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Le mouvement Wikimédia/L'encyclopédie libre et universelle

Un livre de Wikilivres.


Dans les chapitres précédents, nous avons découvert toutes les innovations techniques et culturelles, sans lesquelles Wikipédia n’aurait jamais pu devenir la plus grande encyclopédie libre et universelle connue au monde. Son objectif est de synthétiser la totalité du savoir humain. Ce qui n’est autre, finalement, qu’un vieux rêve de notre humanité. Trois cents ans avant Jésus-Christ et durant la création de la bibliothèque d’Alexandrie, ce désir était aussi celui de Ptolémée Iᵉʳ. Puis, deux siècles Denis Diderot publie, avec Jean Le Rond d’Alembert et Louis de Jaucourt en 1751, la première édition de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Quant à Paul Otlet, qui a créé avec Henri La Fontaine la classification décimale universelle en usage depuis 1905, il s’était mis en tête de répertorier l’ensemble du savoir humain au sein d’un seul édifice.

Peu connu à ce jour, ce documentaliste belge rêvait pourtant de cataloguer le monde et de rassembler toutes les connaissances humaines, sous la forme d’un gigantesque répertoire bibliographique universel, situé à l’intérieur d’un Mundaneum[1]. En 1934, dans le Traité de documentation écrit par celui qui voulait « classer le monde[2] », Otlet décrit, de manière particulièrement visionnaire, un possible partage du savoir et de l’information[3].

Ici, la Table de Travail n’est plus chargée d’aucun livre. À leur place se dresse un écran et à portée un téléphone. Là-bas, au loin, dans un édifice immense, sont tous les livres et tous les renseignements, avec tout l’espace que requiert leur enregistrement et leur manutention…

De là, on fait apparaître sur l’écran la page à lire pour connaître la question posée par téléphone avec ou sans fil. Un écran serait double, quadruple ou décuple s’il s’agissait de multiplier les textes et les documents à confronter simultanément ; il y aurait un haut-parleur si la vue devrait être aidée par une audition. Une telle hypothèse, un Wells certes l’aimerait. Utopie aujourd’hui parce qu’elle n’existe encore nulle part, mais elle pourrait devenir la réalité de demain pourvu que se perfectionnent encore nos méthodes et notre instrumentation.

Figure 12. Photographie de l’intérieur du Répertoire Bibliographique Universel prise aux alentours de 1900.

À peu de choses près, cette utopie décrite en 1934 par Otlet correspond à l’usage que l’on fait du réseau Internet et de son espace web, lorsqu’on recherche de l’information aujourd’hui. Premièrement, allumer un système informatique, avec ou sans fil et muni d’un écran, ensuite, poser une question dans un moteur de recherche, puis finalement, être redirigé, comme cela arrive très souvent, vers l’une des versions linguistiques de Wikipédia.[4].

Ce scénario, dans lequel les moteurs de recherche jouent un rôle central, explique la popularité de l’encyclopédie libre. D’autres projets similaires étaient pourtant apparus sur le Web avant l’arrivée de Wikipédia. Environ trois ans avant sa création, Aaron Swartz, un activiste de la culture libre qui avait juste douze ans à l’époque, avait par exemple lancé une sorte de site encyclopédique produit et régi par ses usagers[5]. Appelé The Info Network, ce site web avait d’ailleurs permis à son auteur de recevoir l’ArsDigita Prize, un prix décerné aux jeunes créateurs de projets « utiles, éducatifs, collaboratifs et non commerciaux[6] ».

Il faut savoir ensuite que l’expression « encyclopédie libre et universelle » apparut pour la première fois sur le Net sous la plume de Richard Stallman et durant l’année 2000, soit approximativement un an avant la naissance de Wikipédia. C’était dans un essai intitulé The Free Universal Encyclopedia and Learning Resource[7], qui, selon son auteur, avait été rédigé deux ans avant sa publication sur la liste de diffusion du projet GNU[8]. Repris ci-dessous, un extrait de ce texte, présente les particularités du projet.

