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Manuel de terminale de philosophie/Histoire

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Introduction : qu'est-ce que l'Histoire ?

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L'Histoire désigne à la fois la réalité du passé humain et la connaissance que nous en avons. Cette distinction fondamentale structure toute réflexion philosophique sur l'Histoire. D'un côté, l'histoire désigne l'ensemble des événements passés, les transformations des sociétés humaines dans le temps. De l'autre, l'Histoire (avec une majuscule) renvoie au travail de l'historien qui étudie, reconstitue et interprète ces événements à partir de sources, de traces, de documents.

Mais l'Histoire n'est pas qu'un simple récit du passé. Elle pose des questions fondamentales : l'humanité progresse-t-elle ? Les événements historiques obéissent-ils à des lois ? Sommes-nous libres ou déterminés par les forces historiques ? L'Histoire a-t-elle un sens, une direction, une signification ? Ces interrogations traversent toute la philosophie de l'Histoire.

Pour comprendre la notion d'Histoire en philosophie, il faut distinguer plusieurs dimensions :

  • L'histoire comme réalité : le devenir effectif des sociétés humaines, les événements, les transformations sociales, économiques, politiques
  • L'histoire comme connaissance : le travail scientifique de l'historien qui établit des faits, critique les sources, construit un récit explicatif
  • La philosophie de l'Histoire : la réflexion sur le sens global de l'Histoire, ses lois éventuelles, sa finalité possible

I. Les conceptions de l'Histoire

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A. La conception téléologique : l'Histoire a-t-elle un but ?

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La conception téléologique voit l'Histoire comme un processus orienté vers une fin, un but (en grec, telos). Cette vision suppose que l'Histoire n'est pas une succession chaotique d'événements mais suit une direction déterminée.

Hegel et l'Histoire comme déploiement de l'Esprit

Pour Georg Wilhelm Friedrich Hegel, l'Histoire est le processus par lequel l'Esprit (la Raison universelle) prend progressivement conscience de lui-même et se réalise dans le monde[1]. L'Histoire mondiale serait ainsi « le progrès dans la conscience de la liberté »[2].

Hegel distingue trois grandes étapes historiques :

  • Le monde oriental : où un seul est libre (le despote)
  • Le monde gréco-romain : où quelques-uns sont libres (les citoyens, mais l'esclavage existe)
  • Le monde germano-chrétien : où tous sont reconnus comme libres en principe

Cette vision présente l'Histoire comme une dialectique, un mouvement qui progresse par contradictions. Chaque moment historique contient en lui-même les germes de sa propre négation et de son dépassement. L'Histoire avance ainsi par thèse, antithèse et synthèse.

Cependant, cette conception hégélienne pose problème. Elle présente l'Histoire comme nécessaire, presque inévitable, au risque de justifier tous les événements comme étapes nécessaires vers la liberté. Elle reste aussi profondément idéaliste : c'est l'Esprit, une entité abstraite, qui serait le moteur de l'Histoire.

Kant et l'idée d'un progrès moral

Emmanuel Kant propose une vision moins métaphysique mais également téléologique dans son Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique (1784)[3]. Pour lui, la Nature utilise l'« insociable sociabilité » des hommes - leur tendance à s'associer tout en rivalisant - pour faire progresser l'humanité vers une société civile et, ultimement, vers une paix perpétuelle entre les nations.

Le progrès historique n'est pas garanti mais constitue une tâche, un devoir moral pour l'humanité. L'Histoire devient ainsi le lieu où doit se réaliser progressivement le règne de la raison pratique.

B. Le matérialisme historique : l'Histoire comme lutte des classes

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Marx : renverser Hegel

Karl Marx opère un renversement de la philosophie hégélienne de l'Histoire. Il conserve la méthode dialectique mais la « remet sur ses pieds » en lui donnant un fondement matériel et non plus spirituel[4].

Pour Marx, ce ne sont pas les idées qui font l'Histoire, mais les conditions matérielles d'existence, les rapports de production économiques. Comme il l'écrit dans L'Idéologie allemande (1845-1846), « ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience »[5].

L'Histoire devient ainsi l'histoire de la lutte des classes : « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes »[6]. Chaque mode de production (esclavagisme, féodalisme, capitalisme) engendre ses propres contradictions internes qui le conduisent à sa transformation.

