Le mouvement Wikimédia/L'encyclopédie libre et universelle
Dans les chapitres précédents, nous avons découvert toutes les innovations techniques et culturelles sans lesquelles Wikipédia n’aurait jamais pu voir le jour ni devenir la plus grande encyclopédie libre et universelle connue dans le monde. Son objectif est de synthétiser la totalité du savoir humain. Ce qui n’est autre, finalement, qu’un vieux rêve de notre humanité. Car trois cents ans avant Jésus-Christ et durant la création de la bibliothèque d’Alexandrie, ce désir était aussi celui de Ptolémée Iᵉʳ. Puis, deux siècles plus tard, celui de Denis Diderot, qui est mort en 1784 après avoir coproduit l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Et de manière plus récente encore, celui de Paul Otlet, qui s’était mis en tête de répertorier l’ensemble du savoir humain, durant la première moitié du vingtième siècle.
Peu connu à ce jour, ce Belge est pourtant le cocréateur de la classification décimale universelle, en usage depuis 1905, dans des bibliothèques du monde entier. Ce documentaliste avait pour rêve de cataloguer le monde et de rassembler toutes les connaissances humaines, sous la forme d’un gigantesque répertoire bibliographique universel, situé au sein d’un Mundaneum[1]. En 1934, dans le Traité de documentation écrit par cet homme qui voulait « classer le monde[2] », apparait un songe particulièrement visionnaire concernant un possible partage du savoir et l’information[3] :
Ici, la Table de Travail n’est plus chargée d’aucun livre. À leur place se dresse un écran et à portée un téléphone. Là-bas, au loin, dans un édifice immense, sont tous les livres et tous les renseignements, avec tout l’espace que requiert leur enregistrement et leur manutention…
De là, on fait apparaître sur l’écran la page à lire pour connaître la question posée par téléphone avec ou sans fil. Un écran serait double, quadruple ou décuple s’il s’agissait de multiplier les textes et les documents à confronter simultanément ; il y aurait un haut-parleur si la vue devrait être aidée par une audition. Une telle hypothèse, un Wells certes l’aimerait. Utopie aujourd’hui parce qu’elle n’existe encore nulle part, mais elle pourrait devenir la réalité de demain pourvu que se perfectionnent encore nos méthodes et notre instrumentation.

À peu de choses près, cette utopie décrite en 1934 par Otlet correspond à ce qui se passe pour beaucoup d'usagers du réseau Internet aujourd'hui, lorsqu'ils recherchent du savoir et des informations. Premièrement, allumer un écran d’ordinateur, avec ou sans fil, ensuite, poser une question dans un moteur de recherche, puis, dans la plupart des cas, être redirigé vers l'une des versions linguistiques de Wikipédia[4].
Ce scénario, dans lequel les moteurs de recherche jouent un rôle central, explique la popularité de l'encyclopédie libre. D'autres projets similaires étaient pourtant apparus sur le Web avant l'arrivée de Wikipédia. Environ trois ans avant sa création, Aaron Swartz, un activiste de la culture libre qui n'avait que douze ans à l'époque, avait par exemple lancé une sorte de site encyclopédique produit et géré par ses usagers[5]. Appelé The Info Network, ce site web avait d'ailleurs permis à son auteur de recevoir l'ArsDigita Prize, un prix décerné aux jeunes créateurs de projets « utiles, éducatifs, collaboratifs et non commerciaux[6] ». Soit autant de qualificatifs que l'on pourrait attribuer aujourd'hui au projet Wikipédia.