Le World Wide Web a le potentiel de devenir une encyclopédie universelle couvrant tous les domaines de la connaissance et une bibliothèque complète de cours d’enseignement. Ce résultat pourrait être atteint sans effort particulier, si personne n’intervient. Mais les entreprises se mobilisent aujourd’hui pour orienter l’avenir vers une voie différente, dans laquelle elles contrôlent et limitent l’accès au matériel pédagogique, afin de soutirer de l’argent aux personnes qui veulent apprendre.

Nous ne pouvons pas empêcher les entreprises de restreindre l’information qu’elles mettent à disposition ; ce que nous pouvons faire, c’est proposer une alternative. Nous devons lancer un mouvement pour développer une encyclopédie libre universelle, tout comme le mouvement des logiciels libres nous a donné le système d’exploitation libre GNU/Linux. L’encyclopédie libre fournira une alternative aux encyclopédies restreintes que les entreprises de médias rédigeront[9].

Figure 13. Jimmy Wales en 2016.

En parlant d’un « mouvement pour développer une encyclopédie libre universelle », Stallman anticipait donc, sans le savoir, l’arrivée du mouvement Wikimédia, qui ne se concrétisa que des années plus tard. Quant à la soixantaine de paragraphes qui décrivent son projet, on y retrouve, dans une forme presque identique, les cinq principes fondateurs qui ont guidé la création de Wikipédia et qui sont toujours actifs à ce jour[10].

Le premier consiste bien sûr à créer une encyclopédie ; le deuxième réclame une neutralité de point de vue[11], chose que Stallman expliquait déjà en écrivant qu’« en cas de controverse, plusieurs points de vue seront représentés » ; le troisième implique le respect des droits d’auteur et l’adoption d’une licence libre, celle précisément dont Stallman avait été l’initiateur ; le quatrième inscrit le projet dans une démarche collaborative, alors que Stallman précisait déjà que « tout le monde est le bienvenu pour écrire des articles » ; et le cinquième enfin, stipule qu’il n’y a pas d’autres règles fixes, une position très courante dans le milieu des hackers dont Stallman faisait partie.

Figure 14. Larry Sanger en 2010.

Contrairement à ce que l’on peut croire, le projet d’encyclopédie libre et universelle n’était donc pas une idée originale de Jimmy Wales et Larry Sanger, tous deux reconnus à ce jour comme les deux fondateurs de Wikipédia. Ce qu’ils firent en revanche, c’est d’exploiter l’idée au sein de la société Bomis, détenue par Wales, pour enrichir son encyclopédie commerciale Nupedia. Cette dernière avait été lancée en avril 2000, soit environ dix mois avant Wikipédia, et sa rédaction était assurée par des experts engagés au sein d’un processus éditorial strict et formel[12]. Malheureusement pour la firme Bomis, le nombre d’articles ne progressait que très lentement.

Dans le but d’accélérer le processus, Larry Sanger, docteur en philosophie et employé par Bomis pour assurer le rôle de rédacteur en chef de Nupedia, eut l’idée d’installer un logiciel wiki sur les serveurs de son entreprise. L’objectif était d’ouvrir un site web participatif, dans lequel des volontaires pourraient créer des articles encyclopédiques, pour qu’ils soient ensuite intégrés dans le projet commercial. Malgré le manque d’enthousiasme de son employeur[13], Sanger mit ses idées en application, et c’est ainsi que débuta l’histoire de Wikipédia[14], avec sa toute première version en anglais.

C’était le 15 janvier 2001, précisément le même mois où Richard Stallman mit en ligne son propre projet d’encyclopédie libre et universelle, qu’il souhaitait intituler GNUPedia. Étonnamment, les noms de domaine gnupedia .com .net et .org avaient déjà été enregistrés au nom de Jimmy Wales[15], ce qui obligea Stallman à rebaptiser son projet GNE. Ce fait est d’autant plus surprenant que Wales affirma des années plus tard[16] : « n’avoir eu aucune connaissance directe de l’essai de Stallman lorsqu’il s’est lancé dans son projet d’encyclopédie[17] ».

