Le mouvement Wikimédia/Les licences et la culture libres

Un livre de Wikilivres.

Dans une autobiographie autorisée intitulée Richard Stallman et la révolution du logiciel libre[1], Christophe Masutti explique à quel point, la création de la Licence publique générale GNU (GPL), en tant que première licence libre, apparu comme un évènement culturel majeur au cours de la révolution numérique. Selon lui :

La GPL apparaît comme l’un des meilleurs hacks de Stallman. Elle a créé un système de propriété collective à l’intérieur même des habituels murs du copyright. Surtout, elle a mis en lumière la possibilité de traiter de façon similaire « code » juridique et code logiciel.

Classification des licences d'exploitation des œuvres de l'esprit.
Figure 7. Symbole du copyleft, dit gauche d’auteur en français.

Il est vrai qu’en 1985 et avec l’aide du juriste Mark Fischer, Richard Stallman donna naissance à une première licence libre pour protéger de toute forme de récupération commerciale et privative l’Emacs, un éditeur de texte qu’il venait de créer. Cette démarche fut d’ailleurs très mal perçue par la firme Microsoft qui mit tout en œuvre durant l’année 1989 pour interdire l’application de cette licence, mais sans y parvenir. Car grâce à l’implication des philanthropes comme John Gilmore et d’une grande communauté d’activistes hackers épaulée par des juristes compétents tels que Jerry Cohen et Eben Moglen, non seulement la licence libre du logiciel Emacs resta en vie, mais finit aussi par se voir appliquée à tout type de logiciel,

Quant à l’aspect révolutionnaire de cette licence libre, il se situe principalement au niveau sa clause de reproductibilité. Une clause qui exige en effet que tout produit dérivé d’un code informatique soumis à la licence GPL doit obligatoirement à son tour être soumis à cette même licence. Cette idée, apparemment transmise à Richard Stallman par Don Hopkins lors d’un échange de courriers[2] aura ainsi abouti à la naissance d’une clause d’utilisation qualifiée de virale ou récursive, pour être ensuite surnommée par le terme « copyleft », que l’on peut traduire en français par l’expression « gauche d’auteur » et qui s’illustre graphiquement par le renversement à gauche du C de copyright.

Selon les vœux de Stallman, le copyleft est donc la clause des licences libres qui se rapporte le plus aux questions éthiques et de libertés des utilisatrices et utilisateurs[3]. Cependant, cette clause n’est pas mise en évidence dans le concept d’open source popularisé par Éric Raymond. Ce développeur préféra en effet mettre de côté les questions philosophiques et éthiques liées à la propriété, pour valoriser uniquement l’idée d’accès et de transparence du code informatique, dans le cadre d’une approche beaucoup plus entrepreneuriale[4]. De cette différence naquit ainsi une polémique entre le logiciel libre de Stallman et le programme open source de Raymond, qui se dissout quelque peu suite à l’arrivée de l’expression générique, Free/Libre Open Source Software (FLOSS). Une expression qui a pour avantage d’être englobante, mais qui a pour inconvénient de placer la notion de copyleft en arrière-plan, alors que sans lui, le mouvement du logiciel libre n’aurait pu survivre au phénomène de privatisation et de commercialisation.

Classement des différentes licences, de la plus ouverte à la moins ouverte.
Figure 8. Classement des différentes licences, de la plus ouverte à la moins ouverte.

Quoi qu’il en soit, le copyleft s’identifie aujourd’hui au travers de l’expression anglaise « Share alike », traduite en français par celle de « partage à l’identique ». Une façon claire et synthétique de dire que toute reproduction d’une œuvre, ou tout travail dérivé produit en partie ou en totalité à partir d’une œuvre couverte par la clause en question, devra impérativement être soumis à cette clause, et ainsi de suite lors de la réutilisation en cascade.

Le copyleft reste donc finalement le moyen le plus efficace d’offrir son travail à la communauté, tout en s’assurant qu’il ne sera jamais repris sous un copyright propriétaire et privateur. Car en absence de cette clause, une œuvre pourrait être récupérée, puis modifiée, même de façon mineure, pour faire ensuite l’objet d’une nouvelle version rebaptisée, de sorte à pouvoir la placer sous un habituel copyright de type : « tous droits réservés[5] ». Une démarche qui par la suite, obligera généralement les utilisateurs et utilisatrice de l’œuvre modifiée à payer un droit d’usage, ou à se soumettre à des conditions d’utilisations qui ne leur sont pas favorables, tandis qu’elles profiteront aux détenteurs du copyright.

Suite à la création des premières licences libres destinées à protéger le code source des logiciels informatiques, une organisation internationale sans but lucratif intitulée Creative Commons, vit le jour le quinze janvier 2001, avec pour objectif de rendre les licences libres accessibles et utilisables par tous. Son but est de promouvoir le « partage et la réutilisation de la créativité et des connaissances grâce à la fourniture d’outils juridiques gratuits[6] ».