Il faut savoir ensuite que le concept d' « encyclopédie libre et universelle » fut formulée sur internet pour la première fois par Richard Stallman en 1998, soit un an avant la naissance de Wikipédia. C'était dans un essai intitulé The Free Universal Encyclopedia and Learning Resource[7], qui selon son auteur avait été rédigé deux ans avant sa publication sur la liste de diffusion du projet GNU en décembre 2000[8]. Repris ci-dessous, un extrait de ce texte, présente les particularités du projet de Stallman :
Le World Wide Web a le potentiel de devenir une encyclopédie universelle couvrant tous les domaines de la connaissance et une bibliothèque complète de cours d’enseignement. Ce résultat pourrait être atteint sans effort particulier, si personne n’intervient. Mais les entreprises se mobilisent aujourd’hui pour orienter l’avenir vers une voie différente, dans laquelle elles contrôlent et limitent l’accès au matériel pédagogique, afin de soutirer de l’argent aux personnes qui veulent apprendre.
Nous ne pouvons pas empêcher les entreprises de restreindre l’information qu’elles mettent à disposition ; ce que nous pouvons faire, c’est proposer une alternative. Nous devons lancer un mouvement pour développer une encyclopédie libre universelle, tout comme le mouvement des logiciels libres nous a donné le système d’exploitation libre GNU/Linux. L’encyclopédie libre fournira une alternative aux encyclopédies restreintes que les entreprises de médias rédigeront[9].

En parlant d'un « mouvement pour développer une encyclopédie libre universelle », Stallman anticipait donc, sans le savoir, l'arrivée du mouvement Wikimédia, qui ne fut conceptualisé que bien des années plus tard. Quant à la soixantaine de paragraphes qui décrivent son projet, on y retrouve, dans une forme presque identique, les cinq principes fondateurs de l'encyclopédie Wikipédia[10].
Le premier consiste bien sûr à créer une encyclopédie. Le deuxième fait repose sur une recherche de neutralité de point de vue[11], tandis que Stallman expliquait qu’« en cas de controverse, plusieurs points de vue seront représentés ». Le troisième souligne l’usage et le respect des droits d’auteur et l’adoption d'une licence libre, un concept dont Stallman était à l'origine. Le quatrième, inscrit le projet dans une démarche collaborative, alors que Stallman précisait déjà que « tout le monde est le bienvenu pour écrire des articles ». Et le cinquième, finalement, stipule qu’il n’y a pas d’autres règles fixes, une position très courante parmi les hackers dont Stallman faisait partie.

Il apparaît donc clairement que le projet Wikipédia n'était pas une idée originale en soi, mais plutôt une opportunité saisie par la société Bomis pour enrichir sa propre encyclopédie commerciale, Nupedia. Cette dernière avait en effet été lancée en avril 2000, soit environ dix mois avant Wikipédia, et sa rédaction était assurée par des experts engagés au sein d’un processus éditorial strict et formel[12]. Malheureusement pour la firme Bomis, le nombre d’articles ne progressait que très lentement. Cette situation changea par la suite lorsque Larry Sanger, docteur en philosophie et rédacteur en chef de Nupedia, installa un logiciel wiki sur les serveurs de son entreprise, malgré le manque d’enthousiasme de son employeur, Jimmy Wales[13].
Ainsi débuta l’histoire de Wikipédia[14]. C’était le 15 janvier 2001 et précisément le même mois où Richard Stallman mis en ligne son propre projet d’encyclopédie libre et universelle qu'il souhaitait intituler GNUPedia. Mais comme les noms de domaine gnupedia .com .net et .org avaient déjà été enregistrés au nom de Jimmy Wales[15], il décida alors de rebaptiser son projet GNE. Un fait surprenant, puisque que Wales affirma plus tard[16] : « n’avoir eu aucune connaissance directe de l’essai de Stallman lorsqu’il s’est lancé dans son projet d’encyclopédie[17] ».
Le site GNE ne ressemblait cependant pas vraiment à une encyclopédie, mais plutôt à un blog collectif[18] ou une base de connaissances[19], tandis que la page d’accueil du projet précisait clairement qu’il s’agissait d’une bibliothèque d’opinions[20]. Une personne a alors été engagée pour assurer la modération du projet, qui, finalement, s'est avérée plus compliquée que prévu. Pendant ce temps, et probablement en raison des spécificités de l’environnement wiki combinée à la supervision de Jimmy Wales, une organisation communautaire s'est progressivement mise en place au sein du projet Wikipédia.


