Le mouvement Wikimédia/Le réseau Internet et son espace web

Un livre de Wikilivres.


L’histoire du réseau Internet et de l’apparition de l’espace web est un autre épisode passionnant de la révolution numérique sans lequel l’émergence du mouvement Wikimédia n’aurait pas été possible. Selon une perspective purement technique, ce réseau informatique fut initié au cours de l’année 1977 sur base d’une suite de protocoles (TCP/IP) mis au point par Bob Kahn et Vint Cerf[1]. Alors qu’en 1973, une première présentation du projet avait déjà été faite lors de la conférence sur les communications informatiques de l’International Network Working Group.

Contrairement à certaines idées reçues, le réseau Internet ne fut donc pas entièrement produit par les forces armées américaines. Il est vrai que celles-ci ont participé à la création de la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) dans laquelle Bob Kahn était employé[1] et que cette agence fut chargée du développement du réseau ⁣ARPANET, un autre réseau informatique considéré aujourd’hui comme l’ancêtre d’Internet. Sauf que ARPANET fonctionnait sur base du Network Control Protocol (NCP), tandis qu’Internet repose sur la suite de protocole TCP/IP mise au point par le Network Working Group composé d’universitaires rassemblés en 1969 sous la direction de Steve Crocker[2].

Nuage filandreux de lignes multicolores
Figure 10. Carte partielle d’Internet, créée sur base des données d’opte.org en date du 15 juin 2005.

Au cours des travaux réalisés par ce groupe, une procédure de gestion et de prises de décisions intitulée Request For Comments (RFC) fut mise au point. C’était un processus d’appels à commentaires reconnu par la suite comme « l’un des symboles forts de la "culture technique" de l’Internet, marquée par l’égalitarisme, l’autogestion et la recherche collective de l’efficience[2] ». Et il se fait que cette procédure est toujours d’application dans le site Méta-Wiki, dédié à la gestion communautaire du mouvement Wikimédia. Des pages RFC y sont en effet régulièrement créés, alors que d’autres processus similaires ont vu le jour autre part dans le mouvement.

Ainsi, pendant que des universitaires développaient Internet, de son côté, l’armée américaine développait le MILNET, un réseau propre à leurs activités et totalement séparé du réseau ARPANET qui resta dédié à « la recherche et le développement[3] ». La séparation des deux réseaux s’effectua en 1983, précisément l’année où Richard Stallman postait sa demande d’aide pour le projet GNU via ARPANET, à une époque où le réseau comprenait moins de 600 machines connectées[4]. Un détail important, puisqu’il nous permet de comprendre que c’est bien plus tard seulement, soit au courant des années 90, que le réseau Internet prit la forme de ce vaste réseau mondial que l’on connaît aujourd’hui.

Sa construction fut d’ailleurs confiée à l’Internet Society, une ONG créée en 1992, dans le but d’assurer l’entretien technique des réseaux informatiques, tout en veillant au respect des valeurs fondamentales liées à leur fonctionnement[5]. Car pour passer des quelques centaines d’ordinateurs connectés à ARPANET aux milliards d’appareils informatiques connectés à Internet aujourd’hui, il fallut d’abord installer au cours des années 80, les premières dorsales Internets transnationales. Sans celles-ci en effet, le réseau n’aurait jamais pu franchir les océans pour permettre au protocole TCP/IP d’être adopté par le monde entier.

Pour se faire une idée de l’état d’esprit partagé par les personnes qui ont cré Internet, on peut alors s’intéresser à ce que raconte Michel Elie, ancien membres du Network Working Group et responsable de l’Observatoire des Usages de l’Internet, dans un article intitulé : Quarante ans après : mais qui donc créa l’internet ?[6], on peut lire en effet que :

Le succès de l’internet, nous le devons aux bons choix initiaux et à la dynamique qui en est résultée : la collaboration de dizaines de milliers d’étudiants, ou de bénévoles apportant leur expertise, tels par exemple ces centaines de personnes qui enrichissent continuellement des encyclopédies en ligne telles que Wikipédia.

En lisant ce commentaire, on comprend mieux à quel point l’atmosphère en vogue à l’époque de la création d’Internet était proche celle du projet Wikipédia et du mouvement Wikimédia. Il s’agissait là d’une façon de voir le monde inspiré de la contre-culture des années 60 développée aux États-Unis par les baby boomers, à l’époque de l’intervention militaire américaine au Viêt Nam[7]. Dans un ouvrage de 1970 intitulé Vers une contre-culture : Réflexions sur la société technocratique et l’opposition de la jeunesse[8], Théodore Roszak en fait cette présentation :

Le projet essentiel de notre contre-culture : proclamer un nouveau ciel et une nouvelle terre, si vastes, si merveilleux que les prétentions démesurées de la technique soient réduites à n’occuper dans la vie humaine qu’une place inférieure et marginale. Créer et répandre une telle conception de la vie n’implique rien de moins que l’acceptation de nous ouvrir à l’imagination visionnaire. Nous devons être prêts à soutenir ce qu’affirment des personnes telles que Blake, à savoir que certains yeux ne voient pas le monde comme le voient le regard banal ou l’œil scientifique, mais le voient transformé, dans une lumière éclatante et, ce faisant, le voient tel qu’il est vraiment.

