Le mouvement Wikimédia/L'héritage d'une contre-culture

Au terme de cette première partie d’ouvrage, il devient évident que la révolution numérique, que l’on considère généralement comme une révolution technique, fut aussi, et peut-être avant tout, une révolution sociale et culturelle. Quant à l’histoire de Wikimédia, reprise ici depuis les origines de son encyclopédie jusqu’à l’apparition de ses organismes affiliés, elle nous fit découvrir comment les idées de la contre-culture des années 1960 furent transmises au mouvement.

En cas de doute, observons encore que Richard Stallman, celui qui a créé les concepts de licence et d’encyclopédie libre, fut désigné par certains comme le gourou de la contre-culture hacker[1] et le père du système d’exploitation hippie[2]. Une culture hippie, dont il est aussi troublant de constater que le renversement de son logo ressemble étrangement à celui du mouvement Wikimédia.
Incontestablement et au travers du mouvement des logiciels libres, le mouvement Wikimédia a donc bien hérité des valeurs produites par les mouvements sociaux des années 1960. Des valeurs qui aujourd’hui contrastent fortement avec la marchandisation et la capitalisation du monde, dont l’espace web ne fait jamais que refléter ce qui se passe dans le reste de la société humaine. Or, ce phénomène ne date pas d’hier. En 2008 déjà, André Gorz, ce philosophe parmi les pères de la décroissance[3] et théoricien de l’écologie politique[4], constatait déjà que :
La lutte engagée entre les "logiciels propriétaires" et les "logiciels libres" [...] a été le coup d’envoi du conflit central de l’époque. Il s’étend et se prolonge dans la lutte contre la marchandisation de richesses premières – la terre, les semences, le génome, les biens culturels, les savoirs et compétences communs, constitutifs de la culture du quotidien et qui sont les préalables de l’existence d’une société. De la tournure que prendra cette lutte dépend la forme civilisée ou barbare que prendra la sortie du capitalisme. [5]

Dans cette lutte et avec le seul nom de domaine non commercial parmi le top 100 des sites les plus fréquentés du Web[6], la galaxie Wikimédia apparait donc comme un des derniers lieux numériques de liberté, de partage et d’égalité. Un lieu qui, de plus, est connu mondialement, grâce au succès des plus de 350 déclinaisons linguistiques de Wikipédia, mais sans pour autant récolter d’informations sur l’identité et le comportement des internautes. Une nouvelle information importante donc, quand on sait que cette pratique est considérée, par certains, comme un « nouvel or noir » pompé du Web, pendant que d’autres préfèrent parler de « capitalisme 3.0[7] » ou de « capitalisme de surveillance[8][9] ».
Évidemment, les enjeux de cette lutte sont difficiles à comprendre. La complexité de l’infrastructure informatique, mais également le fait que tout cela s’inscrit dans une révolution que Rémy Rieffel décrit comme « instable et ambivalente, simultanément porteuse de promesse, et lourde de menaces », ne facilitent pas les choses. Cela d’autant plus que tout cela se place « dans un contexte dans lequel s’affrontent des valeurs d’émancipation, et d’ouverture d’un côté et des stratégies de contrôle et de domination de l’autre[10] » .
En fait d’ambivalence, il est surprenant d’apprendre, par exemple, que Jimmy Wales, créateur de Wikipédia et de la Fondation Wikimédia, est un adepte de l’objectivisme, alors que cette philosophie voit le capitalisme, comme un idéal de société[11], et l’égoïsme rationnel, comme une morale. Puis, concernant l’instabilité du numérique, il y a ces appels répétés de Tim Berners-Lee au sujet de la « redécentralisation[12] » et de la « régulation[13] » d’un espace web qu’il avait conçu dans un esprit tout à fait opposé. Quant aux pionniers d’Internet, ils n’ont probablement pas imaginé que leur création permettrait un jour, à des milliards d’objets connectés, de rapporter, rien qu’en France et en 2021, plus de 2,6 milliards d’euros[14].
Concernant le contrôle et au-delà de ce qui est opéré par les firmes commerciales, c’est bien sûr du côté des États qu’il faut porter son attention. Face à un mouvement émancipateur comme l’est Wikimédia, par moins de 18 pays ont déjà censuré Wikipédia et parfois même l’ensemble des projets frères. Ce fut le cas par exemple pour la Turquie, la Russie, l’Iran, mais également le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne, et c’est même le cas de manière permanente en Chine, depuis 2004[15].
Dans certains cas, des procédures juridiques ont été utilisées pour intimider les membres du mouvement. C’est arrivé en France lorsque le directeur de l’association Wikimédia fut menacé de poursuites pénales par la Direction Centrale du Renseignement Intérieur, après un refus de supprimer un article qui traitait d’une station militaire dans Wikipédia[16]. Par chance, ce qui s’est passé en France ne dépassa pas le stade de l’intimidation. En Biélorussie cependant, Mark Bernstein, un contributeur aux projets Wikimédia, fut condamné à quinze jours de prison ferme, assortis de trois ans d’assignation à résidence, pour des propos tenus au sujet de la guerre en Ukraine[17]. Tout cela alors qu’actuellement, ce sont les conservateurs à la tête des États-Unis qui « veulent la peau de Wikipédia » en cherchant à obtenir l’identité réelle de certains contributeurs[18].