Le site GNE ne ressemblait cependant pas vraiment à une encyclopédie, mais plutôt à un blog collectif[18] ou une base de connaissance[19], tandis que sa page d’accueil précisait clairement qu’il s’agissait d’une bibliothèque d’opinion[20]. Quant à sa modération, elle avait demandé d’engager un employé, car elle s’est avérée bien plus compliquée que prévu. À côté de cela, et probablement grâce aux spécificités de l’environnement wiki et aux soutiens apportés par Jimmy Wales et Larry Sanger, Wikipédia réussit à mettre en place une organisation efficace au sein d’une communauté d’éditeurs grandissante.

Figure 15. Évolution graphique du nombre d’articles sur Wikipédia.
Figure 16. Évolution graphique du nombre d’articles sur Citizendium.

Peut-être en raison de la concurrence libre faite par le projet GNE, Jimmy Wales décida d’abandonner le copyright que Bomis détenait sur son encyclopédie commerciale Nupedia, pour le remplacer par une licence Nupedia Open Content[21]. Peu de temps après, il décida finalement d’adopter la licence de documentation libre GNU conçue pour protéger les textes de documentation des logiciels libres. Ce dernier choix fut une stratégie efficace, puisque cela incita Richard Stallman à transférer tout le contenu de son projet GNE vers Nupedia, et à encourager tout le monde à contribuer sur Wikipédia[22].

Parmi les autres actions de Jimmy Wales qui ont contribué au succès de Wikipédia, il y eut cette idée d’ouvrir le projet aux « gens ordinaires[23] ». C’était un choix qui s’opposait aux idéaux de Larry Sanger, qui de loin préférait le modèle de Nupedia avec son système de relecture par des experts. Cependant, Jimmy Wales, en tant qu’homme d’affaires, visait une croissance plus rapide du contenu de l’encyclopédie[16].

Cette croissance ne s’est toutefois pas faite sans difficulté. Le 26 février 2002, en effet, l’Enciclopedia Libre Universal en Español, un projet dissident du projet Wikipédia, fit son apparition. C’était une réaction à de la censure, à l’existence d’une ligne éditoriale et à la possibilité de voir apparaitre des publicités dans Wikipédia[24]. En raison des remises en question que cette séparation suscitait parmi les bénévoles actifs dans les projets, Jimmy Wales renonça finalement à l’usage de la publicité et mit de côté ses visions en matière de profit.

Il faut aussi tenir compte du fait que cet évènement est survenu lors de l’éclatement de la bulle spéculative Internet et du krach boursier de 2001-2002. Une conjoncture qui plaçait la société Bomis dans des difficultés financières, et surtout, dans l’incapacité de payer le salaire de Larry Sanger, son seul employé. En mars 2002 et après un mois d’activité bénévole, l’ex-employé décida alors de quitter les fonctions, qu’il occupait depuis un peu plus d’un an, dans Nupedia et Wikipédia[25]. Avec le seul soutien de Jimmy Wales, les deux encyclopédies purent toutefois poursuivre leurs développements, toujours avec le concours d’experts dans Nupedia et d’une communauté bénévole au niveau de Wikipédia. Néanmoins, en septembre 2003 et vu l’écart qui se creusait entre les deux projets, l’encyclopédie Nupedia fut fermée et ses quelques dizaines d’articles transférées vers les milliers d’autres que comprenait déjà le projet Wikipédia.

Trois ans plus tard, Larry Sanger n’avait pas dit son dernier mot. En septembre 2006, il décida en effet de lancer sur fonds propres une encyclopédie intitulée Citizendium. Cette plateforme écrite en anglais uniquement et toujours active à ce jour, repose sur un système d’expertise, dans lequel les contributrices et les contributeurs doivent déclarer leur identité réelle. En avril 2026 cependant, Citizendium reprenait moins de 2000 articles[26], tout avancement confondu, tandis que le projet Wikipédia en anglais en regroupait déjà plus de 7 millions[27]

Voici donc comment est née la plus grande encyclopédie du monde, dont la taille et la visibilité n’avaient jamais été égalées auparavant. Une encyclopédie qui, de plus, s’est rapidement déclinée en de nombreuses versions linguistiques, à l’instar de sa version francophone, lancée moins de quatre mois après le projet original en anglais[28]. Toutes ces versions ont formé les premières bases d’une organisation mondiale, bientôt chapeautée par une fondation. Avant cela, d’autres projets pédagogiques et collaboratifs ont vu le jour au côté de Wikipédia. Intitulés « projets frères », ceux-ci se constituent à leur tour en de nombreuses versions linguistiques, tout en poursuivant le processus de création du mouvement Wikimédia.

