». Socrate pointe immédiatement la contradiction : l'ordre vient d'être établi qu'à technê distincte correspond objet distinct ; Ion a reconnu que la technê rhapsodique était distincte des autres ; donc elle ne peut pas connaître tous les objets. Ion se rétracte : « Tous sauf, peut-être, ces choses-là », c'est-à-dire, précise Socrate, « à peu près tout ce qui concerne les autres technai ».
Ion tente alors une formulation plus étroite (540b) : ce que le rapsode connaîtrait, ce serait « les choses qui conviennent à un homme, à une femme, à un esclave, à un libre, à un gouverné, à un gouvernant ». Mais Socrate démonte cette défense en série : ce qui convient de dire à un pilote dans la tempête, le pilote le sait mieux ; ce qui convient au malade, le médecin le sait mieux ; à l'esclave bouvier face à un bœuf enragé, le bouvier le sait mieux ; à la fileuse sur le travail de la laine, la fileuse le sait mieux…
540d-541c : le repli sur le général (stratêgos)
[modifier | modifier le wikicode]Acculé, Ion joue alors une dernière carte : le rapsode connaîtrait ce qui convient de dire à un général qui harangue ses soldats. Socrate feint la surprise : « L'art du rapsode serait-il donc celui du général ? » Ion affirme qu'il connaîtrait effectivement ce qui convient à un général, et Socrate rétorque : « Alors tu es peut-être aussi doué pour la stratégie, Ion ». La question suit : quand tu distingues les bons chevaux, le fais-tu en tant que cavalier ou en tant que citharède ? En tant que cavalier. Mais, pour les affaires militaires, les connais-tu en tant que bon rapsode ou en tant que général ?
Ion s'égare : « Il me semble qu'il n'y a pas de différence ». Socrate resserre la prise : « Comment, pas de différence ? L'art du rapsode et celui du général sont-ils un seul art, ou bien deux ? », « Il me semble que c'est un seul art ». Socrate en tire alors la conclusion (541a) : tout bon rapsode est donc bon général, et inversement. Ion accepte la première implication mais refuse la seconde, il pense donc que le bon rapsode est nécessairement bon général, mais que le bon général n'est pas nécessairement bon rapsode.
Cette dissymétrie éclaire la structure de la croyance d'Ion : pour lui, le critère fondamental du savoir semble être l'habileté rhétorique et l'effet émotionnel sur l'auditoire. Puisque le général doit galvaniser ses hommes, et que le rapsode maîtrise cet art, le rapsode englobe le général, mais pas l'inverse. Ion confond alors la performance discursive avec la compétence pratique : le général sur le champ de bataille doit connaître les manœuvres, le terrain, l'ennemi, la logistique, et non seulement exhorter.
Socrate pousse l'argument à son terme (541b) : puisque Ion est le meilleur rapsode de Grèce, il serait donc aussi le meilleur général de Grèce. Pourquoi alors ne commande-t-il pas des armées ? Parce que, répond Ion à côté de la question, sa cité (Éphèse) est sous tutelle athénienne et n'a pas besoin de général, et ni les Athéniens ni les Lacédémoniens ne le choisiraient, pensant se suffire à eux-mêmes.
Socrate, ironique, renverse alors cet argument (541c-d) en citant des généraux étrangers que les Athéniens ont effectivement élus, Apollodore de Cyzique, Phanosthène d'Andros, Héraclide de Clazomènes. Éphèse n'est pas une cité inférieure, et les Éphésiens sont Athéniens par origine (cf. Strabon, XIV, 1 ; Pausanias, VII, 2, 5). Les Athéniens pourraient très bien élire Ion d'Éphèse s'il était vraiment un bon général.
Le choix du stratêgos comme technê ultime n'est pas indifférent : cette fonction est élective à Athènes (contrairement à la plupart des magistratures, tirées au sort), ce qui suppose que les citoyens identifient le savoir militaire comme un savoir réel, vital pour la survie de la polis. Hors du théâtre où Ion manipule les émotions du public, la pratique politique concrète paraît reposer sur une distinction implicite entre savoir effectif et performance rhétorique. Goethe jugeait sévèrement la « méchanceté proprement aristophanesque » de ce passage ; d'autres commentateurs y voient au contraire l'un des arguments décisifs du dialogue, en ce qu'il oblige Ion à choisir entre un savoir sérieux et une simple pose.