Le matérialisme historique identifie plusieurs éléments structurants de l'Histoire :

  • L'infrastructure économique : les forces productives (outils, techniques, organisation du travail) et les rapports de production (relations sociales de production, propriété des moyens de production)
  • La superstructure : les institutions politiques, juridiques, les idéologies, la culture, qui reflètent et légitiment l'infrastructure
  • La contradiction entre forces productives et rapports de production : moteur du changement historique

Cette conception permet de comprendre l'Histoire non comme un destin imposé par une Raison abstraite, mais comme le produit de l'action humaine dans des conditions déterminées. Les hommes « font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé »[7].

Le matérialisme historique n'est pas un déterminisme mécanique. Il reconnaît le rôle de l'action consciente, de la praxis, dans la transformation sociale. La révolution devient possible parce que les contradictions du système capitaliste créent les conditions objectives de son dépassement, et parce que le prolétariat peut prendre conscience de ses intérêts et s'organiser collectivement.

C. Les critiques de l'idée de progrès

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Nietzsche et la « maladie historique »

Friedrich Nietzsche critique ce qu'il appelle la « maladie historique » de son époque dans sa Seconde considération intempestive : De l'utilité et de l'inconvénient de l'histoire pour la vie (1874)[8]. Pour lui, l'obsession du passé, l'accumulation de connaissances historiques peuvent paralyser l'action présente et empêcher la création de nouvelles valeurs.

Nietzsche distingue trois types d'histoire :

  • L'histoire monumentale : qui célèbre les grandes actions du passé comme modèles
  • L'histoire antiquaire : qui conserve et vénère le passé
  • L'histoire critique : qui juge et condamne le passé pour s'en libérer

Aucune de ces approches ne doit dominer exclusivement. L'important est de trouver un équilibre entre mémoire et oubli, entre respect du passé et capacité à créer du nouveau.

Les philosophies du XXe siècle face à la catastrophe

Le XXe siècle, avec ses guerres mondiales, ses totalitarismes et ses génocides, a profondément ébranlé les philosophies optimistes du progrès. Walter Benjamin, dans ses Thèses sur le concept d'histoire (1940), critique l'historicisme qui voit l'Histoire comme un progrès inéluctable. Pour lui, il faut plutôt sauver les espoirs déçus du passé, les promesses non tenues, les luttes des vaincus.

Hannah Arendt, confrontée au totalitarisme nazi, développe une pensée de l'Histoire centrée sur l'action politique et la liberté humaine[9]. L'Histoire n'obéit pas à des lois nécessaires mais résulte de la capacité humaine à commencer du nouveau, à inaugurer de l'imprévu. Cette dimension de « natalité » - le fait que de nouveaux êtres naissent constamment - garantit la possibilité de ruptures historiques, de révolutions, de recommencements.

II. Les enjeux de l'Histoire

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A. Objectivité et subjectivité en Histoire

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L'Histoire peut-elle être objective ? L'historien peut-il atteindre une vérité historique ou ne produit-il qu'une interprétation subjective du passé ?

Cette question oppose plusieurs positions :

Le positivisme historique défend l'idée que l'Histoire peut être une science objective. L'historien doit établir les faits à partir d'une critique rigoureuse des sources, en se détachant de ses préjugés. Léopold von Ranke affirmait vouloir raconter les événements « tels qu'ils se sont réellement passés »[10].

Cependant, cette objectivité absolue est-elle possible ? L'historien choisit ses sujets, sélectionne ses sources, organise son récit selon une certaine problématique. Sa position sociale, son époque, ses valeurs influencent nécessairement son travail.

Raymond Aron et les limites de l'objectivité

Raymond Aron, dans son Introduction à la philosophie de l'histoire (1938)[11], montre que l'histoire ne peut atteindre l'objectivité des sciences de la nature. L'historien ne peut pas se placer en dehors de l'Histoire pour l'observer de l'extérieur. Il appartient lui-même à une époque, à une société, et cette situation conditionne son regard sur le passé.

Cela ne signifie pas que toutes les interprétations se valent. L'historien doit viser une « objectivité partielle », en confrontant les sources, en argumentant rationnellement, en restant conscient de ses présupposés. L'histoire devient ainsi un dialogue critique avec le passé.