  1. Alex Wright, Cataloging the world : Paul Otlet and the birth of the information age, Oxford University Press, (ISBN 978-0-19-993141-5, OCLC 861478071).
  2. Françoise Levie, L' homme qui voulait classer le monde: Paul Otlet et le Mundaneum, Impressions Nouvelles, (ISBN 978-2-87449-022-4, OCLC 699650184).
  3. Paul Otlet, Traité de documentation : Le Livre sur le livre, théorie et pratique, Bruxelles, Editions Mundaneum, , 431 p., p. 428.
  4. Alexa, « Wikipedia.org Competitive Analysis, Marketing Mix and Traffic ».
  5. Brian Knappenberger, « The Internet's own boy: The Story of Aaron Swartz|The Internet's own boy: The Story of Aaron Swartz », Participant Medi, , p. 6:29 - 7:31 min.
  6. David Amsden, « The Brilliant Life and Tragic Death of Aaron Swarz », sur Penske Media Corporation, .
  7. Richard Stallman, « The Free Universal Encyclopedia and Learning Resource (1998 draft) », sur GNU, .
  8. Richard Stallman, « The Free Universal Encyclopedia and Learning Resource », sur GNU, .
  9. Texte original avant sa traduction par www.deepl.com/translator : The World Wide Web has the potential to develop into a universal encyclopedia covering all areas of knowledge, and a complete library of instructional courses. This outcome could happen without any special effort, if no one interferes. But corporations are mobilizing now to direct the future down a different track--one in which they control and restrict access to learning materials, so as to extract money from people who want to learn. […] We cannot stop business from restricting the information it makes available ; what we can do is provide an alternative. We need to launch a movement to develop a universal free encyclopedia, much as the Free Software movement gave us the free software operating system GNU/Linux. The free encyclopedia will provide an alternative to the restricted ones that media corporations will write.
  10. Wikipédia, « Principes fondateurs ».
  11. Wikipedia, « Information for "Wikipedia: Neutral point of view" ».
  12. Ned Kock, Yusun Jung et Thant Syn, Wikipedia and e-Collaboration Research: Opportunities and Challenges, vol. 12, IGI Global, , 1–8 p. (ISSN 1548-3681, DOI 10.4018/IJeC.2016040101, lire en ligne).
  13. Larry Sanger, « Let's make a wiki », sur Nupedia-l, .
  14. Geere Duncan, « Timeline:Wikipedia's history and milestones », sur Wired UK, .
  15. Jimmy Wales, « Re: [Bug-gnupedia] gnupedia.org resolves to nupedia », sur GNU Mailing Lists, .
  16. 16,0 et 16,1 Marshall Poe, « The Hive », sur The Atlantic, .
  17. Texte original avant sa traduction par www.deepl.com/translator : « had no direct knowledge of Stallman’s essay when he embarked on his encyclopedia project »
  18. Jonathan Zittrain, The Future of the Internet--And How to Stop It, Yale University Press, , 140 p. (ISBN 9780300145342, lire en ligne).
  19. Joseph Michael Reagle, Good Faith Collaboration: The Culture of Wikipedia, MIT Press, , 54 p. (ISBN 9780262014472, lire en ligne).
  20. GNE, « Home ».
  21. Andrew Lih, The Wikipedia revolution: how a bunch of nobodies created the world's greatest encyclopedia, Aurum, (ISBN 978-1-84513-516-4, OCLC 717360697), p. 35.
  22. GNU, « Le projet d'encyclopédie libre ».
  23. Timothy, « The Early History of Nupedia and Wikipedia : A Memoir », sur Slashdot, .
  24. Institute of network cultures, « Good luck with your WikiPAIDia: Reflections on the 2002 Fork of the Spanish Wikipedia »
  25. Meta-Wiki, « My resignation ».
  26. Cityzendium, « Welcome to Cityzendium »
  27. Wikipedia, « Welcome to Wikipedia »
  28. Jason Richey, « new language wikis », sur Wikipedia-l, .