541e : la rupture du dialogue
[modifier | modifier le wikicode]Socrate rompt alors le dialogue avec le « ἀλλὰ γάρ », « mais en réalité ». Ce marqueur, comme le souligne Rijksbaron, est particulièrement abrupt : Socrate se prive lui-même de la possibilité de continuer à questionner Ion, pour passer au résumé conclusif. Le ton se raidit. L'emploi de l'indicatif conditionnel (ei alêthê legeis, « si tu dis la vérité ») marque un scepticisme manifeste.
V. Épilogue (541e-542b) : le dilemme final
[modifier | modifier le wikicode]541e-542a : l'accusation
[modifier | modifier le wikicode]Socrate formule directement son accusation. Ion est adikos (injuste) : il a promis une epideixis sur Homère (530d4-5), il a prétendu posséder une connaissance à prétention universelle, il a maintenu qu'il connaissait beaucoup de belles choses sur le poète, mais il n'a cessé d'esquiver la démonstration que Socrate lui réclamait. Comme Protée, le dieu marin de l'Odyssée IV (capture par Ménélas aux vers 384-461), dont la capacité de métamorphose est proverbiale, et que Platon utilise dans l'Euthydème 288b-c pour critiquer les sophistes, Ion prend mille formes, « va de haut en bas », jusqu'à se présenter comme général pour ne pas avoir à montrer en quoi il est « habile dans la sagesse homérique ».
L'analogie protéenne prend ici tout son sens. Protée change de forme pour échapper à qui voudrait lui arracher la vérité. Ion, de même, change d'identité professionnelle, rapsode, juge de technai, conseiller de rôles sociaux, général, pour ne pas avoir à produire le contenu positif de sa technê. On peut suivre Aguirre lorsqu'il voit dans cette figure l'image d'un savoir sans identité stable, dont la consistance n'excède pas le temps du spectacle.
542a-b : l'alternative
[modifier | modifier le wikicode]Socrate pose alors la dichotomie finale, dans une construction conditionnelle rigoureuse :
- Si Ion possède une technê (ei men… technikos ôn) et ne l'a pas montrée, alors il ment et il est injuste (adikos) envers Socrate.
- Si Ion ne possède pas de technê (ei de mê technikos ei) mais est « possédé par Homère par theia moira » et dit sans savoir beaucoup de belles choses, alors il n'est pas injuste.
« Choisis donc ce que tu préfères qu'on te considère : homme injuste ou homme divin (adikos anêr einai ê theios) ».
La structure du dilemme est exemplaire de l'ironie socratique. Formellement, elle offre un choix. Mais les deux termes ne sont pas équivalents dans le lexique du dialogue :
- Être technikos supposerait que l'on possède un savoir authentique, or Ion vient de reconnaître, passage après passage, qu'il n'en a aucun clairement identifiable. Choisir cette branche supposerait d'admettre une certaine imposture.
- Être theios sonne flatteusement, mais c'est, dans le lexique platonicien tel qu'il s'est déployé dans l'Ion, proche d'ekphrôn : possédé, sans savoir, simple canal. La noblesse apparente peut ainsi dissimuler, pour qui relit tout le dialogue, un statut de médiateur passif.
Ion tranche : « Il y a une grande différence, Socrate : il est bien plus beau d'être considéré divin ». Socrate conclut : « Eh bien, le plus beau est à ton actif : tu es, selon nous, un louangeur d'Homère parce que tu es divin et non technicien (theios kai mê technikos) ». Les derniers mots font écho aux premiers vrais mots de Socrate après le prologue (530b5-11) : l'inclusion est soignée, le dialogue a fait le tour de la question.
Le qualificatif « par' hêmin » (« auprès de nous », 542b3) que Socrate ajoute mérite attention. Il indique que cette reconnaissance est conditionnelle, relative au point de vue de Socrate et de son petit cercle. On peut, avec Penelope Murray, voir dans cette précision la marque d'une réserve ironique : l'idée qu'Ion soit inspiré serait, aux yeux de Socrate, une hypothèse de travail plutôt qu'une conviction pleine. L'ho Iôn solennel du début peut ainsi devenir theios Iôn, mais dans un sens qui n'est pas nécessairement celui qu'Ion lui-même entend.