Paul Ricœur : l'histoire entre mémoire et explication

Paul Ricœur, dans Temps et Récit (1983-1985)[12], analyse les relations entre le temps vécu, le récit historique et la compréhension du passé. L'Histoire ne se réduit pas à une simple chronique d'événements : elle implique une mise en intrigue, une configuration narrative qui donne du sens au passé.

Pour Ricœur, l'historien travaille sur trois niveaux :

  • La préfiguration : le monde de l'action humaine qui précède le récit historique
  • La configuration : la construction du récit historique par l'historien, avec ses explications et ses interprétations
  • La refiguration : la réception du récit par les lecteurs qui modifie leur compréhension du temps et de l'action

L'objectivité historique ne consiste pas à effacer toute subjectivité mais à construire un récit argumenté, vérifiable, qui rende justice à la complexité du passé.

B. Déterminisme et liberté dans l'Histoire

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Sommes-nous libres dans l'Histoire ou déterminés par des forces qui nous dépassent ?

Cette question se pose à plusieurs niveaux :

Le déterminisme historique affirme que l'Histoire obéit à des lois, que les événements sont déterminés par des causes qui les rendent nécessaires ou du moins hautement probables. Cette position prend différentes formes :

  • Le déterminisme économique (marxisme) : l'infrastructure économique détermine en dernière instance les superstructures politiques et idéologiques
  • Le déterminisme géographique ou climatique : les conditions naturelles déterminent le développement des civilisations
  • Le déterminisme culturel : les mentalités, les traditions façonnent le cours de l'Histoire

La liberté dans l'Histoire affirme au contraire que les acteurs historiques font des choix qui ne sont pas entièrement déterminés. Les révolutions, les grandes décisions politiques, les innovations culturelles résultent d'initiatives humaines imprévisibles.

Cette opposition n'est peut-être pas absolue. On peut concevoir une position intermédiaire : les hommes agissent dans des conditions héritées qui limitent leurs possibilités, mais ils conservent une marge de liberté dans la manière de répondre à ces conditions. L'Histoire n'est ni totalement déterminée ni totalement imprévisible.

Marx lui-même refuse un déterminisme mécanique. Si les conditions matérielles créent des possibilités historiques, la réalisation de ces possibilités dépend de l'action consciente et organisée des classes sociales. La révolution n'est pas automatique : elle exige une prise de conscience collective et une lutte politique.

C. Mémoire et histoire : tension et complémentarité

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Il faut distinguer la mémoire de l'Histoire, même si les deux entretiennent des relations complexes.

La mémoire est un vécu, une expérience subjective du passé. Elle est affective, sélective, changeante. Comme l'écrit Pierre Nora, « la mémoire est un vécu en perpétuelle évolution »[13]. Elle est portée par des groupes (familles, communautés, nations) et sert souvent à construire des identités collectives.

L'Histoire, en tant que discipline scientifique, vise une reconstruction critique et objectivée du passé. Elle se veut universelle, rationnelle, vérifiable. Elle soumet la mémoire à la critique, débusque les mythes, corrige les fausses croyances sur le passé.

Mais l'Histoire ne peut pas se passer complètement de la mémoire. Les témoignages, les souvenirs constituent des sources importantes pour l'historien. De plus, l'Histoire elle-même contribue à façonner une mémoire collective, notamment par l'enseignement.

La tension entre mémoire et histoire devient particulièrement vive pour les événements traumatiques (guerres, génocides, colonisation). Comment faire l'histoire de ces événements sans trahir la mémoire des victimes ? Comment intégrer les témoignages dans un récit historique critique ?

Paul Ricœur propose la notion de « mémoire juste » : ni oubli ni obsession mémorielle, mais un travail critique sur le passé qui articule mémoire et histoire[14]. Ce travail implique de reconnaître la pluralité des mémoires, de confronter les récits, d'accepter la complexité du passé sans le simplifier dans une narration unique.