Pour ce faire, l’association choisit de créer une variété de clauses à la licence libre, de manière à permettre aux auteurs de protéger leurs œuvres libres de différentes manières. Avec la panoplie de licences Creative Commons (CC) il est effectivement possible d’exiger, ou de ne pas exiger : que l’auteur soit crédité (clause BY), que le copyleft soit respecté (clause SA), qu’une utilisation commerciale soit interdite (clause NC), ou qu’aucune modification soit faite à l’œuvre (clause ND).

Ainsi, contrairement aux licences fournies par la Free Software Foundation qui sont plus adaptées à la protection du code informatique, les licences Creative Commons ont pour objectif de protéger du texte, des photos, des vidéos, de la musique, des bases de données ou toutes autres productions de l’esprit apparentées[7]. Le mouvement Wikimédia, par exemple, a choisi d’appliquer la licence CC.BY.SA sur l’ensemble du contenu partagé de ses projets pédagogiques, à l’exception du projet base de données Wikidata, dont le contenu est placé sous licence CC0. Une licence qui a pour but de renoncer à tous les droits d’auteur dans les limites autorisées par la loi, de telle sorte à se rapprocher au maximum d’un dépôt dans le domaine public.

L’adoption de la licence CC0 fut une stratégie qui permit de faciliter le traitement de grande quantité de données par le fait qu’il n’est plus nécessaire d’en mentionner leurs auteurs. En contrepartie, l’application de cette licence provoqua la perte irréversible de toute garantie sur l’origine de l’information, tout en rendant possible l’application d’une licence privative sur les produits dérivés de la banque de données. Un fait qui quelques années plus tard, n’aura pas empêché le mouvement Wikimédia d’appliquer la licence CC0 à toutes les descriptions apportées aux fichiers téléchargés dans la médiathèque Wikimedia Commons. Une plate-forme dédiée à la centralisation des fichiers utilisés sur tous les projets et sites web hébergés au sein du mouvement.

En plaçant sous licences libres l’ensemble du contenu produit au sein de ses projets, le mouvement Wikimédia adopte donc les valeurs défendues par la culture libre. Soit un mouvement plus large que celui du logiciel libre, dont les adeptes, communément appelés libristes, militent non seulement pour le libre partage des œuvres de l’esprit, mais aussi en faveur du respect de la vie privée et du droit au contrôle des codes informatiques.

Dans un article intitulé Code is Law, traduit en français par Le code fait loi[8], Lawrence Lessig, président fondateur de Creative Commons et auteur d’un livre plus détaillé sur l’importance de la transparence et du contrôle du code informatique [9], explique ceci :

Figure 9. Lawrence Lessig en 2007.

Ce code, ou cette architecture, définit la manière dont nous vivons le cyberespace. Il détermine s’il est facile ou non de protéger sa vie privée, ou de censurer la parole. Il détermine si l’accès à l’information est global ou sectorisé. Il a un impact sur qui peut voir quoi, ou sur ce qui est surveillé. Lorsqu’on commence à comprendre la nature de ce code, on se rend compte que, d’une myriade de manières, le code du cyberespace régule.

Ces enjeux peu connus liés au code informatique et qui font pourtant partie de l’histoire de la révolution numérique nous permettent finalement de mieux comprendre les enjeux auxquels le mouvement Wikimédia fait face. La protection des œuvres de l’esprit par les licences libres, le libre accès aux codes informatiques pour en permettre le contrôle, la correction, ainsi que sa réutilisation et son amélioration, s’inscrivent donc dans une plus vaste entreprise de partage de la connaissance humaine en général. Une mission qui fut prise en charge par mouvement Wikimédia, mais qui sans la création d’un espace numérique, commun et libre d’accès à des personnes dispersées dans le monde, n’aurait jamais pu être envisageable.

  1. Sam Williams, Richard M Stallman et Christophe Masutti, Richard Stallman et la révolution du logiciel libre : une biographie autorisée, Livio éditions, (ISBN 978-2-35455-034-9, OCLC 1163855816), p. 180.
  2. Richard Stallman, « Le projet GNU », sur GNU, .
  3. Richard Stallman, « Pourquoi l'« open source » passe à côté du problème que soulève le logiciel libre », sur GNU, .
  4. Steven J. Vaughan-Nichols, « L’Open Source a 20 ans : comment cette philosophie a-t-elle révolutionné la programmation ? », sur ZDNet, .
  5. Andrew M St. Laurent, Understanding open source & free software licensing [guide to navigating licensing issues in existing & new software, Sebastopol, Ca : O'Reilly Media Inc., (ISBN 978-0-596-00581-8, OCLC 314704943).
  6. Creative Commons, « Foire Aux Questions - À propos de CC ».
  7. Creative Commons, « Foire aux questions ».
  8. Lawrence Lessig (trad. Alexis Kauffmann), « Code is Law – Traduction française du célèbre article de Lawrence Lessig », sur Framablog, .
  9. Lawrence Lessig, Code, Basic Books, (ISBN 978-0-7867-2196-2, OCLC 792688532).