VI. La portée philosophique du dialogue
[modifier | modifier le wikicode]1. La dualité structurante : technê et enthousiasmos
[modifier | modifier le wikicode]L'architecture conceptuelle du dialogue repose sur l'opposition entre deux modèles du savoir :
- La technê est rationnelle, communicable, spécifique à un domaine d'objets, et implique la capacité de rendre raison de son savoir (logon didonai). Elle est le modèle du savoir véritable que Platon thématisera pleinement dans le Gorgias et la République.
- L'enthousiasmos (ou theia moira, ou theia dynamis) est non rationnel, opaque, transitoire, imprévisible, et ne se transmet pas par enseignement. Il produit des effets, parfois de beaux poèmes, mais ne constitue pas, dans les termes du dialogue, un savoir.
Cette opposition est structurante. Les parties I et III (réfutation par la technê) encadrent le noyau central (description de l'enthousiasmos). En ne laissant à Ion, au bout du compte, que l'enthousiasmos, le dialogue tend à placer l'activité poétique en marge de ce qu'il nomme savoir rationnel.
Aristote contredira ce point de vue dans la Poétique (1460b14-15) : « la rectitude de la politique et celle de l'art poétique ne sont pas la même, ni celle d'un autre art et celle de l'art poétique ». Pour le Platon de l'Ion au moins, en revanche, la poésie, tant qu'elle est rapportée à l'enthousiasmos, semble ne pas pouvoir fournir de fondement à la pédagogie du citoyen. Reste que ce jugement n'épuise pas nécessairement la pensée platonicienne sur la poésie : le Phèdre (245a) distingue plusieurs formes de mania et accorde à l'inspiration poétique une place positive, ce qui invite à lire l'Ion moins comme un dernier mot que comme une pièce d'un ensemble plus mobile.
2. L'enjeu éducatif et politique
[modifier | modifier le wikicode]Le dialogue ne se réduit pas à une querelle esthétique. L'enjeu porte sur le modèle d'éducation du citoyen grec. La culture grecque traditionnelle repose en partie sur la paideia homérique : on apprend à vivre en mémorisant, chantant, interprétant les poèmes épiques, considérés comme dépositaires du savoir éthique, politique, militaire, religieux. Les rapsodes, et surtout les poètes, prétendent être les pédagogues du peuple.
En déniant à la poésie le statut de technê, le dialogue tend à contester aux poètes et rapsodes ce droit pédagogique. Si Homère ne possède aucun savoir véritable, ni en médecine, ni en stratégie, ni en gouvernement, ni en éducation, alors il ne peut guider le citoyen vers l'excellence morale. Ce thème sera repris et systématisé dans la République X, 599b-e, où Socrate demande à Homère : « Quelle guerre se rappelle-t-on qu'il ait bien conduite ? Quelle cité a-t-il fondée ? Quelle loi a-t-il donnée ? » Aucune. L'Ion peut donc être lu, de ce point de vue, comme une anticipation de la critique plus large développée dans la République.
La métaphore de la chaîne magnétique peut, sous cet angle, être lue comme portant un diagnostic politique. L'unité qu'elle décrit serait précaire : elle naît dans le moment du spectacle, s'évanouit à sa fin ; elle homogénéise les différences individuelles et sociales ; elle repose sur la connexion des émotions ; elle suspend, pour un temps, l'autonomie rationnelle. À cette unité que l'on peut appeler liturgique, Platon oppose, non dans l'Ion lui-même, mais dans l'ensemble de son œuvre, une unité plus durable, celle qu'assure selon lui l'examen philosophique. Il faut se garder, pour autant, de faire dire au seul Ion ce qui n'apparaît clairement que dans la République.
3. La figure du rapsode comme intermédiaire compromis
[modifier | modifier le wikicode]Le choix de faire dialoguer Socrate avec un rapsode plutôt qu'avec un poète n'est pas anodin. Le rapsode cumule deux fonctions problématiques :
- il est récitant, avec une dimension émotionnelle et collective ;
- il est interprète (exégète), avec une prétention à éclairer le texte.