D. Temporalités historiques : le temps long et le temps court

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L'Histoire ne se déroule pas selon un temps uniforme. L'historien Fernand Braudel a montré qu'il existe différentes temporalités historiques qui s'emboîtent[15] :

  • Le temps court ou temps événementiel : celui des événements politiques, des batailles, des décisions. C'est le temps de l'histoire traditionnelle, mais Braudel le considère comme une « écume » qui cache des mouvements plus profonds.
  • Le temps moyen ou conjoncturel : celui des cycles économiques, des évolutions sociales, des tendances démographiques. Il s'étend sur plusieurs décennies ou siècles.
  • Le temps long ou structurel : celui des structures durables (géographie, mentalités, systèmes techniques de base). Ce sont des phénomènes quasi-immobiles qui évoluent très lentement sur des siècles ou des millénaires.

Cette distinction permet de comprendre que l'Histoire n'est pas seulement une succession d'événements. Les structures profondes (géographiques, économiques, mentales) pèsent sur le déroulement des événements et conditionnent les possibilités d'action.

Heidegger, dans Être et Temps (1927)[16], développe une analyse philosophique de l'historicité. Pour lui, l'être humain (le Dasein) est fondamentalement historique : il hérite d'un passé, vit un présent et se projette vers l'avenir. Cette temporalité existentielle fonde la possibilité de l'Histoire comme science et comme réalité humaine.

III. Exemples de sujets de dissertation

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Voici quelques sujets de dissertation classiques sur l'Histoire, avec des indications pour les traiter :

1. L'histoire a-t-elle un sens ?

Ce sujet joue sur l'ambiguïté du mot « sens » :

  • Sens comme direction : l'Histoire va-t-elle quelque part ? Progresse-t-elle ?
  • Sens comme signification : peut-on comprendre l'Histoire, lui trouver une cohérence ?

Il faut distinguer les conceptions téléologiques (Hegel, Marx) qui affirment que l'Histoire a un sens, et les positions sceptiques (Nietzsche, absurdisme) qui le nient. On peut aussi interroger : qui donne du sens à l'Histoire ? L'historien par son récit ? Les acteurs historiques par leurs actions ?

2. Peut-on dire que l'homme fait l'histoire ?

Ce sujet interroge le rôle de l'action humaine dans l'Histoire. Plusieurs positions :

  • Oui : l'Histoire est le produit des décisions humaines, des inventions, des révolutions
  • Non : l'Histoire obéit à des lois qui dépassent les individus (déterminisme économique, géographique...)
  • Position nuancée : les hommes font l'histoire mais dans des conditions qu'ils n'ont pas choisies (Marx)

Il faut distinguer le rôle des « grands hommes » (vision héroïque de l'Histoire) et celui des masses, des classes sociales, des mouvements collectifs.

3. Pourquoi étudier l'histoire ?

Ce sujet demande de réfléchir aux finalités de la connaissance historique :

  • Pour comprendre le présent : le présent hérite du passé, on ne peut le comprendre sans connaître son histoire
  • Pour ne pas répéter les erreurs du passé : fonction morale et politique de l'Histoire
  • Pour construire une identité collective : l'Histoire participe à la formation d'une conscience nationale ou communautaire
  • Pour développer un esprit critique : l'étude de l'Histoire nous apprend à distinguer faits et interprétations, à confronter des sources, à argumenter

Attention au risque d'une histoire instrumentalisée (propagande) ou d'une « maladie historique » (Nietzsche) qui paralyse l'action présente.

4. Y a-t-il des leçons de l'histoire ?

Peut-on tirer des enseignements du passé pour guider l'action présente ? Le sujet invite à réfléchir :

  • Si l'Histoire se répète, on peut en tirer des leçons (« l'Histoire est un éternel recommencement »)
  • Mais si chaque situation historique est unique, le passé ne peut pas vraiment nous instruire sur l'avenir
  • Position nuancée : l'Histoire ne donne pas de recettes toutes faites mais développe notre jugement politique

Marx écrit que l'Histoire se répète : « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce »[17]. Cette formule suggère que l'Histoire ne se répète jamais exactement, mais que certaines configurations peuvent ressurgir sous des formes différentes.