Suite à cette lecture, il pourrait sembler paradoxal qu’une contre-culture qui voit dans la technique une chose « inférieure et marginale » et qui porte sur la science un regard « banal », puisse avoir eu un quelconque lien avec la création d’Internet et l’apparition des logiciels et licences libres. Or, c’est là une énigme qui fut résolue par la publication d’un ouvrage intitulé :« Aux sources de l’utopie numérique : De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence[9] » dans lequel la vie de Stewart Brand est retracée.

Ce livre explique en effet comment ce designer compréhensif observe les technologies qui se voient développées et converties en outils dédiés au bonheur humain. Car en réalité, le mouvement Hippie « utilisera tout ce qui était à sa disposition à l’époque pour parvenir à ses fins : LSD, spiritualités alternatives, mais également objets technologiques les plus en pointe grâce à l’influent Steward Brand, génial créateur d’un catalogue interactif, ancêtre analogique des groupes de discussions numériques qui émergeront des années plus tard[10] ».

Pour compléter cette première analyse, on peut ensuite revenir sur les propos de David D. Clark qui illustrent parfaitement la présence des schèmes de la contre-culture dans les pensées de ceux qui furent les précurseurs d’Internet. Lors d’une plénière de la 24ᵉ réunion du groupe de travail sur l’ingénierie Internet, ce chef de projet prononça un discours qui traduisait parfaitement les valeurs techniques et politiques des informaticiens de cette époque[11]. Celui-ci comprenait l’affirmation suivante : « Nous récusons rois, présidents et votes. Nous croyons au consensus et aux programmes qui tournent[12] ». Deux phrases, à partir desquelles il est donc permis de croire que le mépris de la contre-culture des années 60 envers la technique et la science, se transforma en refus d’autorité dans le milieu de l’informatique.

Figure 11. Tim Berners-Lee en 2014.

Une fois le réseau Internet mis en place, de nombreuses applications s’y sont alors développées. La plus connue de toutes est certainement le World Wide Web que l’on intitule plus fréquemment « le Web » ou « la toile » en français. Tim Berners-Lee en fut l’inventeur, lorsqu’il était encore actif au Conseil européen pour la recherche nucléaire (CERN). Il eut effectivement l’idée de créer un espace d’échange public par l’intermédiaire du réseau Internet. Et pour ce faire, il mit au point le logiciel « WorldWideWeb », rebaptisé Nexus par la suite afin d’éviter toute confusion avec l’expression World Wide Web[13]. En gros, il s’agit d’un programme informatique qui permet de produire et de connecter entre eux des ordinateurs contenant des espaces numériques intitulés sites Web, précédemment décrit par la métaphore du bâtiment composé d’une série de pièces que sont les pages web.

Sur le Web et grâce au système d’interconnexion de pages intitulé hypertexte, l’information est indexée d’un ordinateur à un autre. Pour permettre ce référencement, Berners-Lee mit au point un protocole appelé Hypertext Transfer Protocol ou HTTP. Il s’agit d’un principe relativement simple en soi, mais techniquement difficile à mettre en œuvre puisqu’il consiste à créer un espace numérique formé par l’ensemble des pages et sites Web produits au sein de l’application. Pour veiller au bon usage de cet espace, des règles et des protocoles de standardisation furent édictés par l’association Internet Society. Suite à quoi, Berners-Lee fonda un consortium international, qui sous le sigle W3C, reprit le rôle dans le respect de cette devise : « un seul Web partout et pour tous[14] ».

Si ce slogan nous apparait bien naturel aujourd’hui, il faut toutefois savoir que le premier éditeur de site WorldWideWeb et par conséquent, l’idée même du World Wide Web, aurait très bien pu être repris par un acteur commercial. Car à partir du trente avril 1993, ce et suite au dépôt du logiciel WorldWideWeb dans le domaine public par Robert Cailliau, un autre chercheur du CERN qui assistait Berners-Lee dans la promotion de son projet, ce scénario était en effet tout à fait probable. Et c’est précisément ce qui nous est expliqué dans un livre titré Alexandria[15], qui raconte l’histoire de la création du Web au travers de celle de Robert Caillau :

La philanthropie de Robert, c’est très sympa, mais ça expose le Web à d’horribles dangers. Une entreprise pourrait s’emparer du code source, corriger un minuscule bug, s’approprier le « nouveau » logiciel et enfin faire payer une licence à ses utilisateurs. L’ogre Microsoft, par exemple, serait du genre à flairer le bon plan pour écraser son ennemi Macintosh. Les détenteurs d’un PC devraient alors débourser un certain montant pour profiter des fonctionnalités du Web copyrighté Microsoft. Les détenteurs d’un Macintosh, eux, navigueraient sur un Web de plus en plus éloigné de celui vendu par Bill Gates, d’abord gratuit peut-être, avant d’être soumis lui aussi à une licence.