Cette double fonction permet à Platon d'étendre la critique : en visant le rapsode, il atteint à la fois la performance publique de la poésie et la prétention interprétative (notamment les interprétations allégoriques évoquées en 530c-d, celles de Métrodore de Lampsaque, Stésimbrote de Thasos, Glaucon). Dans une culture largement orale, poète et rapsode constituent deux moments inséparables du même processus poétique, ce que la métaphore de la chaîne magnétique représente par les anneaux successifs.
Le rapsode apparaît par ailleurs comme un parent des sophistes : vie itinérante, exhibitions rémunérées (epideixis), culte de la performance oratoire, relation mercenaire au public. Dans l'Hippias Mineur et l'Hippias Majeur, Platon tisse explicitement cette connexion.
4. L'hermêneus et la question de la médiation
[modifier | modifier le wikicode]La notion d'hermêneus mérite attention. Au début du dialogue (530c), le rapsode est hermêneus au sens d'interprète qui explique, commente, éclaire la pensée du poète. Dans la partie centrale (534e, 535a), le terme se déplace : les rapsodes deviennent hermêneis hermêneôn, « interprètes d'interprètes », c'est-à-dire simples intermédiaires d'un message dont ni eux ni les poètes ne sont les auteurs. La médiation herméneutique active tend à se transformer en transmission passive. Ce glissement du même mot trace, à lui seul, une bonne partie de la trajectoire argumentative du dialogue.
Il soulève, accessoirement, une question générale : peut-on comprendre un texte dont on ne partage pas le savoir, dont on n'est pas soi-même l'auteur ? Le Socrate de l'Ion semble répondre que l'interprétation authentique suppose la possession d'une technê sur le contenu interprété. D'autres dialogues, et d'autres traditions interprétatives, donneront des réponses différentes.
5. La dimension comique et l'ironie
[modifier | modifier le wikicode]L'Ion a aussi une dimension comique assumée. Aguirre rapproche Ion du type de l'alazôn (le fanfaron qui se donne pour plus qu'il n'est) et Socrate de l'eirôn (celui qui se diminue) de la comédie ancienne. L'opposition est adoucie par Platon : Ion n'est pas un rustre grotesque, il est affable et sincèrement intéressé par la conversation ; Socrate n'est ni sarcastique ni humiliant, et reste dans le registre de son ironie habituelle. Le comique naît des décalages, la solennité du salut initial, la vanité d'Ion, l'absurde du raisonnement sur la stratégie, la grandiloquence du « Tous, Socrate ! » face à la demande de préciser une compétence. Cette tonalité comique n'est pas étrangère à la gravité philosophique : elle en est souvent, chez Platon, un vecteur.
6. Poésie, vérité, mensonge
[modifier | modifier le wikicode]L'Ion effleure enfin la question, qui sera pleinement thématisée dans la République II (376c-383c), du rapport entre poésie et vérité. Si le poète inspiré ne sait pas ce qu'il dit, il ne peut être tenu pour garant de la vérité de son discours. La poésie peut être belle sans être vraie au sens fort que Platon accorde à ce mot. Elle produit des effets sur l'âme, des pathê collectifs, mais ne fait pas nécessairement connaître. C'est sur cette base que la République II accusera Homère et Hésiode d'avoir propagé de fausses représentations des dieux et de nourrir l'ignorance chez leurs auditeurs. L'Ion, plus modestement, prépare ce terrain sans encore le labourer.
Conclusion
[modifier | modifier le wikicode]L'Ion, malgré sa brièveté, accomplit plusieurs choses à la fois. En une demi-heure de conversation simulée, Platon :
- expose le statut ambigu de la rhapsodie, pratique culturelle centrale dans l'éducation grecque traditionnelle ;
- élabore l'opposition, qui sera durablement féconde, entre technê rationnelle et transmissible, d'une part, et enthousiasmos non rationnel et imprévisible, d'autre part ;
- formule l'une des métaphores les plus durables de la poétique occidentale, la chaîne magnétique de l'inspiration,, que Longin, puis les Romantiques, reprendront ;
- anticipe, sur un mode plus restreint, la critique que le livre X de la République développera contre la poésie mimétique ;
- met en place un schéma socratique typique, où la réfutation dialectique se double d'une fausse concession qui enferme l'interlocuteur dans une alternative contrainte.