5. L'historien peut-il être objectif ?

Ce sujet a été abordé dans la partie sur l'objectivité historique. Quelques pistes :

  • Thèse : l'objectivité est possible si l'historien suit une méthode rigoureuse, critique ses sources, se détache de ses préjugés
  • Antithèse : l'objectivité absolue est impossible car l'historien appartient lui-même à une époque, porte des valeurs, choisit ses sujets
  • Synthèse : viser une objectivité partielle, consciente de ses limites, dans un dialogue critique avec le passé (Aron, Ricœur)

6. Peut-on parler de progrès en histoire ?

Le progrès implique une amélioration, un passage d'un état moins bon à un état meilleur. En Histoire :

  • Progrès technique indéniable : les connaissances, les outils s'accumulent
  • Progrès moral et politique discutable : peut-on dire que nous sommes moralement supérieurs aux générations passées ?
  • Le XXe siècle et ses catastrophes (guerres mondiales, totalitarismes, génocides) ont remis en question l'idée de progrès historique

Il faut distinguer le progrès dans certains domaines (technique, médecine) et l'idée d'un progrès global de l'humanité.

7. Faire l'histoire, est-ce juger le passé ?

L'historien doit-il porter des jugements moraux ou politiques sur le passé ? Deux positions :

  • Non : l'historien doit comprendre, pas juger. Appliquer nos valeurs actuelles au passé serait anachronique
  • Oui : certains événements (crimes contre l'humanité) appellent un jugement moral. De plus, l'historien ne peut jamais être totalement neutre

Position nuancée : l'historien doit d'abord comprendre les événements dans leur contexte, mais cela n'empêche pas un jugement critique informé. Ricœur parle de « mémoire critique » plutôt que de simple condamnation ou justification.

IV. Textes et extraits à étudier

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Texte 1 : Hegel, La Raison dans l'histoire

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Extrait :

« La seule pensée qu'apporte la philosophie est la simple idée de la Raison - l'idée que la Raison gouverne le monde, et que, par conséquent, l'histoire universelle s'est elle aussi passée rationnellement. Cette conviction, cette idée est un présupposé par rapport à l'histoire en tant que telle ; dans la philosophie elle n'est pas un présupposé. Par la réflexion spéculative, il y est démontré que la Raison - c'est là le mot qui peut nous tenir lieu de tous les noms par lesquels on désigne la divinité - est la substance aussi bien que la puissance infinie ; qu'elle est pour elle-même la matière infinie de toute vie naturelle et spirituelle, aussi bien que la forme infinie, la réalisation de ce contenu qu'elle constitue. »[18]

Commentaire :

Ce texte présente la thèse fondamentale de la philosophie hégélienne de l'Histoire : la Raison gouverne le monde et l'Histoire se déroule rationnellement. Pour Hegel, l'Histoire n'est pas une succession chaotique d'événements absurdes, mais un processus cohérent où la Raison se réalise progressivement.

L'idée centrale est que la Raison est à la fois la « substance » (le fond, l'essence) et la « puissance » (la force agissante) de l'Histoire. Elle est aussi bien la « matière » (le contenu de l'Histoire) que la « forme » (l'organisation de ce contenu). Cette conception montre que pour Hegel, il n'y a pas de séparation entre idée et réalité, entre pensée et être : la Raison ne plane pas au-dessus du monde, elle s'incarne dans l'Histoire.

Mais cette conception pose plusieurs problèmes :

1. Le risque de justifier tous les événements : si l'Histoire est rationnelle, tout ce qui arrive est-il justifié comme étape nécessaire ? Hegel semble répondre positivement en affirmant que « tout ce qui est réel est rationnel ». Cette position a été critiquée comme conservatrice et fataliste.

2. L'abstraction : que signifie concrètement dire que « la Raison gouverne le monde » ? Comment une entité abstraite peut-elle agir dans l'Histoire ?

3. L'eurocentrisme : la philosophie hégélienne de l'Histoire place l'Europe (et particulièrement l'Allemagne) au sommet du développement historique, marginalisant les autres civilisations.

Marx gardera de Hegel l'idée d'une Histoire rationnelle et dialectique, mais en rejetant l'idéalisme : ce n'est pas l'Esprit ou la Raison qui fait l'Histoire, mais les contradictions matérielles, les luttes sociales concrètes.

Texte 2 : Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte

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Extrait :

« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d'un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer eux-mêmes et à transformer les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c'est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu'ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu'ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d'ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l'histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté. »[19]

Commentaire :

Ce texte célèbre de Marx présente une conception dialectique de l'action historique qui refuse à la fois le volontarisme (l'idée que les hommes font librement l'Histoire) et le déterminisme mécanique (l'idée que l'Histoire se fait sans les hommes).