Le contrôle et le non-respect de la vie privée font ainsi appel à la figure emblématique du lanceur ou de la lanceuse d’alerte, dont la posture contestataire fait penser aux personnes actives dans la contre-culture des années 1960. Parmi ceux-ci, on dit de Julian Assange, Edward Snowden et Chelsea Manning, qu’ils « ont perdu leur liberté pour défendre la nôtre[19] ». De manière similaire, on pourrait donc aussi dire que les Wikimédiens Aaron Swartz, Bassel Khartabil, Pavel Pernikov, Ihor Kostenko et Mark Bernstein, se sont sacrifiés pour la liberté, le partage et la vérité.
Dans Wikimédia et comme ce fut expliqué dans l’introduction de cet ouvrage, une alerte peut prendre la forme d’un appel à commentaires en réaction à une décision ou une situation observée au sein du mouvement. C’est même là une pratique institutionnalisée, qui fait l’objet d’une procédure d’accompagnement et de suivi[20]. Toutes ces alertes concernent les dérives de certains projets, mais également de la Fondation et de certaines associations, qui peinent parfois à respecter les pratiques et les valeurs développées dans la partie en ligne. Ce qui n’empêche toutefois pas les projets éditoriaux d’avoir leurs propres règles et des recommandations, ni de voir apparaitre, en 2020 et dans l’ensemble du mouvement, un code de conduite universel, qui détermine le « référentiel minimum des comportements acceptables et inacceptables[21] ».
L’idéologie transmise à Wikimédia, décrite en partie par Steven Levy dans son ouvrage L’Éthique des hackers[22], est donc plus subtile qu’un simple refus d’autorité. Dans un esprit de partage, d’ouverture, de transparence, de liberté, d’égalité et d’autonomie, c’est une structure très complexe, tout en étant cosmopolite et mondiale, que le mouvement réussit à mettre en place. Une organisation qui, comme nous allons le découvrir dans la deuxième partie de ce livre, est très inspirante dans la manière de faire communauté, au sein d’un monde toujours plus global et numérique.
- ↑ Divers auteurs, L'Éthique Hacker, U.C.H Pour la Liberté, version 9.3, 56 p. (lire en ligne), p. 11.
- ↑ Gavin Clarke, « Stallman's GNU at 30: The hippie OS that foresaw the rise of Apple — and is now trying to take it on », sur Theregister, .
- ↑ David Murray, Cédric Biagini, Pierre Thiesset et Cyberlibris ScholarVox International, Aux origines de la décroissance: cinquante penseurs, (ISBN 978-2-89719-329-4, 978-2-89719-330-0 et 978-2-89719-331-7, OCLC 1248948596).
- ↑ André Gorz, Ecologie et politique: nouv. ed. et remaniee., Éditions du Seuil, (ISBN 978-2-02-004771-5, OCLC 796186896).
- ↑ André Gorz, « Le travail dans la sortie du capitalisme », sur Revue Critique d'Écologie Politique, .
- ↑ Alexa, « Top sites ».
- ↑ Philippe Escande et Sandrine Cassini, Bienvenue dans le capitalisme 3.0, Albin Michel, (ISBN 978-2-226-31914-2, OCLC 954080043).
- ↑ Christophe Masutti et Francesca Musiani, Affaires privées : aux sources du capitalisme de surveillance, Caen : C&F éditions, coll. « Société numérique », (ISBN 978-2-37662-004-4, OCLC 1159990604).
- ↑ Shoshana Zuboff, L'âge du capitalisme de surveillance, Zulma, (ISBN 978-2-84304-926-2, OCLC 1199962619).
- ↑ Rémy Rieffel, Révolution numérique, révolution culturelle ?, Folio, (ISBN 978-2-07-045172-2, OCLC 953333541), p. 20.
- ↑ Ayn Rand, Nathaniel Branden, Alan Greenspan et Robert Hessen, Capitalism: the unknown ideal, (ISBN 978-0-451-14795-0, OCLC 1052843511).
- ↑ Liat Clark, « Tim Berners-Lee : we need to re-decentralise the web », sur Wired UK, .
- ↑ Elsa Trujillo, « Tim Berners-Lee, inventeur du Web, appelle à la régulation de Facebook, Google et Twitter », sur Le figaro, .
- ↑ Tristan Gaudiaut, « Infographie: L'essor de l'Internet des objets », sur Statista Infographies, .
- ↑ Christine Siméone, « Censurée en Turquie et en Chine, remise en cause en Russie, ces pays qui en veulent à Wikipédia », sur France Inter, .
- ↑ Stéphane Moccozet, « Une station hertzienne militaire du Puy-de-Dôme au cœur d'un désaccord entre Wikipédia et la DCRI », sur France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, .
- ↑ Charter97, « Entrepreneur, Activist Mark Bernstein Detained In Minsk - Charter'97 :: News from Belarus - Belarusian News - Republic of Belarus - Minsk », sur Charter97, .
- ↑ « Les conservateurs veulent la peau de Wikipédia », sur France Inter, (consulté le 23 avril 2026)
- ↑ B.D., « Berlin: Des statues à l'effigie des lanceurs d'alerte Snowden, Manning et Assange », sur 20minutes.fr, .
- ↑ Meta-Wiki, « Appels à commentaires »
- ↑ Wikimedia Foundation Governance Wiki, « Policy:Universal Code of Conduct/fr ».
- ↑ Steven Levy et Gilles Tordjman, L'éthique des hackers, Globe, (ISBN 978-2-211-20410-1, OCLC 844898302).