À la fin, Ion choisit d'être « divin ». Selon la lecture majoritaire, il y perd beaucoup : la technê que l'examen lui a contestée, et une part de la parole autonome que la théorie de l'inspiration lui dénie. Selon une lecture plus retenue, il gagne une place, mineure mais non nulle, dans une économie divine de la parole ; reste à savoir quel prix Platon lui-même attache à cette place. Dans les deux cas, ce qui semble clair, c'est que la parole pleinement responsable tend à se déplacer, dans le dialogue, vers la figure du philosophe.
Ce bref texte, longtemps jugé mineur, apparaît à l'examen comme une pièce articulée du dispositif platonicien, une préparation conceptuelle à la « querelle ancienne » (palaia diaphora, République X, 607b) entre philosophie et poésie, dont il pose les premiers termes sans encore les systématiser.
Plan récapitulatif des grandes articulations
[modifier | modifier le wikicode]| Passage | Contenu |
|---|---|
| 530a-531a | Prologue : rencontre, salutations, présentation de la rhapsodie, question sur l'exclusivité homérique |
| 531a-533c | Première partie : argument du tout, la technê comme unité de jugement ; exemples (arithmétique, médecine, peinture, sculpture, musique, rhapsodie) |
| 533c-534e | Partie centrale I : la pierre magnétique ; les poètes entheoi ; comparaison avec les corybantes et les bacchantes ; Tynnichos de Chalcis |
| 534e-536d | Partie centrale II : les trois anneaux (poète, rapsode, spectateur) ; l'émotion rhapsodique ; conclusion sur la theia moira |
| 536d-538d | Troisième partie I : principe de spécialisation des technai ; analyse des passages (aurige, médecin, pêcheur) |
| 538d-540b | Troisième partie II : le devin ; retour à Ion et sa prétention universelle ; repli sur « ce qui convient à chacun » |
| 540b-541c | Troisième partie III : l'art du général ; raisonnement par l'absurde ; les généraux étrangers |
| 541c-542b | Épilogue : rupture du dialogue ; analogie protéenne ; dilemme final ; choix d'Ion |
Bibliographie
[modifier | modifier le wikicode]Éditions, traductions et commentaires
[modifier | modifier le wikicode]- Aguirre Santos, Javier, Platón. Platón y la poesía : Ion, Madrid, Plaza y Valdés (coll. « Clásicos europeos »), 2013.
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- Canto, Monique (trad., introd. et notes), Platon, Ion, Paris, Flammarion (GF), 2e éd. 2001 (1re éd. 1989).
- Capuccino, Carlotta, Filosofi e rapsodi. Testo, traduzione e commento dello Ione platonico, Bologna, CLUEB, 2005.
- Heitsch, Ernst (trad. et comm.), Platon, Ion oder Über die Ilias (Platon Werke, Band VII.3), Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1997.
- Méridier, Louis (éd., trad., notice), Platon. Œuvres complètes, t. V, 1re partie : Ion, Ménexène, Euthydème, Paris, Les Belles Lettres (Collection des Universités de France), 1931 (nombreuses rééditions).
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- Pradeau, Jean-François (trad., introd. et notes), Platon, Ion, Paris, Ellipses, 2001.
- Rijksbaron, Albert (éd.), Plato. Ion, or: On the Iliad, Amsterdam Studies in Classical Philology 14, Leiden / Boston, Brill, 2007.
- Saunders, Trevor J. (trad.), Plato, Early Socratic Dialogues, London, Penguin, 2e éd. 2005.
- von der Walde, Giselle, Poesía y mentira : la crítica de Platón a las poéticas de Homero, Hesíodo y Píndaro en el Ion y en República 2, Bogotá, Universidad de los Andes, 2010.
- Woodruff, Paul (trad.), Plato. Two Comic Dialogues : Ion and Hippias Major, Indianapolis, Hackett, 1983.
Études critiques
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- Finkelberg, Margalit, The Birth of Literary Fiction in Ancient Greece, Oxford, Clarendon Press, 1998.
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- Ford, Andrew, The Origins of Criticism. Literary Culture and Poetic Theory in Classical Greece, Princeton, Princeton University Press, 2002.
- Heitsch, Ernst, « Die Argumentationsstruktur im Ion », Rheinisches Museum für Philologie 133, 1990, p. 243-259.
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