Première thèse : « Les hommes font leur propre histoire ». Marx affirme le rôle actif des êtres humains dans l'Histoire. Ce ne sont pas des forces abstraites (la Providence, l'Esprit) qui agissent, mais des individus et des groupes sociaux concrets.

Mais aussitôt, Marx introduit une limitation fondamentale : les hommes ne font pas l'Histoire « arbitrairement, dans les conditions choisies par eux ». Ils agissent dans un contexte matériel, social, culturel qu'ils héritent du passé et qui limite leurs possibilités. Les conditions économiques (niveau des forces productives, rapports de production), les traditions culturelles, les institutions politiques constituent des contraintes objectives.

L'image des « générations mortes » qui « pèsent sur le cerveau des vivants » souligne le poids de l'héritage historique. Même quand les hommes croient innover, ils mobilisent souvent des références anciennes. Marx donne l'exemple des révolutionnaires français qui empruntaient leurs symboles à la Rome antique.

Ce texte permet de comprendre la position marxiste sur la liberté dans l'Histoire :

  • Ni liberté absolue : les acteurs historiques ne créent pas ex nihilo, ils sont conditionnés par leur époque
  • Ni déterminisme total : les conditions objectives ne déterminent pas mécaniquement les événements, il faut l'action consciente des hommes

Cette conception fonde la possibilité de la révolution : les contradictions du capitalisme créent les conditions objectives d'un changement, mais celui-ci exige l'organisation consciente de la classe ouvrière. La révolution n'est pas inévitable mais possible.

Texte 3 : Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne

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Extrait :

« Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, "naturelle", c'est finalement le fait de la natalité, dans lequel s'enracine ontologiquement la faculté d'agir. En d'autres termes : c'est la naissance d'hommes nouveaux, le fait qu'ils commencent à nouveau l'action dont ils sont capables par droit de naissance. Seule l'expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l'espoir, ces deux caractéristiques essentielles de l'existence humaine que l'Antiquité grecque ignora complètement. »[20]

Commentaire :

Ce texte d'Hannah Arendt présente une conception de l'Histoire fondée sur la liberté humaine et la capacité de commencer du nouveau. Contrairement aux philosophies déterministes qui voient l'Histoire comme un processus nécessaire, Arendt insiste sur l'imprévisibilité fondamentale de l'action humaine.

La notion centrale est celle de « natalité » : le fait que de nouveaux êtres humains naissent constamment introduit dans le monde une dimension d'imprévu. Chaque naissance est une promesse de nouveauté, de commencement. Les nouveau-nés apportent avec eux la possibilité d'agir autrement, de créer de l'inédit.

Cette capacité de « commencer » est ce qu'Arendt appelle l'action. Agir, pour elle, ce n'est pas simplement faire quelque chose, c'est prendre une initiative qui inaugure du nouveau dans le monde. L'action est ainsi le « miracle » qui sauve le monde de la répétition mécanique, de la « ruine normale ».

Cette conception s'oppose aux philosophies de l'Histoire qui cherchent à tout expliquer par des lois nécessaires :

  • Contre Hegel et Marx, Arendt affirme que l'Histoire n'obéit pas à une nécessité dialectique
  • Contre les sciences sociales qui prétendent prédire l'avenir, elle maintient l'irréductibilité de la liberté humaine

L'action introduit de l'imprévisible parce qu'elle n'est jamais complètement déterminée par le passé. Bien sûr, nous agissons dans des conditions héritées, mais notre action n'est pas la simple conséquence de ces conditions. Il y a toujours un moment de spontanéité, de liberté.

Arendt lie cette capacité de commencer à la « foi » et à l'« espoir ». Ces attitudes ne sont pas de simples sentiments subjectifs mais des dimensions essentielles de l'existence humaine. Avoir foi en l'action, c'est croire que le cours du monde n'est pas entièrement fixé, qu'il reste ouvert à nos initiatives. L'espoir naît de la conviction que l'avenir n'est pas déterminé.

Cette philosophie de l'Histoire a des implications politiques importantes. Si l'Histoire est ouverte, la révolution reste toujours possible. Mais cette révolution ne peut pas être planifiée comme la réalisation d'un programme préétabli (critique du marxisme dogmatique). Elle surgit de l'action concertée d'hommes libres qui inventent ensemble de nouvelles formes politiques.