Par la suite, et probablement en raison de la concurrence faite par le projet GNE, Jimmy Wales abandonna le copyright que Bomis détenait sur son encyclopédie, pour le remplacer par une licence Nupedia Open Content[21], avant d'adopter finalement la licence de documentation libre GNU. Ce dernier choix apparut comme une stratégie payante, puisqu'il incita Richard Stallman à transférer tout le contenu de son projet vers Nupedia, avant de fermer le site web et d'encourager les gens à contribuer sur Wikipédia[22].
Parmi les autres actions de Jimmy Wales favorables succès de Wikipédia, figure l'ouverture du projet aux « gens ordinaires[23] ». C’était un choix qui s’opposait aux idéaux de Larry Sanger, qui de loin préférait le modèle de Nupedia avec son système de relecture par des experts. Sauf que pour Jimmy Wales, l’homme d’affaires, l'ouverture permettait de garantir une croissance plus rapide du contenu de l'encyclopédie[16].
Cette croissance ne s'est toutefois pas faite sans heur. Puisque le 26 février 2002, Enciclopedia Libre Universal en Español, un projet dissident du projet Wikipédia en espagnol fit son apparition. Ce schisme communautaire était une réaction à de la censure, l'existence d'une ligne éditoriale et la possibilité d'inclure des publicités au sein des projets Wikipédia[24]. Bien que le développement du nouveau projet n'a pas empêché une croissance supérieure du projet Wikipédia, cet évènement suscita des remises en question parmi les bénévoles et du côté de Jimmy Wales, dont la plus significative fut certainement l'abandon d'une recherche de profit par l'usage de la publicité.
Par la suite, l’éclatement de la bulle spéculative Internet et des restrictions budgétaires qui suivirent le Krach boursier de 2001-2002, placèrent la société Bomis dans l'incapacité de payer le salaire de Sanger. En mars 2002, et après un mois d’activité bénévole, l’ex-employé de la firme décida de quitter ses fonctions au sein de Nupedia et de Wikipédia[25]. Avec le soutien de Jimmy Wales, les deux encyclopédies ont ainsi poursuivi leur développement conjoint, avec le concours d'experts dans Nupedia et d’une communauté bénévole dans Wikipédia. C'est ainsi que les choses se poursuivirent jusqu’en septembre 2003, où, faute de productivité et juste avant sa fermeture, le contenu de Nupedia fut transféré vers le projet Wikipédia.
Trois ans plus tard, Larry Sanger n’avait pas dit son dernier mot. Il décida de lancer en septembre 2006 et sur fonds propres, un projet analogue à Nupedia intitulée Citizendium. Il s’agissait d’une encyclopédie écrite en anglais, qui reposait sur un système d’expertise dans lequel les contributrices et les contributeurs doivent s’enregistrer sous leur identité réelle. En 2010 cependant, Citizendium ne dépassait pas les 30 000 articles, tandis que le projet Wikipédia en anglais dépassait déjà les 3 millions d’articles.
En soutenant le projet Wikipédia, Jimmy Wales a donc contribué à la construction d’une encyclopédie dont la taille et la visibilité n’avait jamais été égalée. Une encyclopédie, qui, de plus, c'est rapidement déclinée en de nombreuses versions linguistiques, telles que sa version francophone, lancée moins de quatre mois après le projet original anglophone[26]. Toutes ces versions ont formé les premières bases d’une organisation mondiale, bientôt chapeautée par une fondation. Mais avant cela, divers projets pédagogiques et collaboratifs ont fait leur apparition au côté de Wikipédia. Intitulés « projets frères », ceux-ci se multiplièrent à leur tour, en de nombreuses versions linguistiques, tout en poursuivant le processus de création du mouvement Wikimédia.