Cependant, en octobre 1994 et suite au départ de Berners-Lee choisi pour présider le W3C, François Flückiger, qui avait repris la direction de l’équipe de développement technique du CERN[16], eut la présence d’esprit de se rendre à l’Institut fédéral de la propriété intellectuelle suisse pour retirer le code de l’éditeur HTML du domaine public et le placer sous licence libre. Cela eu pour effet d’apposer la propriété intellectuelle du CERN sur les inventions de Berners-Lee et d’éviter par la suite une bataille commerciale comparable à ce qui s’est passé entre les sociétés commerciales qui ont pris en charge le développement des navigateurs web.

Grâce à ces nouveaux épisodes de l’histoire de la révolution numérique, on comprend que la préhistoire du mouvement Wikimédia a été faite de nombreuses innovations culturelles et techniques imbriquées les unes aux autres. On découvre aussi que ce passé fut traversé par une importante bataille idéologique qui a opposé des acteurs en recherche de liberté et d’indépendance à d’autres acteurs en quêtes de monopole commerciaux. Suite à quoi il nous reste à découvrir la naissance du wiki, cet ultime outil technique qui permit la mise en œuvre d’une encyclopédie universelle libre et entièrement construite sur base bénévole par des internautes situés aux quatre coins du monde.

  1. 1,0 et 1,1 Laurent Chemla, Biens publics à l'échelle mondiale et Coopération solidarité développement aux PTT, Les télécommunications, entre bien public et marchandise, Une histoire d'Internet, ECLM (Charles Leopold Mayer), (ISBN 978-2-84377-111-8, OCLC 833154536), p. 73 & 63 (par ordre de citation).
  2. 2,0 et 2,1 Alexandre Serres, Christian Le Moënne et Jean-Max Noyer, « Aux sources d'internet : l'émergence d'Arpanet : exploration du processus d'émergence d'une infrastructure informationnelle : description des trajectoires des acteurs et actants, des filières et des réseaux constitutifs de la naissance d'Arpanet : problèmes critiques et épistémologiques posés par l'histoire des innovations », dans Thèse de doctorat, Université Rennes 2, 2000, p. 481 & 488 (par ordre de citation) [texte intégral] .
  3. Stephen Denneti, ARPANET Information Brochure, Defense Communications Agency, , 46 p. (OCLC 476024876, lire en ligne), p. 4.
  4. Solange Ghernaouti-Hélie et Arnaud Dufour, Internet, Presses universitaires de France, (ISBN 978-2-13-058548-0, OCLC 795497443).
  5. Étienne Combier, « Les leçons de l’Internet Society pour sauver la Toile », sur Les Echos, .
  6. Michel Elie, « Quarante ans après : mais qui donc créa l'internet ? », sur Vecam, .
  7. E. D. Hirsch, The Dictionary of Cultural Literacy, Houghton Mifflin, , 419 p. (ISBN 978-0-395-65597-9)
  8. Theodore Roszak et Claude Elsen, Vers une contre-culture. Réflexions sur la société technocratique et l'opposition de la jeunesse, Paris, Stock, , 318 p. (ISBN 978-2-234-01282-0, OCLC 36236326), p. 266-267.
  9. Fred Turner, Aux sources de l'utopie numérique: De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d'influence, C & F Éditions, (ISBN 978-2-37662-032-7).
  10. Guillaume de Lamérie, « Aux sources de l’utopie numérique, de la contre-culture à la cyberculture », sur Association française pour l’Information Scientifique, .
  11. Andrew L. Russell, « 'Rough Consensus and Running Code' and the Internet-OSI Standards War », dans IEEE Annals Hist. Comput. IEEE Annals of the History of Computing, vol. 28, no 3, 2006, p. 48–61 (ISSN 1058-6180) .
  12. Texte original avant sa traduction par www.deepl.com/translator : « We reject kings, presidents and voting. We believe in rough consensus and running code »
  13. W3C, « Tim Berners-Lee : WorldWideWeb, the first Web client ».
  14. W3C, « La mission du W3C ».
  15. Quentin Jardon, Alexandria : les pionniers oubliés du web : récit, Paris, Gallimard, (ISBN 978-2-07-285287-9, OCLC 1107518440), p. 154.
  16. James Gillies et Robert Cailliau, How the Web Was Born – The Story of the World Wide Web, Oxford University Press, , 372 p. (ISBN 978-0-19-286207-5).