Texte 4 : Paul Ricœur, Temps et Récit

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Extrait :

« Le temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé sur un mode narratif, et le récit atteint sa signification plénière quand il devient une condition de l'existence temporelle. »[21]

Commentaire :

Cette phrase résume la thèse centrale de l'œuvre monumentale de Ricœur : il existe une relation essentielle entre le temps vécu, la narration et la compréhension de l'Histoire.

Pour Ricœur, le temps humain n'est pas le temps physique, mesurable par des horloges. C'est un temps vécu, expérimenté, qui se structure à travers le récit. Nous comprenons notre existence dans le temps en la racontant, en la mettant en intrigue.

Cette thèse s'applique à l'Histoire comme discipline :

  • L'historien ne se contente pas d'enregistrer des faits bruts. Il construit un récit qui donne sens aux événements
  • Ce récit organise le temps historique : il établit un début, un développement, une fin ; il identifie des causes, des conséquences ; il relie des événements dispersés en une intrigue cohérente
  • Sans cette mise en récit, les événements historiques resteraient une simple succession absurde

Mais le récit n'est pas une simple fiction. Il « atteint sa signification plénière » quand il devient « une condition de l'existence temporelle ». Cela signifie que le récit historique n'invente pas arbitrairement le passé : il répond à notre besoin de comprendre notre situation présente, notre héritage, nos possibilités d'avenir.

Ricœur distingue trois niveaux :

  • Mimésis I (préfiguration) : le monde de l'action avant le récit, avec sa temporalité propre
  • Mimésis II (configuration) : la construction du récit par l'historien, la mise en intrigue
  • Mimésis III (refiguration) : la lecture du récit qui transforme notre compréhension du temps

L'Histoire comme discipline se situe au niveau de Mimésis II : elle configure le passé en récit. Mais ce récit n'est valable que s'il reste fidèle à l'action réelle (Mimésis I) et s'il permet aux lecteurs de mieux comprendre leur propre temporalité (Mimésis III).

Cette conception évite deux écueils :

  • Le positivisme naïf qui croit pouvoir raconter les faits « tels qu'ils se sont passés » sans intervention narrative
  • Le relativisme qui dissout toute vérité historique dans la multiplicité des interprétations subjectives

Pour Ricœur, l'Histoire reste une connaissance objective mais médiatisée par le récit. L'objectivité n'est pas l'absence de récit mais la construction d'un récit argumenté, vérifiable, qui rend justice à la complexité du temps historique.

L'Histoire, comme objet de réflexion philosophique, pose des questions fondamentales sur notre condition humaine :

  • Sommes-nous libres ou déterminés dans notre action ?
  • Le passé éclaire-t-il l'avenir ou chaque situation est-elle unique ?
  • Peut-on connaître objectivement le passé ou ne produisons-nous que des interprétations ?
  • L'humanité progresse-t-elle ou l'Histoire n'a-t-elle aucun sens ?

Ces questions n'ont pas de réponses définitives. Les différentes philosophies de l'Histoire proposent des réponses divergentes, parfois contradictoires. L'important est de comprendre les enjeux de ces débats et de développer un esprit critique face aux différentes conceptions de l'Histoire.

Retenons quelques points essentiels :

1. L'Histoire n'est pas un simple récit du passé : elle implique une réflexion sur le sens du devenir humain, sur les causes et les fins de l'action collective.

2. Il faut distinguer plusieurs dimensions : l'histoire comme réalité (ce qui s'est passé), l'histoire comme connaissance (le travail de l'historien), la philosophie de l'Histoire (la réflexion sur le sens global).

3. Les conceptions de l'Histoire ont des implications politiques : croire au progrès nécessaire peut conduire au fatalisme ou au contraire à l'engagement révolutionnaire ; nier tout sens à l'Histoire peut mener au scepticisme ou à l'absurde.

4. La question de l'objectivité reste centrale : comment produire une connaissance historique à la fois rigoureuse et consciente de ses limites ?

5. L'Histoire interroge notre liberté : dans quelle mesure faisons-nous l'Histoire ? Dans quelle mesure sommes-nous faits par elle ?

