Le mouvement Wikimédia/Les licences et la culture libres
Dans une biographie autorisée[1], Christophe Masutti explique à quel point la création de la Licence publique générale GNU, en tant que première licence libre créée par Richard Stallman, représente un épisode majeur de la révolution numérique. Selon lui :
La GPL apparaît comme l’un des meilleurs hacks de Stallman. Elle a créé un système de propriété collective à l’intérieur même des habituels murs du copyright. Surtout, elle a mis en lumière la possibilité de traiter de façon similaire « code » juridique et code logiciel.

Le concept de distribution associé à ce nouveau type de licence fut baptisé « copyleft », par inspiration d’un jeu de mots que Richard Stallman avait trouvé dans un courrier transmis par son collègue Don Hopkins[2]. Le principe novateur de ce concept est d’obliger toute production de code dérivé à se soumettre à la même licence libre que le code d’origine[3]. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle beaucoup de gens parlent de licence « virale » ou « récursive » en faisant référence à celle-ci. Quant à l’importance de cette clause, elle repose sur le fait d’interdire toute privatisation d’un code informatique produit sous licence libre. Sans celle-ci, un tel code risque en effet d’être récupéré, puis modifié, avant d’être placé sous un habituel copyright de type « tous droits réservés », dans le but de commercialiser son usage.
En 2001 et dans la mouvance provoquée par l’arrivée des premières licences libres, une organisation internationale sans but lucratif, intitulée Creative Commons, a entamé la promotion du « partage et la réutilisation de la créativité et des connaissances grâce à la fourniture d’outils juridiques gratuits ». Pour ce faire, elle met régulièrement à jour une panoplie de licences inspirées par la GNU, mais spécialement adaptées aux œuvres de l’esprit[4], telles que les productions littéraires, musicales, photographiques et vidéo, ainsi que les bases de données.

Contrairement aux licences libres fournies par la Free Software Foundation, conçues pour protéger du code informatique, les licences produites par Creative Commons offrent la possibilité de sélectionner de nombreuses clauses pour protéger une œuvre libre. Avec le label CC, pour Creative Commons, on peut ainsi appliquer, ou ne pas appliquer, la clause « BY », qui oblige à créditer l’auteur, et la clause « SA », pour Share Alike, qui ordonne le partage à l’identique comme décrit précédemment. Après quoi il est encore possible d’ajouter la clause « NC », qui impose un usage non commercial, et finalement, la clause « ND », pour Non Derivative, qui exige que l’œuvre soit utilisée ou reproduite dans son intégralité et sans modification.
Le mouvement Wikimédia a choisi la licence CC.BY-SA pour protéger les contenus publiés dans tous ses projets. Cela à l’exception de la banque de données Wikidata, qui au même titre que les descriptions apportées aux fichiers téléchargés dans la médiathèque Wikimedia Commons[5], publie ses informations structurées sous licence CC0. Cette dernière licence est ainsi ce qui se rapproche le plus du domaine public, avec cet avantage de ne pas devoir mentionner les auteurs dans le traitement et la réutilisation du contenu de la base de données.
Cependant, il en résulte que les informations en question peuvent être réutilisées par des tiers qui ne sont plus obligés de citer leurs sources, comme le font les agents conversationnels des intelligences artificielles génératives, appelés couramment chatbots. Contrairement à la licence CC.BY-SA, la licence CC0 est donc moins apte à pérenniser les projets Wikimédia, puisqu’elle permet d’invisibiliser ces derniers au risque de réduire les chances d’arrivée de nouveaux contributeurs et contributrices. De plus, sans la clause SA qui assure l’application du copyleft, toutes les informations récupérées au sein de Wikidata et de Wikimedia Commons sont aussi susceptibles de quitter le monde du libre.
Quoi qu’il en soit, les licences Creative Commons, inspirées par la licence libre de Richard Stallman, apparaissent finalement comme un troisième héritage en provenance du mouvement du logiciel libre et de la culture libre qui en est issue. Grâce à la licence CC.BY-SA, les éditeurs des projets Wikimédia bénéficient effectivement d’une certaine reconnaissance, tout en étant assurés qu’aucun copyright sur leurs travaux ne puisse exclusivement profiter à une personne ou une compagnie. De plus la licence libre appliquée au système d’exploitation installé sur les serveurs Wikimédia, garantit aussi un certain respect des contributeurs, puisqu’elle permet de vérifier si le code informatique ne compromet pas leurs vies privées.
Avec tous les autres apports en provenance du logiciel libre, ce sont là deux choses importantes qui ont permis l’apparition du mouvement Wikimédia. Toutefois, cela ne pouvait pas suffire à la création du projet Wikipédia qui en fut le point de départ. Car sans un espace numérique, mondial et libre d’accès, tel qu’il fut créé par Internet et l’espace web, aucune encyclopédie collaborative de cette envergure n’aurait pu voir le jour.
- ↑ Sam Williams, Richard M Stallman et Christophe Masutti, Richard Stallman et la révolution du logiciel libre : une biographie autorisée, Livio éditions, (ISBN 978-2-35455-034-9, OCLC 1163855816), p. 180.
- ↑ Richard Stallman, « Le projet GNU », sur GNU, .
- ↑ Andrew M St. Laurent, Understanding open source & free software licensing [guide to navigating licensing issues in existing & new software, Sebastopol, Ca : O'Reilly Media Inc., (ISBN 978-0-596-00581-8, OCLC 314704943), p. 157.
- ↑ Creative Commons, « Foire aux questions ».
- ↑ Wikimedia Commons, « À propos des licences - Wikimedia Commons »