- ↑ Alex Wright, Cataloging the world : Paul Otlet and the birth of the information age, Oxford University Press, (ISBN 978-0-19-993141-5, OCLC 861478071).
- ↑ Françoise Levie, L' homme qui voulait classer le monde: Paul Otlet et le Mundaneum, Impressions Nouvelles, (ISBN 978-2-87449-022-4, OCLC 699650184).
- ↑ Paul Otlet, Traité de documentation : Le Livre sur le livre, théorie et pratique, Bruxelles, Editions Mundaneum, , 431 p., p. 428.
- ↑ Alexa, « Wikipedia.org Competitive Analysis, Marketing Mix and Traffic ».
- ↑ Brian Knappenberger, « The Internet's own boy: The Story of Aaron Swartz|The Internet's own boy: The Story of Aaron Swartz », Participant Medi, , p. 6:29 - 7:31 min.
- ↑ David Amsden, « The Brilliant Life and Tragic Death of Aaron Swarz », sur Penske Media Corporation, .
- ↑ Richard Stallman, « The Free Universal Encyclopedia and Learning Resource (1998 draft) », sur GNU, .
- ↑ Richard Stallman, « The Free Universal Encyclopedia and Learning Resource », sur GNU, .
- ↑ Texte original avant sa traduction par www.deepl.com/translator : The World Wide Web has the potential to develop into a universal encyclopedia covering all areas of knowledge, and a complete library of instructional courses. This outcome could happen without any special effort, if no one interferes. But corporations are mobilizing now to direct the future down a different track--one in which they control and restrict access to learning materials, so as to extract money from people who want to learn. […] We cannot stop business from restricting the information it makes available ; what we can do is provide an alternative. We need to launch a movement to develop a universal free encyclopedia, much as the Free Software movement gave us the free software operating system GNU/Linux. The free encyclopedia will provide an alternative to the restricted ones that media corporations will write.
- ↑ Wikipédia, « Principes fondateurs ».
- ↑ Wikipedia, « Information for "Wikipedia: Neutral point of view" ».
- ↑ Ned Kock, Yusun Jung et Thant Syn, Wikipedia and e-Collaboration Research: Opportunities and Challenges, vol. 12, IGI Global, , 1–8 p. (ISSN 1548-3681, DOI 10.4018/IJeC.2016040101, lire en ligne).
- ↑ Larry Sanger, « Let's make a wiki », sur Nupedia-l, .
- ↑ Geere Duncan, « Timeline:Wikipedia's history and milestones », sur Wired UK, .
- ↑ Jimmy Wales, « Re: [Bug-gnupedia] gnupedia.org resolves to nupedia », sur GNU Mailing Lists, .
- ↑ 16,0 et 16,1 Marshall Poe, « The Hive », sur The Atlantic, .
- ↑ Texte original avant sa traduction par www.deepl.com/translator : « had no direct knowledge of Stallman’s essay when he embarked on his encyclopedia project »
- ↑ Jonathan Zittrain, The Future of the Internet--And How to Stop It, Yale University Press, , 140 p. (ISBN 9780300145342, lire en ligne).
- ↑ Joseph Michael Reagle, Good Faith Collaboration: The Culture of Wikipedia, MIT Press, , 54 p. (ISBN 9780262014472, lire en ligne).
- ↑ GNE, « Home ».
- ↑ Andrew Lih, The Wikipedia revolution: how a bunch of nobodies created the world's greatest encyclopedia, Aurum, (ISBN 978-1-84513-516-4, OCLC 717360697), p. 35.
- ↑ GNU, « Le projet d'encyclopédie libre ».
- ↑ Timothy, « The Early History of Nupedia and Wikipedia : A Memoir », sur Slashdot, .
- ↑ Institute of network cultures, « Good luck with your WikiPAIDia: Reflections on the 2002 Fork of the Spanish Wikipedia »
- ↑ Meta-Wiki, « My resignation ».
- ↑ Jason Richey, « new language wikis », sur Wikipedia-l, .