Étudier l'Histoire, c'est finalement s'interroger sur notre responsabilité face au passé que nous héritons et à l'avenir que nous construisons. C'est prendre conscience que notre présent n'est ni nécessaire ni arbitraire, mais qu'il résulte d'actions humaines passées et qu'il ouvre des possibilités pour l'avenir. Comme l'écrivait Marx, nous faisons notre histoire dans des conditions héritées, mais nous la faisons néanmoins - et cette action engage notre liberté et notre responsabilité.

Références bibliographiques

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  • Arendt, Hannah, Condition de l'homme moderne, trad. G. Fradier, Paris, Calmann-Lévy, 1961
  • Aron, Raymond, Introduction à la philosophie de l'histoire : essai sur les limites de l'objectivité historique, Paris, Gallimard, 1938
  • Braudel, Fernand, La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1949
  • Braudel, Fernand, « Histoire et Sciences Sociales : La longue durée », Annales ESC, vol. 13, n° 4, 1958, p. 725-753
  • Hegel, G.W.F., La Raison dans l'histoire, trad. K. Papaioannou, Paris, U.G.E. coll. 10/18, 1965
  • Heidegger, Martin, Être et Temps, trad. F. Vezin, Paris, Gallimard, 1986
  • Kant, Emmanuel, Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique, 1784, in Opuscules sur l'histoire, Paris, Flammarion, coll. GF, 1990
  • Marx, Karl, Le Capital, Livre I, Paris, Éditions sociales, 1867
  • Marx, Karl, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852, in Œuvres complètes, tome IV, Paris, Éditions sociales
  • Marx, Karl et Engels, Friedrich, Manifeste du Parti communiste, 1848
  • Nietzsche, Friedrich, Seconde considération intempestive : De l'utilité et de l'inconvénient de l'histoire pour la vie, 1874, trad. P. Rusch, Paris, Gallimard, coll. Folio essais, 1990
  • Nora, Pierre (dir.), Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1984-1992, 7 volumes
  • Ricœur, Paul, Temps et Récit, Paris, Éditions du Seuil, 1983-1985, 3 tomes
  • Ricœur, Paul, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, 2000
  1. Hegel, G.W.F., La Raison dans l'histoire, trad. K. Papaioannou, Paris, U.G.E. coll. 10/18, 1965, p. 63
  2. Hegel, G.W.F., La Philosophie de l'histoire, introduction de 1830
  3. Kant, Emmanuel, Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique, 1784
  4. Marx, Karl, Le Capital, Livre I, Postface de la 2e édition, 1867
  5. Marx, Karl et Engels, Friedrich, L'Idéologie allemande, 1845-1846
  6. Marx, Karl et Engels, Friedrich, Manifeste du Parti communiste, 1848
  7. Marx, Karl, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852
  8. Nietzsche, Friedrich, Seconde considération intempestive : De l'utilité et de l'inconvénient de l'histoire pour la vie, 1874
  9. Arendt, Hannah, Condition de l'homme moderne, 1958
  10. von Ranke, Léopold, cité dans Noiriel, Gérard, Comment on récrit l'histoire, Annales ESC, 2002
  11. Aron, Raymond, Introduction à la philosophie de l'histoire : essai sur les limites de l'objectivité historique, 1938
  12. Ricœur, Paul, Temps et Récit, Paris, Éditions du Seuil, 1983-1985, 3 tomes
  13. Nora, Pierre, Les Lieux de mémoire, 1984-1992
  14. Ricœur, Paul, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, 2000
  15. Braudel, Fernand, La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, 1949 ; Histoire et Sciences Sociales : La longue durée, Annales ESC, 1958
  16. Heidegger, Martin, Être et Temps, trad. fr. 1986
  17. Marx, Karl, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852
  18. Hegel, G.W.F., La Raison dans l'histoire, trad. K. Papaioannou, Paris, U.G.E. coll. 10/18, 1965, p. 51-52
  19. Marx, Karl, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852, in Œuvres complètes, tome IV, Paris, Éditions sociales, p. 13-14
  20. Arendt, Hannah, Condition de l'homme moderne, trad. G. Fradier, Paris, Calmann-Lévy, 1961, p. 314
  21. Ricœur, Paul, Temps et Récit, tome I, Paris, Seuil, 1983, p. 17